Estelle Benazet Heugenhauser : Écrire avec les Affamæes (Le régime parfait)

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Le 16 mai 2024, la journaliste indépendante et autrice Lauren Malka invite Estelle Benazet Heugenhauser, écrivaine, chercheuse et performeuse, pour une de ses rencontres « À la recherche des Gourmettes ».

La discussion a lieu chez Rerenga, librairie-cave située à Paris, elle est l’occasion d’explorer les relations entre genre, nourriture et littérature, de revenir sur l’écriture du roman d’Estelle Benazet Heugenhauser Le régime parfait (Rotolux Press, 2022) réimprimé en mai 2024, de son adaptation performative, de sa recherche doctorale en création littéraire Écrire avec les Affamaees, manières de (se) nourrir dans la littérature contemporaine, et d’entrevoir ses perspectives d’écriture.

En octobre 2023, Lauren Malka a publié Mangeuses. Histoire de celles qui dévorent, savourent ou se privent à l’excès (collection Genre ! Editions Pérégrines), un essai sur le rapport des femmes et de la nourriture, dans notre histoire et dans notre société occidentales. C’est en écrivant cet ouvrage qu’elle a découvert les écrits fictionnels et théoriques d’Estelle Benazet Heugenhauser.

Le régime parfait est le monologue intérieur de Madame Perez. La protagoniste s’y présente comme mère de famille, et c’est aussi le statut social que lui impose son environnement. Au début du roman, elle prépare le déjeuner pour l’arrivée imminente de ses enfants et il commence à pleuvoir. Habitant près d’un fleuve, elle a l’habitude de gérer les potentielles inondations. Sa pensée en boucle est d’abord guidée par ses tâches domestiques, l’organisation, la logistique, puis le ton se transforme, sa colère de plus en plus incontrôlable monte contre ses propres enfants et contre le monde. Comment as-tu eu l’idée d’écrire ce roman ?

Ces quinze dernières années, j’ai passé beaucoup de temps au bord de la Loire. À ses alentours, une littérature objectiviste hors des livres s’adresse à nous, la signalisation nous informe : « attention trous d’eau », « sables mouvants », « ville noyée ». Les gros titres des journaux locaux sur les panneaux devant les PMU du coin racontent la zone inondable : la colonie de vacances qui déraille, le sauvetage, la noyade. L’architecture nous renseigne aussi, la topographie, l’aménagement du paysage, certaines routes ont été surélevées pour éviter leur submersion. Le risque d’inondation est indiqué partout, comme les mesures de sa prévention. Dans la pierre de certains bâtiments, ont été gravées les années et la hauteur des crues.

Aussi, pour écrire ce roman, je me suis appuyée sur mes envies de lectrice. Les personnages que j’aime le plus dans la littérature sont celleux qui me troublent, m’irritent, qui n’expliquent pas leurs gestes, qui se révoltent, qui se contredisent et me maintiennent dans un état de doute. Je pense à la protagoniste de Renata n’importe quoi de Catherine Guérard par exemple, une servante qui claque la porte au nez de ses patrons pour vivre sur un banc, car écouter les oiseaux c’est gratuit. Tout au long de son monologue, elle agit pour échapper au dressage imposé, elle finit par se retirer du monde, comme son autrice d’ailleurs quelques années plus tard. Me reviennent en tête l’arrogance bourgeoise et l’insolence de la protagoniste de la nouvelle Simultan d’Ingeborg Bachmann. Interprète dans des colloques internationaux, elle se confronte aux impossibilités du langage et de la traduction, et se projette dans un monde à la langue unique, où sa fonction deviendrait inutile. L’humour et la négativité aussi me mettent au travail. Je pense aussi à la mise à distance de l’horreur opérée par les sentences misandres de Valerie Solanas ou les sarcasmes misanthropes de Thomas Bernhard.

Le régime parfait fusionne deux idées dans son titre, celle du régime alimentaire et celle du régime politique. Ce roman porte une perspective très féroce sur l’inégalité entre les genres face à l’acte de manger. Comment t’es-tu intéressée à ces questions ?

Ce premier roman s’inscrit dans le cadre de ma thèse de création littéraire en cours intitulée : Écrire avec les Affamaees, manières de (se) nourrir dans la littérature contemporaine.

