C’est un drôle de livre de Joyce Maynard qu’ont publié les éditions Philippe Rey, dans une traduction de Laurence Richard, en mai dernier. Parue aux États-Unis en octobre 2022, cette novella est une commande d’Amazon Original Stories. Le cahier des charges de la plateforme se piquant d’édition est rempli par l’autrice : s’inspirer d’une affaire criminelle qui venait de bouleverser les États-Unis et le monde entier, le meurtre de l’influenceuse Gabby Petito par son petit ami, en 2021. Mais le livre n’est jamais qu’une sorte de concentré aseptisé de ce type de true crime, un vade-mecum de tout ce qu’il ne faut pas faire.
L’influenceuse est un roman choral et pluriel : le récit, annonce la 4e de couverture, condense plusieurs faits divers de même type (de fait c’est directement l’affaire Petito, seul le dénouement diffère). Il critique les réseaux sociaux, la quête éperdue d’une gloire médiatique. Il met en scène comment les crispations que cette fuite en avant vers toujours plus de soi exposé pour toujours plus de followers et retombées financières basculent dans le drame, exposé dès les premières lignes du roman puisqu’il est ce vers quoi tout tend (et que chacun connaît puisque le féminicide de Gabby Petito est dans toutes les mémoires). La narration est menée par courts chapitres, variant les points de vue : le meurtrier, ses parents et une autre influenceuse en devenir, Roxanne (et sa chienne Valerie) qui s’est entichée de leur histoire. Jusqu’ici tout va bien. La polyphonie est supposée multiplier les points de vue et ne pas réduire les faits à une démonstration.
Tammy Partridge rencontre Kevin Canner sur Tinder. Ils ont 23 et 24 ans. La jeune femme, alors assistante chez un vétérinaire, rêve de devenir influenceuse. Elle annexe son nouveau petit ami à son rêve et parvient à le concrétiser avec lui : ils sillonneront les États-Unis dans le van acheté pour eux par les parents de Kevin, documenteront leur amour et leur vie quotidienne sur @kevinandtammylove, partageront leurs découvertes, leur passion pour la diététique, le yoga, les mantras zen et conseils en développement personnel via posts et stories.
Tammy a tout managé : elle a lu des livres de conseils pour percer en tant qu’influenceuse, elle a réfléchi à un cadre qui lui attire un maximum de followers et de sponsors. Kevin et Tammy se mettent en route mais le road trip ne tarde pas à tourner au cauchemar.
Les deux jeunes gens s’aperçoivent assez vite que seuls les conflits attirent du monde et, ironie de l’histoire, les sujets de tension entre eux ne manquent pas : Tammy a décidé de rester vierge jusqu’au mariage (elle prévoit bien sûr que la suite de la love story, union, enfants soit documentée sur Insta), elle aime la healthy food alors que le sanguin Kevin ne crache jamais sur un fast food, pensant planquer bonbons et cartons siglés du célèbre logo jaune sur lesquels Tammy tombe, évidemment. Kevin voudrait coucher avec Tammy qui se refuse, elle tient ses engagements auprès de ses abonnés.
Mais les followers manquent à l’appel, le compte grimpe lentement, il devient patent que l’échec est cuisant. Les disputes éclatent, en lien avec une double frustration (sexuelle pour Kevin, médiatique pour Tammy) et avec une femme insignifiante et en surpoids (précisons que ces éléments sont dans le texte, qui ne recule devant aucun élément caricatural) qui, alors qu’elle a découvert @kevinandtammylove par hasard sur Instagram, a décidé de quitter emploi dans un site de logistique et maison pour les suivre IRL sur les routes, d’abord à bonne distance puis de plus en plus ouvertement : Roxanne est inquiète pour Tammy en laquelle elle voit à la fois l’amie qu’elle n’a jamais eue et une femme fragile et idéale. Or, on le sait dès le premier chapitre, Kevin va étrangler Tammy et se débarrasser de son corps avant de rentrer chez ses parents. Nouvelle ironie du sort, son assassinat donne à Tammy la viralité qu’elle espérait, les émissions de télé, le reality show de ses rêves. Elle aura les news, les détectives amateurs lancés sur la piste de son corps et de son meurtrier, la série Netflix, sans être là pour voir. C’est tout le paradoxe (qui aurait pu être fécond) du livre : vouloir être vue, donner à voir, ne rien voir.


Le récit mené par Joyce Maynard alterne entre confession de Kevin, témoignages des parents de Kevin, totalement aveugles à la culpabilité de leurs fils, prises de parole de ceux de Tammy, récit de Roxanne qui trouve dans toute cette histoire l’occasion rêvée de devenir The Influencer du titre (non genré en vo), cette fois sur YouTube.
Elle a créé sa chaîne pour dire toute la vérité sur cette histoire dont elle a été la témoin intrusive. Le lecteur lit aussi des passages dus à des reporters puisque l’affaire prend des proportions médiatiques nationales lorsque le corps de la jeune femme est découvert, que Kevin est qualifié de person of interest (soit, dans les enquêtes états-uniennes à la fois suspect présumé et témoin capital) et que les parents de ce dernier imaginent un plan machiavélique pour lui permettre d’échapper à la justice. Et c’est là que ça se gâte, définitivement.
« Thriller percutant », annonce la 4e de couverture, « thriller glaçant » annone Ouest France en écho : après lecture de ce court récit, admettons qu’il s’agit d’une charge contre les réseaux sociaux et leurs gloires en toc — on retiendra la phrase de Fred, père de l’un des jeunes gens : « Je ne pige pas. Qu’est-ce qu’ils ont de sociaux ces réseaux ? Chacun est seul dans son coin, le nez collé à son portable. Si vous voulez mon avis, ce sont plutôt des réseaux antisociaux. » Admettons que le récit est mené tambour battant, et qu’il s’agit d’une parfaite lecture de plage, superficielle mais tensive jusqu’au dénouement façon feu d’artifices low cost pour station balnéaire un soir de juillet, quand les effets pyrotechniques tournent au pétard mouillé.
Cette lecture est cependant à déconseiller aux amatrices et amateurs de true crime, tant L’influenceuse est une caricature de tous les ingrédients du genre et tant le livre est une succession de courts textes à scroller sur écran, plongeant avec volupté dans tout ce qui est supposé être dénoncé. À déconseiller, surtout, à celles et ceux qui pensent qu’un féminicide est un sujet sérieux, grave, politique, qui ne peut être l’ingrédient d’un best-seller fabriqué sur mesure (et qui a floppé aux USA). C’est le seul élément glaçant, au sens de consternant, de ce livre : cette instrumentalisation (émétique) d’un drame réel, manière de surfer, en France, sur le succès de la série Netflix il y a quelques mois quand la plateforme de Bezos avait parié sur l’émotion post fait divers retentissant. Un nouveau Joyce Maynard est annoncé à la rentrée, on espère que l’autrice sera plus inspirée.
Joyce Maynard, L’influenceuse, trad. de l’anglais (USA) par Laurence Richard, éd. Philippe Rey, mai 2026, 160 p., 17 €