Fabrice Bourlez : « J’essaye de penser avec et contre la psychanalyse » (Tacts. Remanier la psychanalyse avec les féministes et les queers)

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Avec Tacts, Fabrice Bourlez fait l’effort d’une mise en question de la psychanalyse qui n’est pourtant pas un rejet. Penser contre mais aussi avec et pour la psychanalyse, à partir des groupes, des subjectivités que celle-ci peut exclure, réduire au statut d’objet. Entretien avec l’auteur.

Quelque chose ne va pas dans la psychanalyse, dis-tu, et il faut non pas la rejeter mais la transformer. Si quelque chose ne va pas dans la psychanalyse, c’est pour des raisons internes aux discours théoriques autant qu’à la pratique. Mais c’est aussi parce que, dans l’histoire récente, encore aujourd’hui, la psychanalyse a été associée à des positions socialement et politiquement réactionnaires. Il y a un problème concernant le rapport de la psychanalyse à l’espace commun et médiatique. La question la plus simple qui peut d’abord être posée est : Pourquoi faudrait-il changer la psychanalyse ? Pourquoi ne pas s’en passer ? C’est-à-dire : Qu’est-ce qui donne à la psychanalyse une place singulière et nécessaire ?

Oui, pourquoi pas autre chose que la psychanalyse ? Puisque les déclarations publiques de ses plus illustres représentant.e.s témoignent si souvent d’une telle ringardise, d’un conservatisme si triste, d’un manque d’ouverture aux changements du monde si flagrant, d’un attachement à des formes et des formats de désir et d’amour si conventionnels, pourquoi ne pas abandonner cette vieille dame silencieuse ? Pourquoi ne pas tourner le dos à ses allures de pythie démodée, toute enturbannée qu’elle est dans son siècle passé, à balancer des interprétations douteuses : associant perversion et homosexualité, n’acceptant pas dans ses rangs les homosexuel.le.s assumé.e.s, destinant la femme à la seule maternité, condamnant les familles homoparentales au nom de l’ordre symbolique, ignorant tout des questions coloniales, empoignant la différence des sexes comme ultime bastion de la pensée, pathologisant les transidentités et refusant, a priori, coûte que coûte, l’existence d’enfants trans ? Pourquoi diable s’entêter à vouloir continuer de valser avec une vieille bourgeoise, politiquement incorrecte et sourde aux tempos qui font dérailler les rythmes viennois et ses ritournelles en trois temps familialistes (papa-maman-bébé) ? A l’heure où les savoirs situés et intersectionnels dénoncent les oppressions et où les collectifs militants affirment leur puissance d’agir renouvelée, à quoi bon s’accrocher à la séance, au cabinet, à la neutralité bienveillante ?

Face à des accusations si justes, la plupart du temps, mes collègues répondent que la psychanalyse, ça n’existe pas et qu’il y a plutôt des psychanalystes : des gens qui essayent de travailler en institution de santé mentale et en cabinet pour entendre un petit peu autrement le discours courant, ce que les gens vivent et ce que les gens ont à en dire. Mes collègues n’ont pas tort. Leur travail consiste surtout à apprendre à se taire. Et celleux qui s’expriment dans les médias au nom de la discipline ne représentent pas tou.te.s celleux qui l’exercent. Il y a des historien.nes de droite, des anthropologues ringard.e.s et il y a aussi des militant.e.s pas forcément brillant.es ni éclairé.es. Pour autant, on ne va pas tourner le dos à la recherche en histoire, en anthropologie et on ne va pas arrêter de lutter ou de descendre dans la rue.

Je pense que tout dépend de comment on exerce une praxis, de comment on articule une pensée, de comment on lit des textes, et, surtout, de comment on entend ? Voilà, peut-être que c’est le point principal pour te répondre. La question clinique fondamentale, la question au centre de cette rencontre si bizarre entre deux personnes qui peut avoir lieu plusieurs fois par semaine, c’est : « Comment entendre ? ».

