Sara Bourre : « Écrire, ce n’est pas s’extraire du monde, c’est y être plus intensément » (Chambre 908)

Sara Bourre ©Gilles Vidal

Poétesse et romancière, Sara Bourre publie Chambre 908, un texte né du deuil de son père. Entre fragments oniriques et récit poétique, elle interroge les frontières du réel et de l’intime, transformant la perte en matière vivante. Entretien avec une autrice qui fait de l’écriture un espace de présence et de métamorphose, traversé par l’absence et le désir de se réinventer.

Chambre 908 vient de paraître au Castor Astral. Ce récit poétique relate la fin de vie de ton père. Une partie de l’écriture existait-elle avant ce deuil, ou bien ce décès a-t-il été un déclencheur pour toi ?

L’écriture de Chambre 908 s’est vraiment construite après la perte de mon père, mais je ne saurais dire si cet évènement a été l’unique déclencheur ou simplement une façon de continuer à nourrir cette relation et cette écriture autrement. Ce qui est certain, c’est que les carnets de rêve, retrouvés après sa mort, ont joué un rôle primordial. Ce sont des fragments réels de son monde intérieur, et je tenais à les intercaler entre les parties narratives, plus réalistes, comme des respirations. À travers eux, j’ai eu l’impression de pouvoir rester en contact avec lui, même après sa disparition. L’écriture est devenue ce pont, ce lieu où une forme de présence pouvait encore exister.

Ce deuil, que tu racontes ici, est en partie exprimé de manière indirecte, avec subtilité. Bien qu’il s’agisse d’une expérience profondément intime et douloureuse liée à la mort de ton père, le récit évite les écueils du familialisme. Il s’agit au contraire d’inventer un récit et une forme à partir de cette expérience. Comment as-tu imaginé cette articulation entre ton vécu et sa transmission au public ?

Je n’avais pas l’intention de livrer un simple récit de deuil qui relaterait ma douleur mais plutôt de forger une forme poétique traversée par cette fin. Le texte a évolué au fur et à mesure de l’écriture en objet poétique, et c’est dans ce processus que le livre est peu à peu devenu possible. Cela a pris la forme d’une nécessité intérieure : il n’y avait rien d’autre à écrire.

Otto Dix disait que tout art est une conjuration. Est-ce que, pour toi, cet objet poétique permet de contrer la mort ?

Oui, certainement, c’est une tentative d’accéder à quelque chose qui dépasse le visible. « Mourir, ça c’est une aventure », dit le Peter Pan de James Matthew Barrie. C’est entre les murs de l’hôpital, face à la dimension clinique de la fin de vie, que cette phrase a soudainement pris sens pour moi. C’est quelque chose qui m’a sauté aux yeux.

C’était important pour moi de créer un dialogue ou une tension entre ces deux pôles : la clinique, froide et rationnelle, et l’aventure de l’homme, la lutte, qui passe par l’imagination. En y introduisant des éléments comme la montagne et le ciel, symboles de grandeur, de beauté, ou d’évasion, je cherchais à offrir un contrepoint à l’hôpital comme lieu de fixation et d’impersonnalité.

C’est pour cela que je suis partie de moi. Je veux dire de ce drame personnel. Mais il y a aussi une idée de transmission et de recréation : un besoin profond de donner forme à ce qui nous traverse, à travers une matière poétique. Ce besoin s’est encore intensifié avec la perte d’un parent. D’une certaine manière, ce travail d’écriture en a fait quelque chose d’autre. C’est ce qui rend à l’écriture tout son pouvoir.

Les carnets de rêves de ton père alternent avec le récit poétique. Cela m’a rappelé Les Villes invisibles d’Italo Calvino, où les villes des morts forment une série et un fil conducteur implicite. Quel rôle ces rêves jouent-ils dans ton écriture ? Sont-ils une forme d’échappatoire ?

Les rêves, dans ce texte, ont véritablement une fonction de dialogue. C’est comme si j’avais travaillé en co-écriture avec mon père, et qu’il avait été présent dans tout le processus de travail. Ce sont des choses auxquelles je crois. Ce n’était pas seulement un souvenir ou une mémoire, mais presque un acte vivant, une présence invisible qui a guidé et contaminé l’écriture.

