Le dernier livre de Luc Bénazet, Métamorphiques, me semble traiter de la rupture.
« Rupture : action de rompre ou de se rompre ; résultat de cette action. » (CNRTL). Le mot apparaît tel quel à cinq reprises dans le livre. Mais si l’on se penche sur tous les termes ou suites de termes de sens voisin, voire sur la structure même et la texture de Métamorphiques, on constate que le motif et ses sens pullulent, tout en faisant l’objet d’un examen critique permanent.

Le livre s’organise en deux parties, de factures très hétérogènes, intitulées respectivement Je parlafin et Sympathie des semblables, 1 & 2. Je parlafin est divisée en 6 parties de 9 pages chacune, chaque page étant divisée en deux strophes de 7 à 8 vers. Sympathie des semblables, 1 & 2 se compose, comme son titre l’indique, de deux parties, avec en son centre approximatif deux poèmes en page de droite et de gauche, formés en caractères italiques, et qui paraissent la reprise de la forme développée tout au long de la première partie. On pourra également noter l’usage de traits verticaux qui montent en parallèles – ou en séries – des vocables mutilés, des embryons de mots que la vitesse de frappe a pulvérisés sans délai sur la page, et des groupes de lettres isolés. Cet outil apparaît nouveau dans le travail d’atomisation de l’intégrité visuelle et sonore du mot que mène Luc Bénazet depuis plusieurs années. Travail qui franchit ici une nouvelle étape dans la violence dont il fait preuve contre les langages institués : la défiguration des mots, l’espacement imprévu de leur matière y culmine. On pense cette fois-ci au sens médical de « rupture » : « destruction accidentelle de la continuité d’un organe » (CNRTL)
Revenons à la première partie, la plus longue, Je parlafin. Quelques lectures en ont été faites qui la caractérisent comme un journal. Pour ma part, j’y lis un poème expérimental, affirmatif et manifeste (on y parle de la mémoire des luttes passées et des récits qui les entourent, de l’état d’un corps et de celui d’une écriture, de la vie sociale, etc.), prenant la forme d’un récit dont le présent est à la fois plus général et autrement déterminé que celui de la vie quotidienne. On a aussi noté le travail d’« agglutination » qui y est réalisé (des mots y sont soudés à d’autres). On pourrait croire que la soudure des mots entre eux intervient à des endroits où la grammaire usuelle l’autorise facilement – entre l’article et le nom, par exemple.
Mais ces aimantations – mot qui me semble plus adapté que « soudure », et qui figure dans le texte – de vocables peuvent faire fi des articulations attendues que réclame la grammaire scolaire, et dans ce sens contreviennent brutalement à ses règles, et ce à plusieurs reprises : lorsqu’elles collent un sujet et le verbe qu’il dirige (« Jappelai », « Jouvrai », « Jemedemande »), un verbe et son auxiliaire (« avaientchangé »), une préposition ou une locution prépositionnelle et son complément (« afindallonger »), un verbe et un pronom relatif (« regarderoù »), etc. En réalité, tous les cas de figure possibles sont explorés ; la lisibilité, comprise comme reconnaissance d’une forme que l’on sait, ou que l’on croit savoir déchiffrer, est attaquée ; cette attaque sera reconduite sous une forme aggravée dans la seconde partie. Il s’agit par ce biais d’entrer en relation avec le lecteur, c’est-à-dire de lui rendre sa liberté en lui proposant une texture grammaticale très singulière.