Je dirais que l’exercice clinique consiste à se déboucher les oreilles d’un côté comme de l’autre du divan. Pour l’analyste, cela signifie essayer de se débarrasser de la somme de ses préjugés, pour le dire avec Lacan. Et, du côté de l’analysant.e, cela revient à tenter de tendre l’oreille à ce qu’on ne veut surtout pas entendre, à ce qu’on garde soigneusement sous le tapis, à ce qu’on évite de dire aussi bien en famille, à ses ami.es, à ses camarades de lutte, à ses partenaires de vie, au travail, qu’à soi-même : dire et entendre ce qui nous est le plus insupportable.

Ma position est très claire. On peut certainement envoyer balader une psychanalyse-à-la-papa avec ses contenus métapsychologiques rances et ses institutions truffées de pseudo-maîtres-à-penser. Mais on n’échappe pas à l’inconscient. L’angoisse, le rêve, le désir, l’excès, la honte, la culpabilité nous tombent toujours dessus au moment où on s’y attend le moins. Et ça, ça ne concerne que nous, individuellement, singulièrement. C’est différent pour chacun.e. Le dire, le formuler, comprendre en quoi ça se répète, faire des hypothèses sur pourquoi nos vies déconnent précisément à cet endroit-là plutôt qu’à un autre ; oser penser que c’est à cause de tel surnom débile que nous donnait notre mère ou de telle phrase sans importance que répétait notre père ou notre voisine d’en face ; prendre le risque d’échafauder un savoir à partir d’un rêve qu’on a fait ; tout cela ne vaut que pour soi-même et tout cela ferait hurler de rire n’importe quel.le scientifique. Mais penser qu’on n’a pas seulement besoin d’explications rationnelles, ni de conseils avisés mais, plutôt, d’un endroit où le silence permet d’espacer ce qui nous enserre au sein de notre propre discours – eh bien, tout ça, si tu veux, c’est très puissant. Or cette puissance-là, qui permet de retrouver un peu d’élan désirant pour justement continuer à militer, à écrire, à aimer, enfin, chacun.e selon ses désirs, personnellement, je ne l’ai jamais trouvé nulle part ailleurs.

Le dispositif analytique est assez dérisoire en fait. L’un.e parle, l’autre écoute. Et, de temps en temps, on tente de poser un acte interprétatif. Quand la rencontre avec un.e analyste fonctionne, ça ne soigne absolument rien. Ça ne guérit rien. Pire, ça ne change rien, une psychanalyse. Le surnom débile est toujours là, la voisine et le rêve aussi, la figure du père ne s’est pas évaporée. Mais, pourtant, plus rien n’est pareil. Parce que ça ne donne pas de conseils, parce que ça n’explique pas comme un pédagogue, parce que ça ne prescrit pas une pharmacopée, une psychanalyse, ça sauve une vie. Et je crois que c’est précieux, de garder vivant ce type d’écoute de soi et de l’autre.

Tu sais, j’ai fait partie d’associations militantes. J’ai été dans un nombre incalculable de colloques de philosophie. J’ai participé à des tas de groupes de lecture, de réflexion. J’enseigne, je lis, j’écris – bref, ce sont mes petites solutions que j’ai bricolées pour faire face aux affres de ma propre existence. Et mes solutions valent ce qu’elles valent. On pourrait en trouver bien d’autres. Mais ce qui se passe dans une séance analytique, quand tu arrives à entendre un tout petit peu autrement ce que tu pensais trop bien connaître, à savoir : ta propre vie ; quand tu t’aperçois aussi de l’effet de ta parole sur ton état d’angoisse ou sur ton humeur, eh bien, tu comprends mieux que les grands discours philosophiques, idéologiques, les grands mouvements collectifs ont parfois moins d’effet que cette petite pratique insignifiante : aller raconter tes salades et payer la personne qui t’a écouté.e.

Je te le dis sincèrement : la psychanalyse m’a sauvé la vie plusieurs fois. C’est pour ça que j’essaye de travailler à rendre audible comment fonctionne l’inconscient et comment peut fonctionner le dispositif analytique en dehors de sa langue majeure, oppressive, dominante, universalisante, en dehors de sa langue scolaire qui pense pour tous sans prendre en compte celleux pour qui vivent dans les marges. C’est pour ça que j’essaye de penser avec et contre la psychanalyse. Le paradoxe est là : à côté de la langue psychanalytique majeure, récitée avec une certitude assourdissante, il peut aussi y avoir des langues mineures qui inventent, qui subvertissent, qui transforment, qui décrivent les situations moins comme elles devraient être que comme elles sont en train d’advenir. Je crois que ces murmures mineurs disposent d’une intensité et d’une capacité d’agir réelles au sein même du dispositif analytique et plus largement au sein de la société.