En intégrant ces visions, j’ai eu l’impression qu’elles interrompaient le poème tout en l’élargissant, en le prolongeant, en faisant éclater la rationalité du quotidien, incarnée par la chambre d’hôpital. Le rêve, pour moi, est ce qui vient faire vibrer le réel, il ouvre un espace de liberté, où l’imaginaire peut s’engouffrer et nous déplacer.

Dans tes livres, on retrouve un travail remarquable sur le rythme, mais aussi sur l’opposition entre le cru — la chair, le corps, les sécrétions — et un imaginaire souvent fantastique ou surréaliste. Ici, les éléments semblent avoir leur vie propre – l’eau, le soleil –, des bêtes peuplent ces chambres, même ton père a ses « hiéroglyphes ». Est-ce une manière de rendre le monde plus inquiétant ou au contraire plus vaste et énigmatique ?

Oui, je crois que c’est ce qui permet d’ancrer le texte tout en lui donnant une dimension plus large. Le corps, avec ses souffrances et ses sécrétions, est un point d’ancrage essentiel. Tout y revient et tourne autour de lui. Mais l’imaginaire est aussi là pour permettre une forme d’élévation, une ascension au-delà de ce qui est purement physique. C’est une manière de rendre le monde plus tangible par la poésie, de le saisir dans sa brutalité comme dans sa part onirique.

On retrouve dans tes écrits des influences littéraires, comme Duras, Rimbaud, ou Pizarnik, avec ce mélange d’ombres et de visions, de pulsions. Qui t’a inspirée dans ta propre démarche poétique ? Des livres ou des rencontres ont-ils été décisifs et ont-ils influencé de manière déterminante ton écriture, ou ta sensibilité ?

Certaines lectures m’accompagnent régulièrement mais, ici, je ne pourrais pas citer un auteur précis comme une influence directe. J’ai plutôt été traversée par une forme, un mouvement intérieur, une impulsion. Tout en étant bien évidemment nourrie, marquée très profondément par tous les livres aimés, et ils sont nombreux.

Quelles sont tes contraintes d’écriture, tes objectifs ?

Souvent, je ne sais pas vraiment ce que je cherche avant d’écrire. C’est un processus qui se découvre au fur et à mesure. Ici, il y a une tension permanente entre la mort et la vitalité, la fixité et le voyage initiatique. J’aime cette idée d’explorer, de partir à la recherche de quelque chose sans savoir où cela me mènera. Si je me fixe trop de contraintes narratives ou formelles, je me sens bridée, ce qui m’empêche de trouver ce que je cherche. L’écriture, pour moi, doit rester ouverte et fluide.

Dans La Favorite, le ton est juste : un rythme, des formules ciselées. Est-ce que tu retravailles beaucoup une matière initiale ?

La première page d’écriture est un abandon. Je me libère, j’essaie d’oublier le plus possible la rationalité pour emprunter des chemins plus souterrains, ceux qui me permettent d’aborder des réalités sensibles et intérieures, d’inventer une langue pour ces sensations obscures. Par la suite, je restructure, évidemment, mais cela devient plus difficile. Cela nécessite de nombreuses étapes de réécriture pour que le texte se stabilise et qu’il atteigne la forme qui me semble juste.

Tu as fait partie d’un Master d’écriture à Paris-8. Qu’est-ce que cela t’a apporté ?

J’y ai appris l’importance de la relecture, essentielle pour un écrivain. Il s’agit de pouvoir retravailler ses premiers jets, mais surtout de lire un texte comme s’il n’était pas le nôtre. Se lire soi-même est souvent difficile, mais c’est une étape indispensable dans la construction de son propre langage. Lire les autres est également une manière d’accélérer son apprentissage, de mieux comprendre ce qui nous est propre et d’affiner sa propre voix. Mes premières expériences d’écriture, qu’elles soient en poésie ou en prose, ont été marquées par des allers-retours permanents entre la scène, le texte, et les rencontres artistiques. La collaboration avec mon frère musicien, Mathias Bourre, m’a aussi permis de relier ces différents univers et d’ouvrir l’écriture à d’autres dimensions.

Tu travailles actuellement sur un deuxième roman, un road trip entre un frère et une sœur. Peux-tu nous en dire plus ?

