Entretien avec Camille Morando et Alfred Pacquement à l’occasion de la remarquable publication du cinquième et dernier tome du catalogue raisonné de l’œuvre de Pierre Soulages, dirigé par les deux auteurs ; de l’exposition : « Pierre Soulages, une autre lumière », dont Alfred Pacquement est le commissaire, qui s’ouvre au musée du Luxembourg ; de la parution du livre, Pierre Soulages. Peintures sur papier, signé Alfred Pacquement, qui accompagne l’exposition.
Camille Morando, Alfred Pacquement, à la mort de Pierre Encrevé en 2019, Pierre et Colette Soulages vous ont demandé de poursuivre la publication des volumes du catalogue raisonné dont les quatre premiers tomes ont été réalisés par Pierre Encrevé. Ce cinquième et ultime tome couvre les années 2013-2022. L’œuvre complet se clôt sur ce volume. Comment avez-vous structuré la dernière décennie de l’artiste ? Pouvez-vous expliciter les raisons qui ont présidé au choix de deux chapitres, d’une part les années 2013-2016, l’ouverture du musée Soulages, d’autre part, les ultimes années 2017-2022, le centenaire de Soulages ?
Camille Morando : Pierre et Colette Soulages avaient à cœur que le catalogue exhaustif des peintures soit poursuivi et ils nous ont confié la direction de ce dernier volume. Peu de temps après le décès de l’artiste en octobre 2022, nous nous sommes mis au travail, avec la confiance et le soutien sans faille de Colette Soulages. Le tome V vient ainsi compléter et achever l’étude indispensable de l’œuvre peint, entreprise par Pierre Encrevé, en conservant les principes des tomes précédents. À savoir de présenter, en plus du catalogue raisonné même des œuvres, des analyses sur les tableaux – excluant les peintures sur papier – et les évènements auxquels a pris part le peintre. Pour ce dernier volume, il nous a semblé opportun d’ajouter une biographie illustrée de Pierre Soulages, absente des publications précédentes, et rédigée par mes soins.

Le tome V comprend près de deux cents peintures, datées du 31 mai 2013 au 15 mai 2022, témoignant d’une impressionnante production au regard de l’âge du peintre. Une vingtaine de peintures est réalisée entre 2014 et 2019, l’année du centième anniversaire de l’artiste, puis dix-sept en 2020, encore quatorze en 2021 et une toute dernière au cours de l’année 2022, concluant cette création exceptionnelle. Les années 2013-2022 rendent compte également de deux évènements majeurs : l’ouverture du musée Soulages en 2014 à Rodez, ville natale de l’artiste, et l’exposition « Soulages au Louvre » en 2019, à Paris, sous le commissariat d’Alfred Pacquement. Ainsi nous avons partagé l’ouvrage en deux sections chronologiques, comprenant chacune une centaine de peintures et donnant lieu à deux essais distincts.
Peut-on affirmer que des singularités, des points saillants, des bifurcations définissent les peintures réalisées lors de la dernière décennie ? Comment se prolonge, s’approfondit et évolue l’aventure de l’outrenoir qu’il explore depuis la fin des années 1970 ? Parleriez-vous de périodes distinctes qui rythment le travail de l’outrenoir ? Je pense à l’abandon de l’usage de la peinture à l’huile en faveur de l’acrylique.
Camille Morando : Contrairement aux volumes précédents du catalogue raisonné où Pierre Encrevé évoquait des « familles » d’œuvres, l’aventure de l’outrenoir dans ces dernières années se poursuit librement, à la fois dans la continuité et dans la réitération. Les peintures de chacune des parties de notre catalogue ne correspondent pas à des évolutions ou ruptures particulières. À souligner la remarquable énergie de cette dernière décennie qui témoigne que, pour Pierre Soulages, peindre était toujours ce qui comptait le plus, sans penser à une œuvre ultime, comme une manière de réinventer le rapport au temps.