Le sous-titre de ton livre est : « Remanier la psychanalyse avec les féministes et les queers ». Est-ce que mettre ensemble féministes et queers ne pose pas un problème qu’il faudrait interroger, sachant que les intérêts et discours de ces groupes ne sont pas toujours convergents ? Sachant aussi qu’à l’intérieur de ces groupes, il n’y a pas nécessairement d’homogénéité des idées et des stratégies. Qu’est-ce qui permettrait de mettre ensemble « féministes » et « queers » et de les considérer comme ce à partir de quoi un remaniement de la psychanalyse serait possible ? Ma deuxième question, qui croise la première, est : Qu’est-ce qui ferait du point de vue des féministes et des queers un point de vue privilégié pour un remaniement de la psychanalyse ? Je remarque également que dans le sous-titre, il s’agit de penser « avec » et non de « parler de » ou « à la place de »…

Absolument. Il ne s’agit surtout pas de penser à la place des autres. Mais, au contraire, il s’agit plutôt d’entamer un dialogue avec celles et ceux qui sont aux premières loges des transformations des manières de vivre les corps et les sexualités. Le livre ne cherche pas du tout à aplatir les voix des unes ou des autres selon une doxa commune. En revanche, et ça je le traitais déjà dans Queer psychanalyse, il y a un double enjeu à entendre et à travailler ces discours d’un point de vue psychanalytique.

En fait, il faut peut-être surtout souligner remanier dans ce sous-titre. Il y a le mot « main » dans remanier. Et il me semble fondamental de tendre la main aux féministes aux queers parce qu’iels se sont adressé.es de manière répétée à la psychanalyse. Iels ont été déçu.es par son manque de discernement et de courage et, néanmoins, de Beauvoir à Preciado, en passant par Irigaray ou Wittig, il y a toujours un dialogue critique avec la cure.

Donc, mon idée, c’est, d’une part, essayer de comprendre dans les champs féministes et queer comment se pense ce qui concerne directement le champ psychanalytique lui-même soit : éros. Les féministes et les queers, certes de manière toujours différente et à chaque fois renouvelée, ne cessent de montrer les diffractions et les variations qui peuvent animer le prisme de nos sexualités, de nos désirs, de nos jouissances, de nos amours. J’y lis des appels répétés à la pluralité, à la diversité, aux multiplicités et à la complexité. Il n’y a jamais une manière de faire l’amour, de faire famille ou de faire couple.

Les analystes ont tout intérêt à entendre de tels appels pour pouvoir assouplir leur écoute de la libido et de l’inconscient.

D’autre part, il me semble que ce qui s’énonce dans lesdites marges de la sexualité, c’est un appel à être entendu.es, à être trait.é.es avec autant de tact que n’importe qui d’autre. Ne plus être insulté, ne plus être agressé, ne plus être dénigré pour ce que l’on est ou pour qui on aime.

En fait, je pense que tout le grand-écart impossible que j’essaye de tenir depuis quelques années maintenant, en voulant absolument garder un pied dans la clinique psychanalytique mais en ayant l’autre dans le champ des déconstructions du genre et des sexualités, tourne autour de ce concept de tact. J’assume complètement la dimension paradoxale de mon positionnement et j’essaye de la mettre au service de ce concept dans lequel, à nouveau, insiste la dimension charnelle, corporelle, tactile. Je dis « concept », mais je dis mal : le tact lui-même échappe à la seule réflexion discursive ou abstraite. Ce sont les corps et le toucher qui résonnent dans l’étymologie du mot lui-même : le tactus latin.

