Fabrice Bourlez : Trouble dans la psychanalyse (Tacts – Remanier la psychanalyse avec les féministes et les queers)

©Jean-Philippe Cazier

Dans ce livre de Fabrice Bourlez, s’il s’agit de la psychanalyse, il s’agit autant du corps, des corps, que du psychisme ou des psychismes – la mise en avant de la pluralité étant centrale dans les analyses critiques menées dans Tacts.

Le point de vue critique élaboré par l’auteur ne vise pas à se défaire de la psychanalyse. À partir du constat de ce qui ne va pas, de ce qui ne va plus, de ce qui peut-être n’a jamais fonctionné, le but n’est pas de simplement condamner, rejeter, mais de chercher ce qui, dans et contre la psychanalyse, pourrait lui permettre d’être encore une entreprise théorique et thérapeutique vivante.

Contre un rejet stupide au nom de « la science », contre un rejet politique au nom d’une essentielle normativité hétérocentrée, Fabrice Bourlez cherche dans la psychanalyse, et dans ses marges, ce qui pourrait permettre de répondre aux questions : Pourquoi encore la psychanalyse pour nous ? Quels enjeux théoriques, pratiques, politiques de la psychanalyse ? Que permet ou pourrait permettre la psychanalyse ?

S’il s’agit de réfléchir à ce que peut la psychanalyse pour nous aujourd’hui, ce qu’elle vaut, quel serait son sens, il n’est pas question de finir par dire qu’il faut de la psychanalyse « malgré tout » : celle-ci ne peut continuer qu’à certaines conditions théoriques, pratiques, sociales, politiques. La psychanalyse doit changer et ne peut le faire qu’en intégrant ce qu’elle a fondamentalement rejeté par ses théories et pratiques – ce qu’elle rejette et condamne encore, qu’elle ignore ou refoule comme on le voit dans trop de discours médiatiques et théoriques réactionnaires développés par des psychanalystes : « Quand […] la psychanalyse pathologise certains identités de genre, quand elle affuble du qualificatif de ‘pervers’ certains comportements, quand elle déplore telle ou telle évolution sociétale, quand elle prend position contre certains types de discours […], elle adopte une position politique radicalement différente de celle qui débusque ses préjugés et traque sa propre idéologie, qui tend l’oreille vers les transformations contemporaines, qui entend les critiques qu’on lui adresse depuis les marges et qui encourage le désir ».

Le geste du philosophe et psychanalyste Fabrice Bourlez est thérapeutique : la psychanalyse va mal, comment lui redonner un élan vital ? Au lieu d’en rester au constat de ce qu’elle est, essayons de voir ce qu’elle pourrait être – ce qu’elle pourrait être d’autre. Il faut faire un constat et élaborer un discours critique, il faut chercher la vie encore et les conditions de cette vie. Le parti-pris est vitaliste : la condition pour que la psychanalyse demeure vivante est qu’elle rejoigne le mouvement du vivant, de la vie du vivant : l’évolution, des possibilités d’interactions nouvelles avec un nouveau milieu à la fois social, politique, psychique, théorique, peuplé de vivants et de nouveaux vivants. Et ce parti-pris ne correspond-il pas, finalement, au point de vue du psychanalyste sur son patient ?

La psychanalyse doit se rendre capable de nouveaux agencements. Pour cela, il faut chercher des allié.e.s, des intercesseurs – non pour maintenir la psychanalyse sous perfusion mais pour la pratiquer autrement, créer de nouveaux outils théoriques, repenser ses conditions et finalités. La psychanalyse ne peut pas feindre de penser « seule », elle doit recréer les conditions d’une pensée avec d’autres, à plusieurs, avec un dehors non psychanalytique : se penser à nouveau comme « création » plutôt que se satisfaire de la récitation ânonnée de ses textes sacrés, que jouir de la violence qu’elle exerce par ses gestes d’exclusion, de réduction à l’inhumain, au non existant, au négligeable, au pathologique, au mal.

Le sous-titre du livre le dit clairement : Remanier la psychanalyse avec les féministes et les queers. Non en parlant de, non en parlant à la place de, non pas en parlant sur, mais en parlant avec, c’est-à-dire en incluant comme sujets du discours et non seulement comme objets. La psychanalyse a beaucoup parlé des femmes, de LA femme, comme elle a beaucoup parlé de l’homosexualité et donc des homosexuels. Elle a beaucoup marginalisé aussi, ostracisé, pathologisé, jugé, réduit au négligeable, assimilé au problématique, à l’immaturité, etc. Elle a beaucoup insulté. Pour Fabrice Bourlez, il s’agit de parler avec, non en un dialogue mais en un « plurivogue », en s’efforçant de créer les conditions d’une pluralité dans le discours et la pratique. La création de cette pluralité dans le discours et la pratique est la condition d’un remaniement de la psychanalyse, celle de sa nouvelle finalité.

