Paul McCartney : When I’m eighty-four (The Boys of Dungeon Lane)

Paul McCartney and Linda McCartney, 1976 ©Jim Summaria/WikiCommons

On connaît l’une des ritournelles majeures d’Édouard Glissant : « Agis dans ton lieu, pense avec le monde. » C’est peu dire que le bassiste le plus célèbre de la pop-music – qui avait commencé par la trompette, offerte par son père Jim – l’a fait sienne, Paul McCartney.

Agis dans ton lieu, pense avec le monde. Son lieu ? Liverpool, ancrage originel, source d’inspiration à laquelle il est resté attaché. Le quartier populaire de son enfance, modeste banlieue dans Forthlin Road, rayonne au cœur de son dernier album, sorti récemment. Ce nouvel opus coïncide avec un autre évènement, l’anniversaire du fringant musicien, qui vient de fêter ses 84 ans le 18 juin 2026. Alors qu’il n’avait qu’une quinzaine d’années, en 1957 ou 1958, le jeune Paul avait composé et écrit une chanson, qui commence ainsi : « When I get older losing my hair / Many years from now ». Cette chanson, When I’m sixty-four, se trouve sur l’album Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. Aujourd’hui, elle pourrait être rebaptisée When I’m eighty-four.

Agis dans ton lieu, pense avec le monde. Le monde ? Une vie de rencontres, d’échanges et de voyages, qui, au-delà de l’Angleterre, nourrit ses chansons : la France-bohème dans Michelle, ma belle (Rubber Soul, 1965), Lagos, au Nigeria, où il enregistre le classique de son groupe Wings (Band on the run, 1973), la suave Louisiane et ses bayous, pour l’ambiance Live and Let die (titre-générique du film dans lequel Roger Moore interprète pour la première fois l’agent 007) ou, parmi d’autres, sa ferme écossaise, sur la côte est de la péninsule Mull of Kintyre, qui donne son nom à l’un de ses tubes (une balade à la cornemuse, single vendu à 2 millions d’exemplaires au Royaume-Uni).

Du swinging London d’Abbey Road au rhythm’n’blues de La Nouvelle-Orléans, McCartney est un musicien-relation, musicien-en-relation avec le monde, le Tout-Monde, capable de relier les styles et les générations autour de sa musique : 80 000 personnes étaient présentes à chacun de ses deux derniers concerts parisiens (à La Défense Arena les 4 et 5 décembre 2024), dans une passion qui transcende les âges. Liverpuldien pour l’éternité, il fait de la mondialité son terrain de jeu, tâtant de tous les instruments, dans les quatorze chansons de son dernier-né : guitares électrique et acoustique, harmonium, espinette (le clavecin du 18e siècle) ou batterie, nous offrant au passage un duo mythique avec son frère d’arme, le bien-nommé Ringo Starr, de son vrai nom Richard Starkey, qui approche sans faillir les 86 ans, qu’il fêtera en juillet 2026.

À chacun son rythme

L’histoire se répète-t-elle toujours deux fois ? On pourrait le croire, tant le parallèle entre 1970 et 2026 est flagrant. À la fin des années 60, après leur dernier concert sur le Rooftop de Savile Row (séquence finale du film Get back du cinéaste néozélandais Peter Jackson, récente Palme d’or d’honneur à Cannes), chacun des Fab Four suit son propre rythme. Ringo Starr retrouve ses premiers amours en plongeant dans les souvenirs musicaux de sa jeunesse (les disques importés par les marins américains dans le port de Liverpool) et sort son disque solo Beaucoup of blues, en hommage au son de Nashville. Paul, lui, bricole avec Linda, son épouse, une création expérimentale, McCartney, qui touche à la grâce (Maybe I’m amazed, Every night, Junk…) en mélodies originales et ruptures de tempo. Les deux disques sont dans les bacs du disquaire en 1970, à quelques mois d’intervalle.

Même chose aujourd’hui : en avril 2026, le toujours fringant Ringo s’amuse du style country et chante sur tous les titres de son disque Long Long Road, enregistré près de Los Angeles, où il vit actuellement, tandis qu’en mai, quelques semaines plus tard, c’est au tour de Paul d’offrir au public The boys of Dungeon Lane, album de nostalgie délicate, qui semble avoir été composé dans une chambre d’adolescent ou dans le garage des parents, tant il porte la fraîcheur sensible et artisanale des ballades intimes dont Paul a le secret (Days we left behind, Home to us, Mountain top…).

De 1970 à 2026, le temps n’a pas de prise sur les deux derniers membres des Beatles, porteurs d’une musique si juste dans son apparente légèreté, qui fait tant de bien.

Le jeu des ritournelles

Au juste, qu’est-ce qui caractérise le style mélodique de Paul ? Qu’est-ce qui définit son art poétique, lui qui a composé près de deux-cents chansons avec son double et alter-ego John Lennon (assassiné en 1980), en sept ans et douze albums, de Please please me à Let it be, écrit cent-cinquante titres au répertoire des Wings (sept albums) et signé seul trois-cent-cinquante chansons en 20 disques solo ? Réponse : en renouvelant, totalement, l’art merveilleux de la ritournelle sous ses trois aspects majeurs.

D’abord, la chanson-type de McCartney possède la simplicité et le naturel de l’évidence. Refrains ou couplets touchent le cœur, comme le font, par exemple, les premières notes à la guitare de Blackbird (1968), qui, en style folk, donnant la parole à « un merle chantant dans la nuit », recréent la bourrée en mi mineur de Jean-Sébastien Bach, écrite pour le Luth. Bach en son temps, McCartney aujourd’hui se croisent, dans le fredon harmonique d’un air tout simple à fredonner, à siffler dans l’instant.

Elle manifeste, ensuite, une capacité à s’ancrer dans la tête, y déposant son leimotiv, fait pour être retenu longtemps, y trotter pour toujours, à l’image d’Eleanor Rigby (1966) ou de Jenny Wren (2005), dont la structure sensible délivre une mélodie obsédante, aussi classiquement efficace que la bagatelle en la mineur de Beethoven, plus connue sous le titre de « la lettre à Élise ».

Enfin, discrète, attachante, la ritournelle de McCartney a comme dernière spécificité de revenir au monde de l’enfance. Son écoute nous fait ouvrir un vieil album de photos retrouvé au grenier, avec ce trait enfantin de la comptine dans Ah vous dirais-je maman par Mozart. Oui, tendez l’oreille. De Hey Jude (1970) aux dernières chansonnettes, la pop-music – et le rock’n’roll avec elle – se fait berceuse, porteuse d’espoir et de paix : « Je repense en noir et blanc aux souvenirs du passé », chante le dandy en 2026.

Voilà une vive actualité, en attendant de voir au cinéma le quadruple biopic mis en scène par Sam Mendes (American beauty, Skyfall) : l’histoire de quatre gamins pas très sérieux, John, Paul, George et Ringo, qui ne savaient ni lire ni écrire la musique et qui l’ont pourtant révolutionnée.

Paul McCartney, The Boys of Dungeon Lane, mai 2026, MPL/Capitol Records.