Du coup, le tact constitue beaucoup plus qu’une circonlocution polie : un truc qui permettrait de dire sans dire et qui relèverait de la bonne éducation. Curieusement, le concept est au cœur de la pratique depuis Freud mais Freud renverse cette dimension policée du tact. Au fond, si en psychanalyse on a du tact, c’est pour aller vers ce dont on ne parle pas souvent en société (l’argent, le sexe, …), vers ce qui gêne la politesse. Si vous n’avez pas de tact, les gens fuient et ne viendront pas vous revoir. Si vous interprétez trop vite, si vous dites leurs quatre vérités aux gens, vous n’êtes pas en position analytique, nous dit Freud. Alors, voilà, premier paradoxe, pourquoi les analystes qui ont reçu peu ou prou cet enseignement freudien manquent-ils autant de tact quand ils donnent leur opinion publiquement ? Ensuite, il me semble que ce que les personnes trans, bi, queer, lgbtqia++ réclament passe justement par un tact renouvelé, en particulier de la part des profesionnel.les de l’inconscient mais plus en général aussi. Pas du tout qu’on soit poli.e avec elleux mais qu’on réinvente les manières de s’adresser et de se toucher les un.es les autres, qu’on trouve des façons inédites d’être ensemble qui ne soient plus seulement et strictement décalquées du modèle straight. Ici, le paradoxe devient fécond : ce qui se joue dans le champ desdites minorités – une recherche d’élasticité dans les manières de penser, de dire et de vivre nos corps et nos désirs – croise très précisément ce qui se joue dans le tact psychanalytique : une distance qui rapproche, une proximité qui sépare.

La façon dont tu intègres certaines positions féministes et queers dans ta réflexion critique et créatrice me fait penser à un mouvement de la déconstruction puisque Derrida effectue volontiers ce geste d’intégration du refoulé, de l’exclu, à l’intérieur du système qui l’exclut pour transformer celui-ci. De même, la façon dont tu interroges la psychanalyse à partir des relations de pouvoir et des subjectivités qui y existent ferait écho à la philosophie de Foucault. De fait, à côté de certaines œuvres de psychanalystes, tu mobilises des penseurs et penseuses non psychanalystes pour repenser la théorie et la pratique psychanalytiques, des œuvres qui relèvent plutôt du champ de la philosophie. On pourrait dire qu’il s’agit pour toi de remanier la psychanalyse avec des psychanalystes mais aussi avec des philosophes : Derrida, Deleuze, Foucault, Butler, etc. On pourrait interroger la pertinence de cette approche car le rapport entre un champ et l’autre ne va pas forcément de soi, surtout si on considère la dimension pratique, clinique, de la psychanalyse et qui paraît faire défaut à la philosophie. Comment penses-tu ce rapport, ses conditions et ses limites ? Que permet en propre la philosophie, et en particulier les philosophes que tu mobilises, pour un remaniement de la psychanalyse ?

L’art de la psychanalyse et de sa métapsychologie, de la théorie de la psyché et des concepts qui permettent de naviguer sur les mers de l’inconscient, c’est, il me semble, l’art de faire échouer l’universel de la pensée comme un bateau s’échoue sur le sable. La clinique, c’est l’échec du concept. C’est bien pour ça qu’il faut lire de la philosophie et des théories critiques : pour les tordre vers le singulier du cas et, en retour, pour t’empêcher de tourner en rond dans le confort de ton cabinet. Il est certain que si tu lis juste Freud et Lacan ou, pire encore, juste leur passeur.euse.s (ce qui arrive souvent malheureusement), tu vas vite pouvoir faire fonctionner ta petite machine à fabriquer de l’interprétation, du diagnostic et de la certitude psychanalysante. Et tu n’entends plus rien.

Moi, mon travail, je l’envisage plutôt comme un exercice d’assouplissement. C’est très physique de prendre la place du psychanalyste. Il faut tenir comme quand tu cours un marathon (c’est souvent très long une psychanalyse), apprendre à respirer un peu d’air frais et, en même temps, garder l’équilibre face à des forces inépuisables : la dépression, la douleur d’exister, l’angoisse, la répétition d’un fantasme… Lire les philosophes pour tenter d’éclairer sous un jour nouveau le travail de la cure, même et surtout parce que ces philosophes ont critiqué le dispositif, permet justement de le repenser, de le remodeler, de le remanier, d’y plonger avec toute l’opacité de son corps en quelque sorte,  tout en démontrant en quoi le travail avec l’inconscient s’impose comme une césure, comme une rupture vis-à-vis de l’histoire du logos philosophique et de la parole porteuse de vérité.