Ces aimantations déforment de manière assez radicale la physique globale du poème, en perturbant l’équilibre des masses entre mots grammaticaux et mots porteurs d’un sens. J’ai d’abord pensé qu’elles augmentaient simplement la vitesse de lecture, en faisant saisir d’un même coup d’œil et indistinctement des groupes lexicaux habituellement espacés ; sortes de plaques de verglas disposés dans le cours du récit. Cette lecture était autorisée par quelques énoncés prélevés dans celui-ci : « Les changements brusques dans / lavitessedespaysages souvent laissent sansvoix » ; « Les vitesses delecture / sont modifiées » ; « Jeglisse posé suruneplaque / jevois si une autre medébarque. » Mais il me semble qu’autre chose, souterrainement, est à l’œuvre. Quelque chose, en premier lieu, comme la sémantisation des mots grammaticaux, qui deviennent à part entière constituants des mots porteurs de sens (verbes, substantifs). Disons du moins que le tri que notre œil est habitué à faire entre, d’une part, les mots-chevilles, vides de sens, et d’autre part, ceux qui en ont un, est rendu difficile à opérer. L’effet que cela produit sur la lecture est, premièrement, une rupture de la répartition du sens et de sa continuité, soit une difficulté de discernement ; ensuite, une recomposition bricolée que cette nouvelle grammaire nous laisse libres d’opérer : une nouvelle manière de couper.
Une nouvelle manière de couper à l’intérieur de la prose, voilà qui explique pourquoi je parle ici de vers. On pourrait presque dire : de vers indiscernable, comme le futur que Luc Bénazet s’attache à voir en lisant ses signes avant-coureurs dans un corps souffrant (physique ou social). Car si, dans ce livre, comme le mentionne le site de l’éditeur, « on entrevoit quelques possibilités de deviner l’avenir par les moyens verbaux », cette magie ne s’obtient qu’à condition d’éprouver la rupture fondamentale que constitue, pour un sujet, l’épreuve du temps lorsqu’il n’est plus réglé par « lecalendrier », c’est-à-dire lorsqu’un jour n’apparaît plus comme la continuité du précédent, ni une heure la suite des autres. « L’important était cette temporalité » nouvelle, celle qui ne se présente plus comme une somme, dont chaque partie serait décomptable, additionnable ou retranchable ; « Les bras nesavent pas secompterledéfaut de nombre nestpas un manque. »
Il me semble que la manière dont s’y prend Luc Bénazet pour tenter de voir le futur dépend de la technique employée, ce vers indiscernable qui redistribue nouvellement les coupes intérieures de la matière verbale qu’il brasse, matière qui rend d’ailleurs compte des conditions dans lesquelles fut forgée cette trouvaille ; les nuits raccourcies, le sommeil quitté, « lagitation mentale » qui est « une sorte defête quine trouvaitpas son estrade », jusqu’à ce que « La zone laplusclaireserap- / proche manifeste rapprochée une agitation nouvelle. » Si la divination échoue, au moins la rupture est-elle nommée ; une forme est trouvée pour la loger dans le livre, elle peut alors s’éprouver au présent. Cette épreuve de la rupture sera la condition de la lucidité dont Métamorphiques témoigne : « Toutes lesruptures ne sontpas également désirables. / Laplus affreuse vile écrase justement ma sensibilité / àelle anesthésie macapacitéàlavivre. Cette rupture / quiàforce de répétition medélogedansun même mou- / vementmerompt et sabstraitdune vie est aussi laplus / commune. » Cette forme de rupture s’oppose à celle qui permet de rompre « avec / cequinous liait », posant un antagonisme irréductible « àlapassionpourlamort », aux forces mentales de la conservation, aux temporalités réglées, à ce que Luc Bénazet nomme « Leparcàchant », soit un certain régime d’expression et la place qu’y occupent les lyrismes, « parfaitement adapté[s] / àlexistantpourqui exister estun jeu à thème. »

Une fois couplés le motif de la rupture et celui de la divination, resterait à comprendre ce qui, dans la manière d’écrire singulière de Luc Bénazet, en a appelé à cette invention. Je ne sais pas si cela peut être fait. Mentionnons simplement l’étonnante précision de cette langue. Son lexique, sa syntaxe semblent faire table rase de ceux que les diverses traditions (poétique, sociologique, politique, philosophique) ont laissé à notre disposition ; il y aurait là encore une étude approfondie à mener. Comme l’a déjà remarqué Myriam Suchet, reste pour le lecteur à engager un dialogue avec ce livre, et à éprouver – ce qui n’est pas le plus aisé – sa propre liberté face à une écriture qui la met en relation directe, et depuis l’accident, c’est-à-dire depuis ce qui défait la maîtrise, avec l’idée de justice : « on n e , ne sait aspsq, pas quelle id/, quelle auterdids , ne sait pas qurlle autre idée de / justice serait-g , autre que’celle de liberté ».
Luc Bénazet, Métamorphiques, éditions P.OL., juin 2024, 104 pages, 19€.