Élodie Petit et Marguerin Le Louvier : L’art queer des Douteuses (Anthologie Douteuses)

À l’occasion des dix ans de leurs Éditions douteuses, Élodie Petit et Marguerin Le Louvier publient chez Rotolux Press une anthologie de leurs fanzines. Cette mutation matérielle permet d’accéder à une vue d’ensemble de leurs écritures : expérimentales, multiples, sensuelles et éminemment politiques.

C’est d’abord une très belle expérience haptique et visuelle : la main caresse la couverture douce, rose et pailletée – donc, camp à souhait – de cette Anthologie Douteuses qui mobilise par la dissonance grammaticale de son titre. Il fallait bien ça, ce beau travail d’édition pour une collection réunissant 10 ans d’écriture et d’édition de fanzine. C’est d’ailleurs un étrange projet de réunir ces fanzines en un livre : comment transformer la matérialité du fanzine – petit format, léger, fragile, quelques feuillets – en un livre qui s’impose comme tel, qui peut trôner et détonner dans une bibliothèque ? Et les textes des deux poète·sses qui y sont réunis, comment sont-ils transformés par la transfiguration de la matière qui les porte ?

À la lecture des textes d’Élodie Petit et Marguerin Le Louvier, il ne faut pas oublier cette question de la matérialité, ne pas oublier à quel point l’écriture est inséparable de la question du support matériel qui doit recevoir ce qui est écrit et des conditions de vie des corps qui écrivent : c’est une écriture de la galère et des petits boulots. Mais également une écriture libre : les deux auteur·rices ont publiés elleux-mêmes leur propres textes, iels n’ont pas été dépendant·es de cette question qui pèse parfois sur l’écriture : qui va accepter de publier mon texte ? S’autopublier, c’est une manière de s’autoriser de soi-même à écrire et à être lu·e : « s’autoéditer comme autogestion et autodétermination / conserver sa flamme loin de l’institution ».  La grande liberté perceptible dans les textes réunis, les expérimentations poétiques et théoriques diverses qui s’y manifestent dépendent de la matérialité-fanzine qui leur a donné naissance. Ce livre n’a pas d’abord été possible en tant que livre. Paradoxalement, ce n’est pas un livre, parce que quelque chose au moment de l’écriture l’a libéré des carcans imposés par ce format qu’il faut constamment chercher à déconstruire.

Le geste que représente cette anthologie pose aussi problème à la critique parce que, comme l’explique Anne Pauly, autrice de Avant que j’oublie, dans sa belle préface à L’Anthologie, réunir les textes de deux auteur·rices, déjà en iels-mêmes si multiples, produit un certain « foisonnement » difficile à cerner, découper, bref à critiquer. Caché dans sa couverture rose-paillette, le livre est en effet monstrueux par la multiplicité qu’il renferme. Multiplicité de formes d’abord, puisque s’y entrelacent textes poétiques (en vers et en prose), récits, commentaires de films, théories queer de la culture, scènes de théâtre, etc. Multiplicité de voix également, la voix des auteur·rices perçant parfois l’enchevêtrement des discours arrachés, plagiés, transformés, honorés ou commentés, les voix de la culture dite « pop » (Patricia Kaas, Mickael Jackson, etc.) s’entremêlant avec celles des théoricien·nes du 20ème (Federici, Foucault, De Lauretis, Butler, etc.) ou des poète·sses aimé·e·s (Kathy Acker, Arthur Rimbaud…). On peut pourtant détecter quelques lignes de force dans cette multiplicité.

D’abord, c’est tout un rapport à la culture plus ou moins « légitime » que mobilisent les deux auteur·rices. Ce qui est manifeste dans cette anthologie, c’est qu’on n’écrit jamais à partir d’un soi fermé, dans un recueillement ou un repliement, mais qu’on écrit traversé·e·s par tout un ensemble de discours et d’images qui façonnent notre manière d’écrire, oui, mais également de vivre et de désirer. Culture, sexualité et écriture semblent indissociables lorsque Marguerin explique, par exemple : « depuis longtemps, sans que je le sache, être gay signifie aimer la bite, mais aussi, quelque chose comme : prendre le cinéma très au sérieux. » En fait, il s’agit de prendre toute la cul-ture au sérieux. Mais cela ne signifie pas être dans une position d’admiration par rapport à la « grande culture », pas plus que de se situer dans une position surplombante et moqueuse par rapport à la culture « pop ». Il s’agit de prendre la culture au sérieux comme matériau valable pour l’écriture, y compris la culture la moins valorisée dans le monde straight. Si Anne Pauly détecte une grande tendresse chez les deux auteur·rices, je dirais que celle-ci est également une tendresse pour ce matériau culturel divers.