Il s’agit donc de prendre acte de cette suspension qu’incarne la psychanalyse dans le champ de la pensée : je ne suis jamais maître en ma demeure. Et, en même temps, il s’agit de montrer comment la psychanalyse peut toujours se reterritorialiser sur des postures de pouvoir. Là, les philosophes qui ont critiqué le dispositif de la cure sont particulièrement utiles. Je pense à Foucault, Deleuze, Guattari, Irigaray et Derrida, bien sûr, mais je pense à nombre de théoricien.nes queer de Butler à Preciado en passant par Halberstam. Chacun.e à sa manière a interrogé les accointances de la parole psychanalytique avec la métaphysique de la présence, avec le pouvoir, avec le phallogocentrisme. Vite tourner le dos à ces remises en cause, en prétextant ne s’intéresser qu’à la clinique, c’est s’assurer de reproduire un manque de tact.  On investigue alors l’inconscient avec la lourdeur de la grammaire du même, du vrai, du bien, du bon… Autrement dit, en tant qu’analyste, on passe à côté de l’échec de la présence à soi-même, nécessaire pour le fonctionnement de la praxis.

En te répondant, je pense aussi à ce que dit Bourdieu à propos de Manet dans ses derniers cours au Collège de France. J’ai lu ce texte pour la première fois cet été. Bourdieu dit une chose intéressante. Il explique qu’une révolution symbolique ne peut advenir que si on fait deux choses contradictoires en même temps. Concernant Manet, c’est admirer la tradition picturale, s’en inspirer, vouloir s’y inscrire, et en même temps tout remettre en cause : les couleurs, la perspective, le volume, les enjeux mêmes de la représentation. Voilà, je trouve que ça rend bien le geste de torsion, le strabisme, qui fait qu’on a besoin de lire les critiques philosophiques tout en continuant d’affirmer la spécificité de la vie psychanalytique.

Le tact, c’est la prudence, l’attention, la considération de l’autre. C’est aussi le toucher, le « tactile ». Cette dernière signification te permet de penser le thème du corps ou des corps : remanier la psychanalyse à partir des corps. On peut avoir l’impression que la psychanalyse a comme objet l’esprit et non le corps. Tu expliques ce en quoi la psychanalyse se développe en impliquant un certain type de corps défini au moins par tel genre et telle sexualité, un corps qui de ce fait a une dimension sociale, relationnelle, culturelle, politique. L’exemple le plus simple et le plus rebattu est l’Œdipe. En quoi les féminismes et les queers permettraient-ils de poser l’existence de corps suffisamment différents pour rendre possible un point de vue critique et créatif pour la psychanalyse mais aussi socialement et politiquement ? Dans cette façon de penser les corps, comment t’efforces-tu d’éviter l’essentialisation des types de corps ? On voit, par exemple, qu’il y a aujourd’hui un vote bourgeois, réactionnaire, voire fasciste, chez un certain nombre d’hommes homosexuels ; que certains courants féministes ou lesbiens se définissent par une haine et un rejet actif des femmes transgenres ; qu’une forme de pensée très réactionnaire, fascisante, peut exister dans certaines tendances ou certains groupes qui se veulent pourtant radicaux, de gauche, révolutionnaires ; etc.

Vu tout ce que j’ai développé dans les questions précédentes et au risque de te décevoir, je ne vais pas pouvoir expliquer pourquoi, plutôt que de s’allier contre le véritable oppresseur, celles et ceux qui sont opprimé.es préfèrent parfois se liguer les un.es contre les autres. Sans doute parce que l’oppresseur veille à ce que les peurs circulent et divisent ?

Je préfère te répondre en tous cas sur la question de l’essentialisation des corps. Je crois que le travail avec l’inconscient implique d’éviter ce type d’écueil. Travailler avec l’inconscient depuis la dimension du tact, c’est justement prendre en compte comment chaque corps est habité par le culturel, le langagier et par la différence qui rend chaque vie unique.