Je pars de l’analyse de l’exercice du pouvoir autour de l’acte de manger, et du constat des inégalités de genre dans l’accès à la nourriture. Différentes études prouvent cette idée, comme celles développées par les anthropologues Françoise Héritier et Priscille Touraille. Dans son ouvrage, Hommes grands, femmes petites (2008), Touraille explique que la différence de taille et de poids entre les hommes et les femmes n’est pas qu’une évolution biologique, elle est aussi une construction sociale et culturelle, effets de la domination masculine. Dans la littérature, dans le cinéma mainstream ou les représentations médiatiques occidentales, il est rare de voir les personnages féminins manger pour leur propre plaisir seules ou avec leurs copines. Elles apparaissent affamées et, la plupart du temps, mises en scène dans une perspective pathologisante, associées aux troubles du comportement alimentaire.

Mais j’aimerais aller au-delà de ce constat, d’empêchement, de contrôle, de privation, de mutilation des corps. Pour moi, les affamæes sont des personnages de fiction et de non-fiction mis à l’épreuve par des structures biopolitiques et pharmaco-pornographiques qui contrôlent leur appétit, leur désir, mais qui dans leurs manières de (se) nourrir, de consommer, de cuisiner déploient des stratégies individuelles et collectives : certaines secrètes, buissonnières, troublantes pour s’échapper ou déserter ; d’autres davantage agressives, outrancières, elles renversent les ordres établis ; d’autres affamæes envisagent des mondes où les forces vampiriques et cannibales du capitalisme sont redistribuées.

Madame Perez est aussi une affamée. La faim comme force vitale, existentielle et matérielle l’anime. Elle n’a pas lu les théories scientifiques de Priscille Touraille ou François Héritier, elle en a peut-être entendu parler, à partir de bribes elle les a interprétées selon son expérience. En tant que mère de famille, elle se sent responsable de la conservation de la vie, de la gestion de la vie, et elle se demande comment elle peut agir sur le cours de l’évolution des corps des filles et des garçons. Elle ne sait pas que c’est trop tard. Elle s’acharne, elle doit réfléchir vite, le temps de la révolution entre en concurrence avec le temps de l’apocalypse, l’accélération l’amène à trouver des solutions radicales.

Madame Perez semble savoir comment transformer le monde pour qu’il soit meilleur, elle a un même plan pour mettre en place une révolution qui rétablirait l’égalité entre les genres.  Pourtant, je reprends ici la réflexion de Cindy Coutant dans la postface du roman, Madame Perez n’est pas une personnalité que les hommes de Davos inviteraient à la table des négociations pour penser l’avenir de l’humanité. Comment as-tu construit ce personnage ?

D’abord, il a fallu que je trouve le rythme de Madame Perez, sa manière de monologuer. J’avais écrit Bêcher son visage, un long poème en deux saisons, qui racontait une histoire de caresses, une violence latente dans un paysage agricole picard, au bord d’une départementale. J’avais expérimenté une langue tout en ellipses, en trous de mémoire, les choses n’étaient jamais vraiment dites, je composais beaucoup avec le hors champ. Je me souviens que je serrais les dents pendant que j’écrivais, chaque mot, phrase était calibré, mesuré. Pour Le Régime parfait, j’ai eu envie de trouver une langue plus directe, mais aussi une autre énergie, moins contrôlée, davantage lâchée. J’ai écrit ce texte en quelques mois, dans une certaine urgence, mes éditeur.ices Léna Araguas et Alaric Garnier l’attendaient.

À cette période, je m’intéresse à la contre-violence armée, je lis les textes de la cellule révolutionnaire Rote Zora, j’étudie leurs attentats, leurs sabotages. Je lis aussi Mutinerie et autres textes d’Ulrike Meinhof, journaliste et leader de la Fraction Armée Rouge. Je découvre l’histoire de son cerveau, prélevée après sa mort en prison au milieu des années 70, par un ancien médecin nazi, conservé dans un bocal pendant 20 ans, dans le but de révéler « l’origine du mal » de ses actes considérés comme terroristes, dus aux « excès de féminité », si on utilise la rhétorique de la presse de l’époque.

