AD Rose : La poésie en mode incestecore (Firestar)

Récemment, la littérature autour de la violence incestuelle se multiplie, tissant une trame de plus en plus serrée d’expériences singulières mais qui, par cette multiplication et ce tissage, se mettent à résonner ensemble. Dans ce contexte, le recueil Firestar d’AD Rose se distingue par une écriture trash, gonzo, une poésie sans lyrisme qui recueille l’écume rougeoyante de la violence et se présente comme la première étape pour construire un espace discursif dans lequel penser en commun le fait incestuel.

Corps

Le voir et le toucher, ce texte d’AD Rose, constitue déjà une expérience haptique éprouvante. Le travail d’édition – sublime – effectué par Rotolux Press (qu’on connait notamment pour Le régime parfait d’Estelle Benazet Haugenhauser et L’anthologie Douteuses de Marguerin Le Louvier et Gorge Bataille), nous oblige à prendre en main un texte sanguinolant, strié de cicatrices et d’entailles encore vives (« Une partie de moi est toujours là / Où tout a commencé »). Ce travail éditorial de la brutalité résonne avec l’ambiance chromatique générale du recueil, celle du sang et de la chair à vif, des flammes et de la lave : rivière de feu, jugulaires tailladées, corps morcelés et dépecés par l’inceste et la colère.

Hardcore + Inceste = Incestecore

Concernant le contenu, l’inceste, donc, et les traces que laisse celui-ci sur le corps affecté, AD Rose n’épargne rien aux lecteur·rices, dans l’exacte mesure où l’inceste n’épargne rien chez celleux qui en sont les victimes, la déflagration de la violence dévorant tout : « à droite, interpellé·e·s par des respirations / douloureuses, vous observez / des enfants ci et là se faire enculer, sodomiser, / comme on enfilerait des perles pour la fêtes des mères / Des papas culbuter des cuculs / Non loin d’une mare de sang dans laquelle luit un nom : Domination […] À gauche, un oncle réussit à mettre dans sa bouche le sexe et les testicules de quatre garçonnets ».

Cette crudité du verbe laisse percevoir une réflexion critique sur le rapport entre inceste et geste poétique. Firestar est indéniablement un recueil de poésie, oui. Mais, comme Neige Sinno qui propose dans Triste tigre une réflexion critique sur la possibilité d’un geste littéraire concernant l’inceste, le travail d’AD Rose suggère une approche critique des rapports entre poésie et inceste. Lorsque l’auteur évoque un « combat avec la poésie », il faut comprendre non seulement un combat qui la prend pour instrument, mais également, un combat mené en face-à-face avec le geste poétique lui-même.

De ce combat résulte que la poésie proposée par AD Rose est une poésie sans lyrisme, une poésie qui refuse au lecteur de s’allonger tranquillement dans la douceur de la belle composition. C’est parce qu’un tel lyrisme, concernant l’inceste, serait ridicule. Ridicules les bons mots, les fioritures, lorsqu’il s’agit de s’approcher au plus près du réel de la violence qui vient percuter la vie enfantine : « j’écris pas la vie, mais les vicelard·e·s qui t’attrapent la bite sans permission ». Ce refus du lyrisme peut être compris comme un refus de l’abstraction vis-à-vis de la situation incestuelle, un refus qui n’est pas sans faire penser au tableau « Fuck Abstraction ! » de Miriam Cahn, qui avait fait sauter aux plafonds les réactionnaires, et devant lequel l’auteur pose d’ailleurs sur l’une des photos de son compte instagram. Enjoliver la situation par la langue, la sublimer, serait une nouvelle manière de la taire et de reproduire le silence esthétisant caractéristique de la culture de l’inceste.

Cette crudité de la langue, celle d’une poésie gonzo, nous évoque également le manifeste de la langue bâtarde de Gorge Bataille : « Elle râpe. Elle écorche. Sa poésie naît du trouble, du mélange, du choc » (Fiévreuse plébéienne). La poésie d’AD Rose rappe bien d’ailleurs, faisant surgir du fond du corps abimé une rythmicité sans lyrisme : « Jtraverse les rues froides de ma ville néon / Divin au teint clair / À en faire trépasser les Pères / Jvous jure ». De l’autre côté de l’atlantique, aussi bien l’écriture par onde de choc que le travail éditorial en rouge, résonnent avec le travail de José Yvon, poète lance-flamme « hoquetant de la convulsion de l’urgence » (Filles-commandos bandées, 1976).

Une théorie des espaces de l’inceste : de l’entre-deux du mort-vivant à l’entre-deux du rassemblement

Paradoxalement, AD Rose réussit à articuler ces vifs mouvements poétiques avec un travail d’élaboration et de réflexion autour de l’inceste. La puissance destructive incestecore est par exemple retournée contre l’institution familiale qui, comme le montrait Tal Piterbraut-Merx dans « Oreilles cousues et mémoires mutines », est loin de constituer un espace où l’enfant est « protégé », mais constitue au contraire un vivier de violence sexuelle. Comme l’exprime AD Rose dans une phrase d’une efficacité qui semblera antinomique à beaucoup : « les foyers détruisent nos vies ».

Nous nous retrouvons, dès l’ouverture du recueil, pris·es en otage par AD Rose, dans l’espace qu’il habite, celui de l’entre-deux du mort et du vivant, un espace crée par la violence inces-tueuse : « L’enfant mort-né / Enfin, tué, mais vivant / Espère un jour achever son voyage initiatique de mort-vivant, pour n’être plus que vivant ». Cette idée d’un voyage initiatique, que l’on retrouve par exemple dans la longue marche autour de laquelle Tal Piterbraut-Merx construit son roman, Outrages, représente la tentative de cicatrisation comme une aventure corporelle et psychique extrêmement dangereuse qui peut toujours finir par ramener au moment de la destruction potentiellement — devenue, dans le processus, autodestruction.

Dans le même temps, le livre est tout entier conçu par l’auteur comme la tentative de constitution d’un autre espace que celui, mort-vivant, crée par la violence incestuelle. Ce texte ne constitue certainement pas un témoignage, ce qui l’éloigne d’autres approches littéraires de l’inceste, mais plutôt la tentative d’engager un rassemblement en faisant vibrer les traces rougeoyantes de la violence incestuelle, en témoigne la longue citation de la chanson des Black Eyed Peas, « Meet me halfway », qui clôt le recueil.

Ainsi, à travers la violence et la crudité du style, qui pourraient produire le sentiment que l’auteur cherche à rompre la possibilité du contact, c’est bien l’inverse qui se produit : AD Rose met en place la possibilité d’un rassemblement autour de la violence incestuelle, un rassemblement dont les termes ne seront pas ceux d’une sécurisation lyrique, mais au contraire ceux d’une crudité, « des mots pas tues » (sic), des mots qui ont résisté à leur assassinat par le silence qu’impose l’inceste.

AD Rose, Firestar, éditions Rotolux Press, 2023, 158 pages, 18€.

Une rencontre autour de Firestar, en présence de l’auteur, aura lieu le 23 janvier à la librairie Michèle Firk (Montreuil) à 19h.