Julien Villa : les dragons de la cité

Avec Des dragons dans les halls, publié aux éditions Rue de l’Échiquier, Julien Villa signe un livre incandescent, drôle, brutal, profondément tendre, où lenfance des cités se donne comme une épopée mal rangée, une mythologie de cage descalier, de frites surgelées, de télé au son trop fort, de mangas et de rap surgissant comme une belle langue nouvelle.

On savait déjà que Julien Villa avait le goût des figures déplacées, des Don Quichotte modernes, des héros de travers, des vaincus magnifiques. Ici, il donne à cette matière une ampleur romanesque rare : celle dun monde où les halls dimmeubles deviennent des cavernes, où les adolescents se rêvent guerriers de lespace, où lennui social se fend soudain pour laisser passer des monstres, des poissons rouges, des puissances invisibles et des promesses de grandeur.

Le roman commence dans une cité des années 1990. Un territoire apparemment assigné, balisé, connu davance : des tours, des gamins, des familles, la télévision, les humiliations ordinaires, la violence qui circule, la « virilité » dans soncostume toujours trop grand, la honte comme carburant. Mais Julien Villa n’écrit jamais le réel comme un constat sociologique. Ce garçon a du génie. Il le traverse, le déforme, le fait exploser grâce à limaginaire. La cité nest pas seulement un décor : elle est une scène mentale, une fabrique de récits, un territoire hanté par des puissances contradictoires. Ceux que le monde regarde de haut sy inventent des lignées, des légendes, des généalogies fabuleuses. Ils ne veulent pas seulement survivre : ils veulent devenir plus grands.

Au centre, Julo, un garçon trop gros, trop seul, trop plein dimages et de désirs, se gave de dessins animés comme on se nourrit dune promesse. Dragon Ball nest pas pour lui un simple programme télévisé : cest une grammaire de la puissance, une politique de la bande, une manière de croire encore que lon peut se transformer. Le rap, lorsquil débarque sur les ondes, devient à son tour une révélation. Il ne sagit plus seulement d’écouter : il faut parler, scander, prendre place, faire surgir une voix là où tout semblait organisé pour la réduire au silence. Chez Julien Villa, le rap nest pas un tocsin générationnel, mais une invention de soi.

La beauté de ce livre tient à cette manière de ne jamais séparer l’humour de la détresse. Tout y est vif, excessif, débordant. Les garçons fanfaronnent, mentent, se rêvent invincibles, parlent trop fort, confondent la gloire et le ridicule, la puissance et la blessure. Le roman les accompagne dans leur maladresse, leur rage, leur désir de se hausser au-dessus de leur condition. Julien Villa sait que ladolescence est ce moment où lon fabrique des armures avec presque rien : un manga, une chanson, une insulte retournée, un surnom, une amitié, une phrase entendue à la radio. Il sait aussi que ces armures craquent. Et cest précisément dans ces fissures que le livre devient bouleversant.

Et puis que dire de la justesse avec laquelle le roman restitue une époque sans jamais céder à la nostalgie facile ? Les années 1990 sont ici un climat, une façon de grandir, une vitesse particulière de limaginaire. La télévision était encore une sorte de foyer collectif, la radio ouvrait une fenêtre sur la vie, les cassettes et les posters faisaient circuler des rêves de puissance de chambre en chambre, de hall en hall.

Des dragons dans les halls est un roman choral, électrique, traversé par une énergie de plateau, de micro, de studio de fortune. On y sent lhomme de théâtre, lacteur, le metteur en scène, celui qui sait que la littérature est aussi une affaire de rythme, de souffle, de voix lancées dans lespace. Les personnages semblent surgir les uns après les autres comme dans une fresque populaire, avec leurs gestes, leurs obsessions, leurs mythologies privées. Le récit avance par bonds, par visions, par accélérations. Cest un livre qui préfère les détours, les surgissements, les collisions.

Julien Villa réussit surtout à faire de la culture pop une matière poétique majeure. Les mangas, le rap, les dessins animés, les fantasmes dadolescents, loin d’être traités comme des références décoratives, deviennent les outils dune transfiguration. Grâce à eux, la cité nest plus seulement le lieu du manque ou de lexclusion ; elle devient un royaume pauvre, comique, tragique, traversé d’éclairs. Les dragons ne sont pas une fuite hors du réel. Ils sont la forme que prend le réel lorsquil devient supportable, lorsquun enfant ou un adolescent parvient à lui opposer une fable.

Cest pourquoi ce livre frappe et touche si juste. Parce quil ne moralise pas. Parce quil ne simplifie pas. Parce quil ne demande pas à ses personnages d’être exemplaires pour mériter notre attention. Il les prend là où ils sont et tels qu’ils sont : dans leur bruit, leur confusion, leur désir de puissance, leur solitude, leur immense besoin d’être regardés autrement, dans leur belle et grande singularité. Des dragons dans les halls raconte une jeunesse qui se cogne au monde mais refuse de sy réduire. Une jeunesse qui invente des dragons pour ne pas mourir dennui, pour ne pas être seulement ce que les autres ont décidé quelle serait.

Julien Villa signe ainsi un roman généreux, foisonnant, indocile, profondément vivant. Un livre, que dis-je un OVNI de feu et de béton, de bande-son et de légende, qui rappelle que la littérature peut encore faire apparaître, au détour dun hall dimmeuble, des créatures immenses là où lon croyait ne voir qu’un horizon de murs.

Julien Villa, Des Dragons dans les halls, éditions Rue de l’Echiquier, 344 p., 23€.