Le processus critique et créateur produit par Fabrice Bourlez est d’inspiration deleuzienne comme derridienne : penser en termes de vie, d’agencement, de relation ; évaluer et créer à partir de la marge, de l’exclu ; déplacer le centre, inclure la marge dans le centre, penser à partir de l’exclu et du refoulé. Ces gestes relèvent de la logique vitaliste de Gilles Deleuze et de la déconstruction de Jacques Derrida – et on n’oubliera pas Michel Foucault, son attention aux processus du pouvoir comme aux marges à partir desquelles re-penser. Comme chez Deleuze, Derrida, Foucault, ces gestes sont pour Fabrice Bourlez autant théoriques que pratiques et politiques : changer les façons de penser en parlant à partir et avec d’autres façons d’être, d’autres modes de vie qui concernent la pensée, le corps, le désir, le collectif, les subjectivités.

Pourquoi avec des féministes et des queers ? Est-ce parce qu’il s’agit de refoulés majeurs de la psychanalyse, de son histoire, de ses théories, de ses pratiques ? Certainement mais pas seulement. C’est l’idée que Fabrice Bourlez soutient à l’intérieur d’analyses et de réflexions qui s’articulent autour de la notion de « tact ». Cette notion évoque le toucher autant que la finesse et la prudence, un art de la relation comme de la différenciation fine, du pluriel – un art situé dans la pluralité des existences concrètes, du côté des corps et des psychismes tels qu’ils existent, se méfiant des généralités, des modèles universels, révoquant l’État dans la pensée au profit du peuple pluriel des désirs, des sujets, des psychés, des sexualités.

Évidemment, le propos ne se réduit pas du tout à l’idée qu’il faudrait, dans le rapport aux patient.e.s, agir de manière polie, gentille, bienveillante. Fabrice Bourlez aborde la notion de « tact » à partir de sa polysémie : à la fois façon de toucher, d’être attentif, de juger ou évaluer – une certaine façon d’être en relation avec l’autre distincte de celle qui consiste à heurter, à saisir, à s’emparer, à écraser. Dans Tacts, l’auteur fait évoluer la notion autant par la déclinaison de ses différents sens, de ses diverses implications, qu’à partir de l’histoire, des théories, des pratiques de la psychanalyse. Il n’hésite pas à laisser « flotter » le signifiant, à inclure dans son analyse d’autres déclinaisons, d’autres relations : « tactique », « contact »…

Il ne s’agit pas de faire des jeux de mots ou d’éplucher le dictionnaire mais de cerner ce qui devient possible dans chaque moment de cette mise en variation comme ce qui est à chaque fois empêché, perdu, impossible, problématique. S’efforcer de créer un regard critique et ouvrant de nouvelles perspectives sur la notion de « tact » est fait, justement, avec tact : déplier, différencier, relier de manière fine et plurielle pour construire un tissu complexe, pluriel – ce qui serait peut-être une nouvelle image pour la pensée et la pratique psychanalytiques.

À l’intérieur de cette démarche, une place centrale est accordée à la pratique, à la clinique. Fabrice Bourlez parle de sa propre pratique d’analyste pour illustrer ses propos mais surtout pour montrer en quoi la pratique, si elle n’est pas que l’application mécanique de la doctrine, si elle n’est pas qu’une occasion d’imposer de l’universel au particulier, est aussi éducatrice, guide, féconde en points de vue nouveaux, en possibilités renouvelées, circonstanciées, plurielles, de relations.

La pratique est le terrain du rapport au particulier, au singulier, à l’individuel, et donc à la pluralité existante des psychismes et des corps, des voix et discours, des désirs (« le réel en jeu au cas par cas »). C’est la réalité de ce pluriel qui exige le tact – autrement, la pratique n’est que l’occasion de l’exercice d’un pouvoir sur les esprits et les corps, d’un écrasement des subjectivités sous le béton de l’universel, d’une reconduction de normes aliénantes, mauvaises, qui produisent du pathologique au lieu de soigner.

Comment ne pas être un flic, un juge, un maton ? Comment faire pour que la pratique ne soit pas empêchée par des théories massives, normatives ? Comment faire pour que le cabinet du ou de la psychanalyste ne soit pas un des lieux du pouvoir ? C’est la réponse à ces questions qui est un des enjeux de la réflexion de Fabrice Bourlez.