Effectivement, c’est intéressant de s’apercevoir que Freud commence à penser le tact plus ou moins au moment où il pense l’Œdipe. Il y a une sorte de coïncidence entre l’interdit du toucher dans la cure et l’interdit de trop toucher sa mère et son père ou d’être trop touché.es par elleux. Didier Anzieu a systématisé tout ça en parlant de « double interdit du toucher » dans la pratique psychanalytique. Bon… c’est une manière d’envisager les choses : le tact, cette manière si spécifique de prendre la parole en psychanalyse, découle d’un interdit qui est fondamental pour la théorie psychanalytique : l’interdit œdipien. Mais en fait, au bout d’un moment, du propre aveu de Freud, ça ne marche pas si on pense trop à partir de l’interdit.

Ça, c’est un point fondamental, si on ne veut pas essentialiser. Ça vaut en psychanalyse, comme pour les théories queer. Il me semble qu’à partir du moment où l’on régule une pratique ou une pensée sur des interdits, on finit inévitablement par produire des actes, des postures, des profils obéissants et inhibés. Or, ne pas essentialiser, c’est, à nouveau, rendre les choses instables, ouvertes, sensibles. Et, par conséquent, c’est autoriser à expérimenter, à essayer, à tenter, à risquer.

Judith Butler explique très bien comment l’Œdipe ne suffit pas pour expliquer la diversité des genres et des désirs. Butler montre comment ce complexe correspond à une matrice hétéronormative de la structuration du désir. Bref, un véritable colosse aux pieds d’argile, l’Œdipe. En particulier, si tu le prends du côté « le petit garçon veut tuer son père pour coucher avec sa mère »… Inutile d’en dire beaucoup plus là-dessus. Deleuze et Guattari avaient déjà tout explosé dans leurs travaux… L’Œdipe ne nous aide pas beaucoup à comprendre la diversité des corps et la manière dont s’agencent entre eux des pas de danse qui ne sont pas forcément ternaires. Donc, il m’a semblé important de ne pas penser le tact depuis une métapsychologie de l’interdit du toucher. Ce que j’essaye de faire dans mon livre, notamment en m’appuyant sur Derrida et Nancy, c’est de repenser le tact justement ailleurs que du côté de l’interdit, en dehors de la référence à l’universel, de la même loi prohibitive pour tout le monde, mais depuis ce qui rend unique chacun de nos corps.

Et pourtant, et pourtant, je suis bel et bien contraint aussi de prendre acte de la manière dont les récits familiaux continuent d’empoisonner nombre d’existences. Je ne suis pas certain que ce soit seulement une question d’habitus si les gens qui font une analyse avec moi continuent de me parler autant de comment leur mère, leur père, leurs frères et leurs sœurs, eh bien… c’est tout le contraire du bonheur ! On a tous et toutes des histoires de famille (peu importe la configuration) qu’on se trimbale et qui nous encombrent. Alors ce qui compte, ce n’est pas du tout le contenu imaginaire, hétéro-normé, soi-disant universel, de la tragédie œdipienne. Mais, beaucoup plus radicalement, le fait que nous soyons toujours pris.es au sein de malédictions tragiques au sens propre de « mal-édiction » : on est toujours mal dit.e par sa famille. On est mal énoncé.e par l’Autre qui nous a attendu au monde. Donc la proposition clinique, elle est simple et modeste. On peut peut-être penser à côté de l’Œdipe. Ni en deçà, ni au-delà. Et le travail consiste alors à repérer comment et quand pareille mal-édiction a résonné. On tente alors de saisir à quel destin elle nous a assigné. Et puis on cherche de s’en réapproprier quelque chose.

Tu fais apparaître et tu développes la notion d’« intouchable ». Tu en fais un concept complexe, porteur d’enjeux pluriels. Quel serait le sens général de ce concept et en quoi permettrait-il de penser de nouvelles relations à l’intérieur de la psychanalyse autant que politiques, sociales, subjectives, érotiques ?

C’est un point auquel je tiens. Tu me demandais tout à l’heure en quoi la lecture des philosophes aidait les psychanalystes. Je suis arrivé à cette notion d’intouchable par le livre colossal de Derrida (sur) Le toucher. Jean-Luc Nancy. Je l’ai lu alors que je souhaitais penser le tact en-dehors ou à côté de l’interdit du toucher. En fait, je voudrais que mon propre livre soit lu comme une invitation à s’autoriser à inventer dans le champ de la clinique.

