Pierre Ducrozet : Variations de Pierre (Autoportrait sans moi)

Pierre Ducrozet, Autoportrait sans moi © Mercure de France, "Traits et portraits"

Comment écrire sans soi quand on se lance dans un autoportrait, qui plus est dans la collection « Traits et portraits » de Colette Fellous chez Mercure de France ? Tel est le défi, comme impossible, que se donne Pierre Ducrozet dans son dernier livre. Et pourtant : si le « je » est partout, le pronom personnel est diffracté par les autres et surtout ouvert au monde, comme dilaté, au point d’en effet sinon disparaître du moins de n’être plus qu’un prisme pour dire le moi à travers les autres et le monde. Il est un « je » fonction grammaticale et formelle depuis lequel s’énonce un flux de pensées et souvenirs.

Comme dans tout autoportrait, il s’agit d’abord pour l’auteur de Variations de Paul ici en pleine « Variations de Pierre », de « comprendre d’où pourquoi comment », sans virgules puisque tout est lié… le passé et le présent, les voyages de l’adolescence et ceux d’aujourd’hui (« Les pays sont des couches de nous-mêmes »), les amours éteintes et celui qui renaît après une rupture que l’on comprend avoir été particulièrement traumatique.

Il est certes des ancrages, le père, le frère et « leur duo parfait », les étés atlantiques brûlants, les corps dans « nos vagues à nous ». Des photos ont arrêté la course du temps, elles proposent des arrêts sur images sans être pétrifiantes. Seul compte le rythme dans cet « état des lieux », rendu dans un désordre parfois gênant. À force de vouloir s’effacer, on est partout et certains récits sont cryptiques pour qui ne connaît pas l’auteur, une forme d’album de famille ou de récit qu’on se raconte entre soi et soi, dans lesquels le lecteur ne trouve plus sa place. Demeurent la pulsion de la prose, cette course en avant et vers les autres, ce besoin d’aimer et être aimé que l’on ressent à chaque page (et qui emporte malgré la gêne évoquée), la volonté qu’écrire sur soi soit une danse et un mouvement, sans frein et sans attaches. « Tu auras toute ta vie pour te reposer ».

Pierre Ducrozet, Autoportrait sans moi © Mercure de France, « Traits et portraits »

Pierre Ducrozet ne compte pas en années mais en « étés », belle manière de faire de cet (a) été, auxiliaire au passé, un mot lumineux, une saison vitale, ouverte au futur. « Je raconterai par ellipses et fragments », écrit-il, déployant en étoile (ou origami) temps et lieux, moments irradiants concentrés dans des phrases qui privilégient le rythme, qui, comme la musique, veulent « faire corps ». En résulte un autoportrait plastique comme une variation sur Partir léger, tout de voyages, de femmes, de rencontres de hasard, une trajectoire choisie, en réponse radicale à un monde où « tout se recycle, tout s’achète, y compris le génie abrasif (…) Tout se transforme, tout se vend ».

De ce refus de la sédentarité naissent des livres — « la vie ou l’écriture, on ne choisit pas, on prend tout ». Alors, en surplus de sa famille aimée, Pierre Ducrozet se donne une filiation littéraire, Cendrars, Bouvier, les écrivains de son bairo barcelonais, Borges, Bolaño, mais aussi Charlie Parker, David Bowie, Jean-Michel Basquiat ou les photographes qui composent l’album qu’est aussi ce livre…

« Il n’y a pas plus de vérité dans le je qu’ailleurs », écrit Ducrozet, s’adonnant au vertige d’une vie comme une danse, d’une identité en état d’alerte et de porosité. La littérature est un corps qui circule, nous dit-il, ici le sien.

Pierre Ducrozet, Autoportrait sans moi, Mercure de France, « Traits et portraits », août 2024, 208 p., 21 € 50 — Lire un extrait