Il a été particulièrement passionnant de constater combien l’invention de l’outrenoir sait à nouveau se renouveler, creuser un même sillon et proposer d’autres recherches. Et les peintures de ce dernier volume, certaines analogues au premier regard, sont toutes différentes. Depuis le début des années 2000, l’utilisation de la résine acrylique offre au peintre d’autres possibilités pour faire advenir la lumière, en modifier le surgissement. Soulages n’avait pas peur du hasard, il était attentif à l’inattendu, comme il le disait. Avec obstination et audace, il ne s’interdit rien jusque dans ces dernières années, des formats les plus monumentaux aux plus réduits, la réapparition du blanc – parfois du bleu, ou encore des altérations plus singulières de la surface. Aucune uniformité ne vient figer la complexité et l’inventivité du vocabulaire ascétique du peintre. L’utilisation d’un seul pigment noir n’est pas une contrainte mais une liberté. Contrairement à d’autres artistes, les dernières peintures de Pierre Soulages ne marquent pas de rupture avec les précédentes et poursuivent la quête insatiable du noir-lumière, de l’outrenoir, qui parcourt plus de quatre décennies de son œuvre. L’intensité créatrice ne se dément pas dans ces années ultimes, continuant d’émerveiller et de surprendre.
Alfred Pacquement, pourriez-vous évoquer l’importance des peintures sur papier qui forment le pendant de sa peinture sur toile, déplier le fil esthétique, conceptuel, qui vous a guidé dans le choix des 130 œuvres exposées au musée du Luxembourg ? Quels sont les possibles, les ressources qu’offre la fragilité du papier à Pierre Soulages ? Le choix d’un autre support infléchit-il, non pas l’esprit mais, je dirais, la lettre de ses créations ?

Alfred Pacquement : Lorsque Pierre Soulages s’installe dans la région parisienne en mars 1946, son œuvre commence véritablement. Jusque-là, il n’avait réalisé que quelques petites peintures de jeunesse – paysages des Causses du Rouergue ou quelques vues de Paris – qu’il n’a pas retenues dans son catalogue raisonné. En 1946, les premières peintures sur toiles sont d’emblée abstraites mais au mème moment Soulages entame en abondance son œuvre sur papier qui va mieux répondre à ses aspirations. Ce sont d’abord des fusains qui relèvent encore du dessin, mais très vite il se sert de brou de noix qu’il applique à la brosse en larges traits. Ce sont ces peintures sur papier qui vont lui permettre « de se rassembler », comme il le dira plus tard. Le brou de noix convient à Soulages pour ses qualités de transparence et de luminosité. C’est de plus une matière banale et bon marché.
En 1948, Soulages est choisi pour une exposition itinérante en Allemagne de peinture abstraite française et un de ces brous de noix est retenu pour l’affiche de l’exposition. C’est le début de la carrière internationale du peintre qui ne fera dès lors que se confirmer. Pourtant, cette part essentielle de l’œuvre de Soulages – puisqu’il réalisera jusqu’en 2004 près d’un millier de peintures sur papier, principalement à l’encre et à la gouache ainsi qu’au brou de noix – sera longtemps méconnue, tout au moins plus confidentielle du fait de sa diffusion restreinte, l’artiste conservant la majorité de ces peintures. Certes, une sélection en sera régulièrement présente au sein de ses rétrospectives mais il faudra attendre la création du musée de Rodez et la donation de plus d’une centaine de ces peintures pour prendre véritablement la mesure de leur importance, de leur diversité selon les époques et les matières.
Soulages n’a jamais établi de hiérarchie entre les différents supports qu’il a utilisés, et si les toiles ont bien entendu été les plus visibles et les mieux diffusées, ces peintures sur papier représentent un ensemble en soi d’une importance équivalente. Rares ont été les expositions leur étant exclusivement consacrées et celle du musée du Luxembourg est la première dans un musée parisien.
Au sein de l’espace de l’art contemporain, dans le champ de l’abstraction, comment définiriez-vous la position unique de Pierre Soulages, les caractères qui nimbent sa peinture d’une dimension intemporelle ?
Alfred Pacquement : Soulages n’aimait pas employer ce qualificatif d’abstrait qui renvoyait à tous ces mouvements qui déferlent après la guerre et s’opposent entre abstractions « froides » et « chaudes », géométriques et construites d’une part, gestuelle et expressionniste d’autre part. De fait, il a su trouver une voie originale, dominée par la couleur noire alors que l’époque privilégiait plutôt la polychromie et les couleurs contrastées, ainsi qu’un geste ralenti, maîtrisé, loin des expansions graphiques pratiquées par beaucoup de ses contemporains.