Le personnage de Madame Perez est chargé de ces jugements et de ces condamnations du regard cannibale de la science (Zoë Sofia). Ses idées et ses choix s’inscrivent dans une littérature de la contre-violence. Comme elle le dit, la négociation avec le Tribunal des Pères est impossible. Oui, c’est sûr, Madame Perez, pourtant « experte en nécropolitique », ne serait pas invitée à la table des Grands Hommes, son plaidoyer n’y serait ni reçu, ni entendu. Mais, en fait, je pense que Madame Perez ne voudrait pas y participer. Peut-être, lorsque le Congrès Mondial des Affamæes Unix existera, elle réfléchira à son engagement au sein de sa gouvernance. En attendant, elle doit redescendre sur terre, continuer de s’occuper de son foyer. Sa logorrhée intérieure chancèle d’un mouvement à un autre. Deux perspectives se confrontent : celle à courte focale, du quotidien, de l’espace domestique, intime, qui ne dépasse pas la distance entre son corps et sa main, et celle à longue focale, qui regarde de loin, mais aussi de haut, presque extraterrestre, celui de l’altérité radicale qui échappe au regard totalisant tant il déborde de la dite normalité.

Dans mon essai Mangeuses, j’émets l’hypothèse d’un mouvement commun qui traverse la littérature, entre autres, de Colette, Virginia Woolf, Marcel Proust, Ryoko Sekiguchi, où l’acte de manger se défait de descriptions épicuriennes ou rabelaisiennes pour s’inscrire davantage dans une perspective spirituelle, symbolique. Je considère que tes écrits s’inscrivent dans cette lignée. Cette lecture personnelle de ton travail résonne-t-elle pour toi ?

J’ai grandi dans une famille où la cuisine et l’hospitalité ont une très grande importance. Mon père a été pâtissier, cuisinier, traiteur, maître d’hôtel, chauffeur-livreur. Ma mère a grandi dans un hôtel-restaurant en Autriche, tenu aujourd’hui par ma tante, mon oncle et mes cousin.es.

Bien sûr, j’ai compris tôt que les rapports nourriture / consommation (ou non-consommation) véhiculent des histoires, des gestes, des symboles (parfois devenus clichés) plus ou moins justes. Mais assister à ces scènes de préparation et de consommation, entendre, voir, toucher, goûter à table ou en cuisine, dans un contexte à la fois professionnel et domestique, m’a aussi donné conscience des rouages et des conséquences de la chaîne de fabrication, de promotion et de distribution agro-alimentaire. Fabriquer, (se) nourrir, produire, distribuer sont des actes qui peuvent être soucieux du monde, comme être des outils au service du capitalisme extractiviste, colonialiste, féminicidaire. Lors de l’ingestion, les histoires, les idéologies, les techniques sont littéralement incorporées par les corps, qui s’en trouvent façonnés.

D’un côté, Madame Perez cuisine, congèle, mange pour maintenir sa vie et celles des autres. De l’autre, elle établit la mise en pratique d’une politique alimentaire révolutionnaire, une contre-gastrosophie. J’ai écrit quelques-unes de ses recettes, qui ont été également publiées par Rotolux Press sous forme de fanzine. Ce format reprend certains codes issus de la littérature mineure du mode d’emploi, des manuels de bonnes manières, des fiches de cuisine, et amène les méthodes du personnage fictionnel de Madame Perez à s’incarner dans notre monde, l’Andro-Capitalo-Plantationocène. À l’échelle d’une blague, dans une volonté de nous retrancher quelques secondes face à la catastrophe, j’indique la marche à suivre de Madame Perez pour que les garçons ferment leur gueule, qu’ils soient réduits en bouillie. Toutes ses copines du monde entier peuvent maintenant reprendre ses idées et les appliquer. Les résultats sont matériels, métaboliques, politiques.

Pour moi, le plus marquant dans Nagori, la nostalgie de la saison qui vient de nous quitter, c’est lorsque Ryoko Sekiguchi pointe la limite de certaines formes poétiques, comme les haïkus qui font appel à la temporalité cyclique de la saisonnalité, et qui à force d’user du symbolisme de la régénérescence infinie de la vie désactivent toute potentialité politique au poème. Après Hiroshima, Fukushima, et toutes les barbaries nucléaires, on ne peut pas poétiser à partir du goût de la saison passée sans rendre compte des faits : les récoltes sont irréparablement irradiées, et les terres contaminées pour une durée indéterminée.

Le régime parfait a été publié en 2022. Il était épuisé depuis plusieurs mois et ressort en ce mois de mai. En ce moment, tu travailles sur l’adaptation performative et théâtrale : comment la voix et les idées de Madame Perez ont évolué du livre à la scène, à l’espace public ?