C’est un projet en cours, mais je peux dire que c’est une histoire qui explore des rapports familiaux, des liens de sang, mais aussi des distances et des rapprochements. C’est un cheminement, un processus qui prend forme petit à petit. Je ne veux pas encore en dire trop, mais il y a là aussi une dynamique de voyage, à la fois extérieur et intérieur.

Tu as participé à de nombreux festivals, en France et en Colombie. Comment te situes-tu dans ce milieu poétique ?

Le festival de Medellín, où j’ai eu la chance d’être invitée, est incroyable. La poésie y est, me semble-t-il, beaucoup plus vivante, plus présente qu’ici, et les échanges y sont riches, populaires, pleins d’énergie. C’est une expérience que j’ai beaucoup appréciée. En France, la scène poétique est peut-être plus restreinte ou codifiée, mais elle reste néanmoins importante pour moi. Les échanges internationaux, comme à Medellín, permettent de renouveler notre vision parfois trop autocentrée de la poésie. Ces rencontres m’aident à nourrir mon propre rapport à l’art et à la poésie, en élargissant ma compréhension du monde littéraire.

Et le Castor Astral, la maison d’édition qui publie ton travail ?

Le Castor Astral est une maison qui défend une vision particulière de la poésie, entre le poème et le récit. Cette problématique des frontières littéraires m’intéresse énormément. Ils savent mettre en avant des écritures qui mêlent ces différents registres. Ils ont cette capacité à défendre des textes hybrides. C’est une très belle maison pour des textes qui cherchent à s’échapper des catégories trop définies.

On dirait que dans ton travail, la recherche de la forme prime sur le simple témoignage, qu’il s’agisse d’un deuil amoureux ou filial, ou de décrire la décomposition du monde de l’enfance à travers le regard d’une petite fille dans Maman, la nuit (2023), ce qui est une manière d’en travailler l’opacité. L’art pour toi, c’est d’abord cette quête d’une voix unique ?

Oui, je crois que c’est une recherche avant tout. Il ne s’agit pas de transmettre un message ou une idée, mais plutôt de saisir la complexité d’une situation vécue ou imaginée par le biais de l’écriture, de la langue. L’écriture n’est pas qu’un acte de communication, c’est une expérience, une manière de se confronter à la réalité, mais pas un miroir. C’est un travail qui va au-delà de soi, une tentative de création d’un texte qui dépasse la simple narration, un espace ouvert à l’altérité, avec toutes ses ambivalences.

Il y a aussi cette notion de crise dans ton écriture — une crise du monde et des sens, une désorientation, comme chez Marine Riguet —, quelque chose qui semble lié à une transformation, à un déplacement, que tu fais passer dans la langue. Cette perte de repères s’avère paradoxalement féconde, presque nécessaire. Est-ce cette instabilité qui nourrit ton processus poétique ?

L’écriture vient toujours d’une crise. Mais ce qui m’intéresse, c’est le déplacement. Le désir est effectivement au cœur de tout acte d’écriture. Ce n’est pas un désir simple, mais un désir de transformation, de transgression. C’est un mouvement vers quelque chose, une quête de survie, un voyage à la fois intérieur et extérieur. D’où le besoin de se jouer des frontières. Mon écriture est corporelle, elle naît de l’expérience, des sensations. Il s’agit avant tout de ne pas se couper de ce qui traverse le corps, de vivre les choses pleinement. Cette tension irrigue autant ma poésie que ma prose.

Tu parles souvent de l’écriture comme d’un flux, d’un mouvement presque incontrôlable. Comment vois-tu le processus créatif ? Est-ce une écriture spontanée ou plus structurée ?

Je travaille beaucoup par flux. J’essaie de laisser les idées déferler, d’ouvrir un maximum de portes. Les images et les associations se forment en moi, et je les comprends souvent après-coup. C’est surtout vrai pour la poésie. Ce processus créatif est un mouvement de libération, un abandon, mais avec une volonté d’enrichir et de structurer ce flux par la suite. Je vais ensuite tailler dedans. C’est une sorte de danse entre la spontanéité et la nécessité de donner forme à ce qui a émergé.

On pourrait distinguer deux grandes catégories d’écrivains : ceux qui puisent dans leur propre expérience pour créer et inventer des formes en tâtonnant, et ceux qui s’appuient sur une idée préalable, de laquelle une forme va s’ordonner. Certains, enfin, semblent confrontés au silence, ce qui les pousse à une recherche plus intime, plus intérieure. Où te situes-tu par rapport à cela ?