Sa peinture s’inscrit certes dans son époque, mais se nourrit à des sources ancestrales : la peinture pariétale, la gravure des stèles préhistoriques, l’architecture romane. Contrairement à beaucoup de peintres abstraits qui commencent leur œuvre par la figuration pour peu à peu s’en détacher ou, pour beaucoup de ses contemporains, par les expériences surréalistes, Soulages entre d’emblée dans l’abstraction et ne prendra jamais d’autre voie que celle d’une peinture qui ne fait appel ni à l’image ni au langage, selon ses propres termes. Il saura rencontrer l’inattendu, de toile en toile, de papier en papier, sans jamais renoncer aux principes picturaux mis en place dès ses débuts, fondés sur la lumière du noir.

Sous quelles guises subjectives, intimes, avez-vous éprouvé la rencontre avec Pierre Soulages, avec l’œuvre mais aussi avec l’homme ? Pouvez-vous mettre en mot votre premier choc esthétique ? En présence de ses créations, avez-vous été plongés dans une expérience qui excède le champ pictural ? Comment, dans sa pratique, dans son engagement esthétique, a-t-il métamorphosé l’espace pictural en un champ mental ?
Alfred Pacquement : J’ai rencontré l’œuvre tout d’abord et l’homme peu de temps après. Dès 1974, j’étais en contact avec lui et j’ai eu la chance d’organiser une exposition en 1979 au Centre Pompidou. Cette exposition a coïncidé avec la première révélation des peintures outrenoir qui ouvraient une nouvelle phase dont la suite devait confirmer l’importance. Pour moi, mais aussi pour Soulages lui-même, cette exposition fut déterminante et il en est résulté entre nous une grande proximité et une véritable amitié auxquelles il me faut associer son épouse, Colette, si présente à ses côtés pendant les quatre-vingts années de leur vie commune. D’autres projets qui nous ont rapproché ont suivi (expositions, préfaces, suivi du dossier des vitraux de Conques…) jusqu’à ce dernier volume du catalogue raisonné avec Camille Morando. Pierre Soulages était un homme généreux et très disponible, d’une culture immense. C’est un grand privilège d’avoir bénéficié de la confiance de ce couple d’exception
Camille Morando : J’ai aussi rencontré l’œuvre tout d’abord, puis l’homme. Pour la chronologie de la vie et de l’œuvre du peintre pour le catalogue de l’exposition « Soulages » au Centre Pompidou en 2009, j’avais consulté notamment de nombreux fonds d’archives complémentaires, dont certains étaient peu connus de l’artiste lui-même, et qui ont donné lieu à nos premiers échanges. Cela a été une joie de travailler à ses côtés et aux côtés de Colette Soulages. De là est née une complicité et une confiance qui m’ont beaucoup touchée et qui m’ont accompagnée par la suite au fil des projets d’expositions et de publications, jusqu’à cette dernière avec Alfred Pacquement. Pierre Soulages aimait parler de son œuvre, sa peinture, ses souvenirs, mais également d’autres champs d’étude comme les sciences dont l’astronomie, l’enseignement… Il avait une grande curiosité et aimait partager. Oui, Pierre Soulages était un homme généreux, très disponible et toujours attentif. Cela a été un grand honneur de le rencontrer, sans oublier Colette, gardienne essentielle de son œuvre.

Camille Morando et Alfred Pacquement : Soulages, L’Œuvre complet V. Peintures 2013-2022, préface de Colette Soulages, éditions Gallimard, mai 2025, 312 pages, 149€.
Alfred Pacquement, Pierre Soulages. Peintures sur papier, Gallimard/Grand Palais Rmn Éditions, 11 septembre 2025, 64 pages, 11,50€.
Exposition « Pierre Soulages, une autre lumière », musée du Luxembourg, Paris, du 17 septembre 2025 au 11 janvier 2026.
Exposition « Pierre Soulages. La rencontre » au musée Fabre à Montpellier, jusqu’au 1er janvier 2026.