Cécile A. Holdban désirait faire résonner une autre histoire, celle à travers les âges d’une poésie « écrite par des femmes », de Sappho à Christine de Pizan jusqu’à Marceline Desbordes-Valmore. Mais entre le siècle dernier, qui dans la perspective qui était la sienne ne ressemble à aucun autre, et les époques précédentes, elle constata que le chant était trop discontinu, ou que la dimension encyclopédique trahissait des manques qu’il aurait fallu malgré tout justifier. Premières à éclairer la nuit est un portrait épistolaire de quinze femmes poètes, toutes traversées différemment par l’histoire du XXe siècle.
Même si trop longtemps l’écriture a été une activité essentiellement masculine, on ne saurait qualifier de féministe l’essai de Cécile A. Holdban. Pour elle, qui écrit elle-même de la poésie, il s’agirait davantage de faire entendre la voix de femmes qui la hante, des femmes qui parlent en elle et là encore qu’elle n’aurait pas choisies, le chiffre quinze ne pouvant être qu’arbitraire. « Pour certaines, écrit-elle, bien qu’elles m’accompagnent depuis des années, je n’ai pas su comment les aborder, ou plutôt je n’ai pas su [les] faire parler… » L’exercice, qui est un exercice d’admiration, consiste par conséquent à faire parler une femme en rédigeant une lettre fictive à valeur plus ou moins testamentaire. Comme s’avère impossible l’exhaustivité, chaque lettre n’est pas toutefois une biographie. Cécile A. Holdban cherche à toucher le cœur d’une existence, d’être à l’écoute des battements de cette existence, entre diastole et systole, charybde et scylla…
Les interlocuteurs sont des personnes chères. Edith Södergran s’adresse à sa sœur adoptive ; Gertrud Kolmar, à sa sœur ; Ingrid Jonker, à son père ; Marina Tsvetaïeva, de nouveau à sa sœur ; Ingeborg Bachmann, à Paul Celan ; Forough Farrokhzad, à son fils adoptif ; Nelly Sachs, à Selma Lagerlöf ; Alejandra Pizarnik, à son père ; Janet Frame, à John Money ; Karin Boye, à son amante ; Anna Akhmatova, à son fils ; Sylvia Plath, à son mari ; Gabriela Mistral, à son amante ; Antonia Pozzi, à un ami ; Anne Sexton, à sa mère… Comme s’allument les vers que Cécile A. Holdban cite en italiques et en français dans le texte, ce que nous lisons « éclaire » l’œuvre ou est une invitation à la découvrir si nous ne la connaissons pas encore.
La lettre devient un miroir dans laquelle l’épistolière se dédouble en se démultipliant. Être femme, c’est aussi être sœur, amante, fille, mère, épouse. De même, être poète, être une femme qui écrit de la poésie, c’est être d’un siècle, d’une société d’une famille, d’un pays, ici la Finlande, l’Allemagne, l’Afrique du Sud, la Russie, l’Autriche, l’Iran, l’Argentine, la Nouvelle-Zélande, la Suède, les Etats-Unis, le Chili, l’Italie, et pas la France (un choix qui s’explique en partie par le fait que Cécile A. Holdban est également traductrice).
Les questions que soulèvent ce livre révèlent des fractures intimes qui concernent autant l’homosexualité que la jalousie, la pureté ou l’éducation. Elles sont posées par des femmes qui luttèrent pour se libérer des préjugés et qui se retrouvèrent briser par la Shoah, le totalitarisme soviétique, les dictatures, l’apartheid ou le fondamentalisme religieux. Si beaucoup se suicidèrent ou sombrèrent dans la folie, elles n’ont jamais renoncé à écrire et parce qu’elles ont été des femmes, l’œuvre, par l’histoire individuelle qu’elle raconte, délivre un enseignement qui modifie notre manière de comprendre le tragique de l’Histoire.
Si l’ordre semble arbitraire, entre Edith Södergran pour commencer, et pour finir Anne Sexton, la place qu’occupe Alejandra Pizarnik au centre du livre n’est peut-être pas un hasard (« achevé d’imprimer avec Alejandra Pizarnik en novembre 2023 » précise le colophon). En effet, dans sa lettre (la huitième donc), Cécile A. Holdban donnerait l’impression d’exprimer au plus près la nature du projet qui fut le sien en écrivant sur ces quinze femmes. « Il m’a toujours fallu comprendre ce que me disait ma voix. Je ne peux pas parler avec ma voix mais avec mes voix. Avec celle, dominante, d’Alejandra, mais aussi avec celles de Flora, Buma, Blìmele et Sasha. Des jumelles mortes que je portais en moi. Des sœurs que je me suis choisies, Emily Dickinson, Virginia Woolf et Janis Joplin, et celle que j’ai trouvée en Olga, une sœur-mère. Je me suis fait un temple de mots, pour y célébrer la cérémonie du poème. »
Cécile A. Holdban, Premières à éclairer la nuit, « La rencontre », Arléa, janvier 2024, 240 p., 21 €