Je crois me sentir incapable, pour le moment du moins, de travailler véritablement le silence, de l’explorer. Pour moi, le silence est une limite que je ne peux pas franchir. Mon écriture est toujours en mouvement, elle se nourrit de bruit, de sensation, de ce qui est tangible et vivant. Et tout cela déborde avant d’être fixé. J’essaie vraiment de mettre la réflexion de côté pour laisser passer ce courant. Le silence, pour moi, reste une zone d’inconfort, une absence plutôt qu’un terrain fertile pour l’écriture.

Que peux-tu dire de La Favorite, un format court chez Vrilles ? Le titre fait référence à un bar à Montreuil, mais il s’agit d’une passion brisée et d’un mélange de registres — des hallucinations, de l’alcool, des fantômes — dans une histoire de ténèbres intérieures et de remontée à la lumière. On pense à Duras par cette concentration des affects et le sens du phrasé. L’écriture a-t-elle pour rôle de naviguer dans le chaos de nos vies amoureuses ?

C’est une forme qui se prête bien à la musicalité, notamment à la scène. Concernant le texte, il y a une vitesse. Il y a une confusion, une obsession même. Cette confusion, c’est justement qu’on ne sache pas si ce qui se passe est réel, si les apparitions sont dues à la boisson ou s’il s’agit de véritables fantômes.

Je ne sais pas si l’écriture aide, mais elle permet de faire quelque chose de nos pensées récurrentes, de nos blessures. Je n’ai pas pensé à Duras pendant l’écriture, mais il y a effectivement des échos, surtout dans ce mélange de désir, de perte et d’alcool. Il y a un aspect de rédemption dans l’histoire, une sorte de remontée à la lumière, comme tu le dis, mais aussi un naufrage avant cela.

Cette crise qui parcourt l’intime et le collectif, est-ce une écriture de l’apocalypse ou bien du désir ? On dirait qu’on s’y perd autant qu’on y invente une manière de tenir. J’ai pensé à Fitzgerald, notamment La Fêlure, avec ce basculement clair-obscur. Dirais-tu que tu t’inscris dans une écriture plus sensorielle, presque américaine ? Est-ce une manière de résister à la confusion ou de l’embrasser ?

Oui, le désir est à la base de tout geste d’écriture. Mais c’est un désir au sens large, pas uniquement érotique ou narratif : c’est un désir d’exister, de comprendre, de transformer. Ce que tu dis sur Fitzgerald me touche — cette idée de la fêlure, du clair-obscur, c’est très présent.

Je pars toujours des sensations. La réflexion arrive dans un second temps. Mon écriture est physique. Elle prend racine dans le vécu, dans les accidents du corps. C’est une tentative de capter la vérité brute de l’existence, même dans ses zones les plus troubles. Si cela entre en résonance avec une certaine littérature américaine, c’est peut-être parce qu’elle ne cherche pas à expliquer mais à faire ressentir. Ce qui me fascine dans la littérature, c’est cette capacité à s’incarner, à rendre la pensée presque charnelle.

Tu disais que ton père avait une approche de la littérature très incarnée, lui aussi, à la manière du rock ou de Rimbaud sur lesquels il a écrit. Est-ce que cela a influencé ton propre rapport à l’écriture ?

Il y a une forme de transmission, mais ce n’est pas du mimétisme. Mon écriture est très différente de la sienne. Cela dit, sa manière de vivre la littérature de manière absolue, viscérale, m’a profondément marquée. Il y avait chez lui cette volonté de faire de l’écriture un lieu de vie, et ça a sans doute nourri mon propre désir de vivre l’écriture de manière totale, sans coupure entre le corps et l’esprit.

Une dernière question : est-ce que tu dirais que l’écriture t’aide à vivre ?

Non, pas exactement. Je ne crois pas que l’écriture me sauve ou m’apaise. Mais elle me permet de traverser l’existence. Elle rend les choses habitables, même temporairement. Elle donne une forme à ce qui, sinon, resterait informe, opaque. Écrire, ce n’est pas s’extraire du monde, c’est y être plus intensément. C’est une manière de traverser les choses, les douleurs, les absences. C’est une manière de créer du désir.

Sara Bourre, Chambre 908, Le Castor Astral, avril 2025, 112 p., 15 €