Or, pour Derrida, c’est la thèse de son livre, personne jusqu’à Nancy n’avait réussi à penser le corps de manière si radicalement ouverte à la techné, sans tomber dans l’écueil du triomphe de la vision et du regard. Et là, pour travailler à gros traits, tu as une véritable connivence entre Derrida et Luce Irigaray, sur laquelle je m’appuie aussi pour penser l’intouchable. L’histoire de la pensée occidentale, jusqu’à Freud et Lacan inclus, c’est l’histoire de la transparence d’un langage qui se nourrit d’un regard représentant qui met les corps à distance. Cette histoire de la pensée, où seul le regard compte, on peut facilement dire qu’elle est aussi très œdipienne. Œdipe, c’est quand même le héros de la raison, celui qui résout l’énigme du Sphynx, et c’est aussi le héros du regard aveuglé… Nancy, relu par Derrida, conduit ailleurs. Il va vers ce point de l’intouchable. Il permet de distinguer l’intouchable et l’invisible, tout en sortant la chair de Merleau-Ponty, de ses ambiguïtés et de sa dépendance à la vision.

L’intouchable, tel que je le comprends en lisant ces philosophes, s’apparente à ce que Lacan thématisait de son côté comme le réel : un point d’impossible à dire qui ne cesse de faire retour dans le discours de chaque sujet. Le réel, pour Lacan, ce n’est pas la réalité.  C’est ce qui se refuse à se mettre en mots et qui, pourtant, est provoqué par l’inscription langagière de chaque sujet. Très souvent, les lacanien.nes les plus ouvert.e.s font appel à ce réel comme pour ramener les partisan.es des féminismes et des théories queer du côté d’une intimité, d’une singularité invisible et qui pourtant les hanterait de manière radicalement unique et donc tout à fait dépolitisée. Seule vaudrait la singularité du cas, désinscrit du monde social, politique, et des logiques collectives. À l’inverse, il me semble que la dimension de l’intouchable renvoie à ce qu’il y a de plus concret et de plus politique, cela reconnecte à celles et ceux qui sont exclu.es et dont l’exclusion, la plupart du temps injuste ou pour le moins discutable, permet parfois à tout un système de continuer à fonctionner sans s’interroger sur lui-même. Et, en même temps, penser en termes d’intouchable, se dire que c’est ce qui habite chaque sujet au plus profond de lui-même, nous incite à sortir de l’économie scopique dominante, à réfléchir autrement que depuis l’orbe du regard, de la représentation, des yeux rivés sur leur écran et de l’hypnotisme des réseaux sociaux en revenant aux corps, à nos chairs dans leur multiplicité vivante.

Aussi, en psychanalyse, on avance par petite touche. Avec l’analysant.e, on s’efforce de saisir les points d’insupportable, les temps et les lieux de son histoire vers lesquels il est douloureux de se hisser : des endroits qui ne s’atteignent qu’à condition de garder une certaine distance.

Alors, tout cela pourra encore sembler bien intime et bien cantonné du côté de la petite histoire subjective. Et ce n’est pas tout à fait faux… Mais, en faisant appel à cette dimension intouchable, on se décale immédiatement de ça. En fait, on politise le réel lacanien. Derrida, avec Nancy, montre comment le toucher et l’intouchable accueillent en leur sein le rapport aux technologies, à la greffe avec le culturel, avec l’artificiel, avec ce qui se déploie depuis des machineries inscrites dans l’histoire des techniques, dans les des inventions, dans autre chose qu’un ordre anatomique, biologique ou naturel. Et Derrida dédie justement la fin de son ouvrage aux psychanalystes. Il les invite à « raffiner leur bloc magique ». C’est une expression formidable ! Faire preuve de raffinement, c’est avoir de la subtilité, de la finesse dans l’écoute. C’est avoir du tact. Mais cette écoute, elle concerne un bloc magique, soit : une machine à écrire, une mémoire qui fonctionne non par représentation mais par adhérence, par inscriptions, par traces, par feuillets qui se touchent.