Plusieurs occasions ont permis de mettre à l’épreuve le texte au dehors de l’objet livre. D’abord grâce à l’invitation de Cécile Paris, au Pan Café, lieu d’art, de transmission et de convivialité situé sur l’Ile Saint-Denis. Durant deux jours, en octobre 2022, nous avons appliqué Le régime parfait en équipe. Bruno Persat a suivi Les recettes de Madame Perez pour un destin parfait, il a préparé de la soupe maigre pour réduire les garçons en bouillie, du pâté aux myrtilles pour que les filles deviennent des tanks. Vers 19h, avant le repas, je lisais des extraits du Régime parfait, en particulier des passages révélateurs de la politique alimentaire de Madame Perez. Puis, je prenais les commandes auprès des clients, je leur demandais leur prénom et leur pronom. En fonction de la réponse, je servais aux garçons de la bouillie, aux filles des tartines de pâté aux myrtilles. Le prix était le même pour les deux options. Partager le texte de manière collective a fait rire, mais il a aussi entraîné le débat et la négociation. Très vite, pour obtenir le meilleur repas, les garçons ont voulu changer leur pronom, et s’identifier au genre féminin ou non-binaire. Le genre masculin a voulu disparaître.

Depuis quelques mois, je travaille aussi à une adaptation plus spectaculaire, grâce à des résidences de création dont j’ai pu bénéficier grâce au Centre Wallonie Bruxelles, au Point Ephémère et d’autres à venir. J’ai toujours eu en tête que Le régime parfait était destiné à la scène. C’est pour cette raison que j’ai choisi le monologue comme dispositif d’énonciation. J’ai tellement fantasmé de diriger une actrice pour le rôle. Mais les camarades et artistes, Cindy Coutant et Bettina Blanc Penther, m’ont poussé à d’abord expérimenter moi-même le rôle de Madame Perez dans le but de le transmettre. L’expérience achevée, la décision est prise : sur scène, je deviens Madame Perez. Je m’aide du texte pré-enregistré dans mon oreillette. À voix haute, je le répète, je le bafouille, je l’improvise. La mécanique verbale se met en place, je me débarrasse de mon propre roman.

Et maintenant, la question qui fâche : où en est ta thèse ? Plus généralement, quels sont tes projets ?

Haha. Pas évident de répondre à cette question ! J’ai encore droit à 3 ans pour la thèse, on verra !

Côté publication, en septembre prochain sort le prochain numéro de la revue de critique sociale Jef Klak, il sera consacré aux phénomènes sociaux et physiologiques liés au fait d’ingérer et de digérer. Y sera publié mon texte Dépression gastro-impériale, à la croisée du récit situé et des mythologies personnelles. Je pars de la performance filmée de VALIE EXPORT, « Le numéro sucré, une expérience de consommation » réalisée en 1969. Dans sa mise en scène minimale style spot de téléshopping, elle se fait l’ambassadrice de la marque de confiseries viennoises Hofbauer, tout en gobant les chocolats de la boite aux couleurs du drapeau national. L’humour de ses commentaires promotionnels de plus en plus acerbes, nous révèle une critique du gastro-nationalisme, ce processus de production et de consommation qui vise à renforcer l’attachement national et ses valeurs. C’est pour moi une occasion, en tant que franco-autrichienne, de revenir à quelques-unes de mes expériences gastro-bi-nationalistes plus ou moins choisies, de l’indigestion de chocolats Mozartkugeln – littéralement : les boules de Mozart – à mon trafic de Red Bull sur les autoroutes d’Europe, à l’époque où la boisson énergisante austro-thaïlandaise, leader du marché mondial, était interdite sur le territoire français.

Cet été, je vais travailler sur mon prochain roman Taurine. Chaque semaine de la haute saison, la protagoniste Christa, guide sportive et culturelle à Salzburg (Autriche) applique son programme. Le matin, elle fait suer son groupe de touristes lors de séries d’exercices de gymnastique. L’après-midi, elle les gave d’histoires impériales lors de visites de monuments historiques. Entre les apparitions protéinées d’Arnold Schwarzenegger et de Sissi l’Impératrice, elle se saoule au Red Bull. Trop de sucre, trop de taurine, la dépense libidinale devient obligatoire. La nuit, elle se gorge d’autres corps durs.

Estelle Benazet Heugenhauser, Le régime parfait, éditions Rotolux Press, réédition mai 2024, 128 pages, 13€. Postface de Cindy Coutant.