S’il ne s’agit pas ici de reprendre l’ensemble des développements et propositions qui structurent Tacts, il faut cependant insister sur le point de vue de l’auteur qui consiste à considérer la psychanalyse en élargissant le cadre, en faisant apparaître, selon un plan plus large, l’ensemble des relations constitutives des discours, des pratiques, des usages de la psychanalyse qui sont aussi politiques et sociaux. La notion de « tact » permet cet élargissement, cette présence dans le cadre de ce que celui-ci, pour exister, devait exclure : le hors-champ entre dans le champ et modifie l’image, produit un autre type d’image qui fait voir ce qui ne pouvait et ne devait pas être vu ni entendu. Le but, ici, n’est pas de couper la psychanalyse de sa dimension politique et sociale mais de construire un autre agencement entre psychanalyse, politique et social.

De même, privilégier le « tact », permet de se déplacer par rapport à un modèle épistémologique fondé sur la vue, le visible, sur l’optique, le panoptique, la lumière, etc. : l’haptique plutôt que l’optique, l’obscur plutôt que l’éclairé, le discontinu plutôt que le panoramique, le singulier et morcelé plutôt que l’unité abstraite, etc. Et l’intouchable, aussi, ce qui, dans le toucher, par le toucher, échappe au saisissable, à la prise, ce qui ne peut être totalement touché (l’auteur élabore une analyse complexe et féconde, non essentialisante, de « l’intouchable »).

Si Fabrice Bourlez choisit la notion de « tact », ce n’est pas du tout parce que celle-ci occuperait une place centrale, incontournable dans le discours psychanalytique et son histoire, au contraire : la notion est très marginale, est à peine effleurée ici ou là (Freud, Ferenczi, Reik, Lacan, etc.), ne donnant lieu à aucune élaboration théorique d’envergure. Cette notion, pourtant, insiste tel un symptôme qui demande à être perçu et interrogé. Le « tact » est l’objet mineur, marginal qui, intégré dans le discours, prenant la place de la focale majoritaire, permet de voir ce qui n’était pas vu, d’entendre ce qui n’était pas écouté, de créer les conditions de nouveaux sujets, de nouveaux discours pour la psychanalyse. Elle est la mauvaise herbe qui insiste et finit, avec patience et finesse, par déplacer les dalles, par changer la configuration du bel aménagement paysager.

La tactique de l’auteur rejoint ici, par exemple, la logique et les finalités de la déconstruction derridienne : repenser un système à partir de ses marges, privilégier le point de vue à partir de la marge ; permettre par là l’usage critique de ces marges, l’évidence du pouvoir qui est aussi à l’œuvre dans la théorie ; chercher ce qui dans ce bouleversement du système permet de nouvelles possibilités de penser, de se penser, d’agir, de vivre.

Par sa finesse patiente, très intelligente, Fabrice Bourlez ne redéfinit pas seulement certaines possibilités théoriques et pratiques de la psychanalyse. Son travail implique de nouvelles façons de penser la subjectivité et le corps – les subjectivités et les corps, c’est-à-dire ce qui existe selon une pluralité irréductible aux signifiants majoritaires, ce qui n’entre pas dans les cadres abstraits et politiquement orientés d’un universel fixe, figé, binaire, hétérocentré, néolibéral, etc. (« le réel du monde dans la diversité de ses incohérences et de ses événements »).

Que signifie, par exemple, le corps, s’il n’est pas seulement vu, « saisi », mais touché « avec tact » ? Et que signifie toucher un corps, que son corps soit touché, toucher son propre corps ? Les possibilités se multiplient : il ne s’agit pas seulement de pénétrer, d’être pénétré, de saisir ou s’emparer ; il s’agit de considérer les possibilités de la peau, de la langue, de n’importe quelle partie du corps capable de toucher et d’être touchée, de la réversibilité ou du chiasme inclus dans le fait de toucher/être touché.e ; des sensations et émotions ; de la topologie plurielle du corps avec ses zones, sa peau, ses muqueuses (Fabrice Bourlez repense de manière étonnante le corps à partir des muqueuses) ; sa dimension intouchable également puisque le corps en lui-même, ainsi compris, ne peut être totalement touché, ne peut être un objet dont on dirait qu’on le saisit, qu’on le touche (comment, par exemple, toucher une sensation ? une émotion ? etc.).