Derrida m’a permis de comprendre que, contrairement à la vulgate freudienne qui fait valoir l’interdit du toucher pour penser sa métapsychologie, en réalité, en psychanalyse, on n’arrête pas de toucher. Et ce à quoi on touche, c’est bel et bien l’intouchable. Mais on touche à l’intouchable avec tact. Or ce point d’intouchable, il n’est jamais seulement exclusivement intime et subjectif. Parce que celleux qu’on appelle les intouchables, ce sont les exclu.es, les parias, les mis.e.s au ban, les lépreu.se.x. En abordant le réel comme un point d’intouchable, en dehors du regard, on redore son blason politique. Plus concrètement cela signifie qu’une souffrance subjective s’inscrit dans des mouvements beaucoup plus infimes et beaucoup plus larges que ceux du Moi et de sa petite famille constituée. L’intouchable dans la cour de récréation, c’était qui ? Et aux temps du sida, c’était qui ? Et dans la cellule d’isolement ? L’intouchable renvoie toujours à des strates sociales, politiques, institutionnelles, à des discriminations, à des logiques d’exclusion.

Là aussi, je trouve que les théories queers sont particulièrement utiles pour réfléchir à comment renverser les gestes d’exclusion et nous aider à avancer main dans la main avec les autres. Le point d’intouchable de chaque sujet est donc à la croisée du plus intime et du plus social. Repérer comment ce qui relève de la blessure, de la honte, de la douleur insurmontable a été produit, saisir les contours uniques que cela a pris dans chaque existence, c’est le travail d’une analyse.

Autrement dit encore, ce qui se dessine avec l’intouchable, ce sont de nouveaux pourtours pour le transfert, pour ce lien si unique qui se noue entre l’analyste et l’analysant.e : ne plus baser la distance ou la réserve analytique sur un quelconque interdit ne signifie pas du tout opter pour jouer à touche-touche ou faire des câlins à ses analysant.es ! En revanche, cela permet de mieux comprendre comment incarner la proximité dans la distance et la séparation dans la contiguïté propre à ce type de relation.

Ton livre est également un essai sur la subjectivité, sur la subjectivation, sur différentes façons de devenir et d’être sujet. En même temps, tu insistes sur l’idée que le rapport à l’Inconscient conduit au renoncement à certaines catégories constitutives des subjectivités contemporaines, comme à l’idée même de significations uniques, univoques. Pour le dire de manière très générale et vague : le rapport à l’Inconscient impliquerait le renoncement à la certitude de ce que l’on est. Peut-être que la façon dont Freud comprenait l’interprétation et ses limites incluait cette idée. Quels sont les enjeux de cette réflexion sur la subjectivité pour un remaniement de la psychanalyse ? Quels sont selon toi les enjeux actuels plus généraux d’une réflexion sur la subjectivation et la subjectivité ?

Concernant les enjeux psychanalytiques, très clairement, cela implique une sorte de méfiance vis-à-vis de l’usage si réconfortant de la case et du diagnostic qui permettent la mise en place de protocoles normatifs pour traiter ce que traversent les sujet qu’on écoute. On est dans une époque de la définition dys(praxique, lexique, morphophobiques), tdah (trouble du déficit de l’attention, hpi (haut potentiel intellectuel), a-sexuel.le, non-binaire, orthorexique… Pourquoi pas, hein ? Pourquoi pas se présenter comme « a-romantique non binaire hpi avec un tdah » ? Mais une fois qu’on a affirmé ça, qu’est-ce qu’on a dit de soi-même ? On n’en est pas forcément mieux armé.e pour faire avec la surprise devant un élan amoureux ou face à un rêve qui nous a réveillé.e en pleine nuit. On n’en reste pas moins terrassé.e par l’angoisse quand une crise survient.

Ce à quoi la prise en compte de l’inconscient mène, c’est mettre un peu plus de jeu dans nos manières de nous subjectiver. Mettre du jeu, ça veut dire évidemment jouer, rire, sourire, prendre moins dramatiquement ce qui nous tombe dessus. Mais aussi, quand on dit qu’« il y a un peu de jeu », c’est que les choses ne sont plus tout à fait fixes. Quand il y a du jeu entre deux éléments, ça veut dire qu’il y a un espace libre qui permet le mouvement. Je crois que la psychanalyse est une discipline à pratiquer avec la plus grande rigueur. Mais l’inconscient se joue sans cesse de nous. Alors, jouons !

Fabrice Bourlez, Tacts. Remanier la psychanalyse avec les féministes et les queers, PUF, mars 2025, 448 p., 24 €