Toucher un corps, c’est accepter qu’on ne peut le toucher en tant qu’objet total, uni ; que le toucher passe par des modalités diverses, non immédiatement « normées » ; que son corps soit touché, c’est accepter qu’il (que Je) soit aussi non pas la propriété de l’autre mais un corps par l’autre, avec l’autre, qui échappe tout autant à soi qu’à l’autre ; toucher un corps, son corps, que son corps soit touché, c’est désirer tout cela, c’est désirer l’intouchable du corps, comme c’est désirer ce dont le corps peut être capable et qui ne se réduit pas aux exigences et normes du corps sexiste et hétérocentré, du corps genré selon les diktats binaires de l’hétéronormativité.

Le corps ainsi pensé, expérimenté, devient ce dont il était capable, il devient ce qui est à créer, et qui est en même temps subversif, rendant possible de repenser le rapport à soi, aux autres.

L’histoire de la psychanalyse, les théories et pratiques psychanalytiques sont adossées à une certaine image de la pensée et à une certaine image du monde : ce sont ces images que Fabrice Bourlez entreprend de défaire. Les enjeux sont théoriques autant que pratiques, politiques, éthiques. Il ne s’agit pas pour lui de seulement repenser la psychanalyse, en tout cas certaines de ses dimensions, mais aussi de s’opposer à la psychanalyse telle qu’elle est, à la psychanalyse majoritaire, tout autant qu’à l’idée d’une thérapie pensée et faite pour produire des individus « normaux », conformes aux normes, des individus transformés en êtres adaptés à ce qui est supposé être le réel et qui n’est en fait que l’ensemble des exigences impliquées par un monde hétérocentré, capitaliste, raciste. Monde qui implique ses exclu.e.s, ses réprouvé.e.s, ses anormaux, ses marginalisé.e.s, parfois enfermé.e.s, parfois tué.e.s. Qui implique ses souffrances, ses psychismes détruits, ses corps certains jours trop douloureux pour que la vie puisse encore les habiter.

La critique est politique, appelle d’autres subjectivités, d’autres psychismes, d’autres désirs. Si Fabrice Bourlez, à l’intérieur de cette critique, ne rejette pas la psychanalyse, c’est encore pour des raisons politiques autant que théoriques et pratiques : ne pas considérer que le sujet doit se construire à partir de normes imposées par un ordre problématique du monde (critique d’un dispositif biopolitique), c’est refuser les théories et pratiques qui actuellement, contre la psychanalyse, prétendent plus facilement, rapidement, efficacement (par exemple, par le recours à l’action chimique) produire des individus adaptés aux exigences des sociétés néolibérales (critique, par exemple, des politiques actuelles en France concernant la psychiatrie, le recours privilégié aux « médicaments » ; ou encore des « stratégies comportementalistes », « des coachings », etc.).

Dans Tacts, l’auteur ne considére pas que la thérapie doit « soigner » dans le sens de rendre « adapté.e » à un ordre social pourtant destructeur, pourri (« […] la cure psychanalytique n’a que faire d’une stratégie globale de soin et de guérison. Elle vise bien sûr l’allègement de l’être. Elle a bien des effets thérapeutiques […]. Mais elle n’a aucune visée adaptative »). Soigner, au contraire, c’est reconnaître l’existence du non adapté, de l’écart par rapport à la norme, du divergeant, de l’hétérogène, de l’incohérent par rapport au système. Reconnaître l’existence et la valeur d’autres modes de vie et de pensée. C’est reconnaître le caractère critiquable des normes qui existent, la nature mauvaise de l’ordre auquel on voudrait nous contraindre matériellement, économiquement, psychiquement. C’est rendre possible l’autonomie de la construction de soi comme l’acceptation que le soi échappe, inclut un certain « intouchable ».

C’est ici que la psychanalyse aurait encore toute sa place en tant que résistance à l’idéologie de l’adaptation, que champ permettant la construction autonome de soi par le privilège donné à la parole, par la notion d’Inconscient, par le processus de l’interprétation, par la finalité qui est l’énoncé de son propre désir, de son propre rapport à soi.

N’est-ce pas ce que Freud, déjà, pensait de la psychanalyse : cette pratique par laquelle un sujet singulier peut advenir (« Là où Ça était, doit advenir Je », écrivait Freud) en devenant capable d’énoncer lui-même son désir singulier, son rapport à lui-même et aux autres tel qu’impliqué par son désir ? Et Fabrice Bourlez précise : en acceptant l’inachevé, l’obscur, la béance, l’intouchable du monde et de soi. En acceptant de ne pas parler selon l’ordre majoritaire du langage, du symbolique. En acceptant de ne pas se conformer.

Fabrice Bourlez, Tacts – Remanier la psychanalyse avec les féministes et les queers, éditions PUF, mars 2025, 448 pages, 24€.