C’est à ce niveau que les stratégies de transformation de cette matière – l’écriture comme usine détraquée – sont multiples et divergent peut-être entre les « deux » auteur·rices. La stratégie peut être celle du commentaire qui révèle le sous-texte anal de certains films (« Les contes de l’anus »), ou bien celle du plagiat qui fait que Patricia Kaas se met à chanter du Lara Fabian (« Poème amoureux de Patricia Kaas »). Deux stratégies particulièrement repérables distinguent les deux écritures : la ventriloquie chez Elodie Petit ne cesse de mobiliser les noms propres comme autant d’invocation qui transforment sa voix, son écriture, son identité. Le plus bel exemple est sans doute « Black and White » qui met en scène Mikael qu’on devine être l’avatar sensible et complexe de Michael Jackson. Par le nom et son invocation, il s’agit de se saisir d’une figure culturelle, d’un visage, pour en explorer la dimension affective. Chez Marguerin, c’est plutôt la forme du discours qui va être répétée et déplacée : « Homosexualité et civilisation extra-terrestre » reprend par exemple le style du forum en ligne pour mettre en scène un débat halluciné autour de la fréquence des enlèvements par les extra-terrestres en fonction de l’orientation sexuelle ; tandis que « La peau Douce » singe et s’amuse des discours biologiques sur l’homosexualité jusqu’à les pousser au point du délire schizo à la Artaud : « le fœtus a les glandes bombardées à l’intérieur de l’anus de l’homosexuel ». Mais, à la limite, on pourrait dire que chaque texte construit une stratégie différente et neuve pour transformer le matériau culturel et construire un rapport de création avec les éléments culturels les plus surprenants.

L’autre ligne de force, c’est l’omniprésence du corps sous la forme non pas du corps dur, bandé, musculeux, mais au contraire sous la forme double d’un corps qui ne cesse de fuir, de laisser échapper liquides (sang, cyprine, sperme, sueur, pisse) et gaz (feu, souffles brulants, pet, fumée de cigarette) et qui en même temps accueille les corps étrangers et se laisse pénétrer. Cet élément que j’avais déjà évoqué dans ma lecture de Fiévreuse Plébéienne d’Élodie Petit, se retrouve également chez Marguerin : « J’aime la galle, j’aime trop la galle, les cuisses rouges qui démangent, me crame, j’aime être comme une grosse termitière à bestioles, un hôtel, un forum, avoir la peau qui palpite de scarabées, d’antennes, de puces, de tout ce qui pompe ». Les corps de l’Anthologie Douteuses sont des corps de trous dont les limites sont évanouissantes bien que sensibles – la peau restant très active en tant que surface d’intensité. La pisse, le sang, le pet… constituent autant de figure du sale ou de l’abject, lequel pour Julia Kristeva est toujours un phénomène de bordure corporelle transgressée.

Élodie Petit et Marguerin Le Louvier (DR)

Mais dans cette mise en avant de l’abject ou du fuyant, on ne trouvera pas ce phénomène du sacré lié à la souillure qu’évoque Kristeva, ni l’extase et l’idéalisation que Jean Genet peut trouver dans la figure du sale ou du dégoutant. La saleté n’est pas l’objet d’une sacralisation ou d’une idéalisation dans les textes des deux auteur·rices, mais cela ne l’empêche pas de revêtir un caractère libératoire ou utopique sous une autre forme : la saleté est avant tout un objet ludique. On joue, on s’amuse, on danse, on étouffe de rire dans la boue, le sang et la cyprine. « Fils de Chien » est exemplaire à ce titre : « Il saigne. Il bave. Le goût de ferraille dû au sang se confond avec la matière terreuse du sol. Il bande à fond. Se branle dans les feuilles tombées. Entend les oiseaux comme jamais il n’a perçu leurs chants avant. Mêle enfin son sperme et sa sueur au monde. Les yeux en l’air, secs et blancs. Rit très fort. Délire à pleins poumons. S’extasie loin de la ville. Il sent enfin son corps. Il respire autre chose que les fumées d’excréments de Paris… ».

Cet usage libératoire car ludique de l’abject doit également guider la lecture politique des textes. L’abject social, c’est aussi le/la prolétaire ou pire, celleux qui refusent de travailler. Comme « au travail on ferme son cul » et que « fermer les culs » est une figure du fascisme, le jeu dans la boue ou dans la pisse s’oppose radicalement au travail. Les multiples figures de la branlette se conjuguent dans l’affirmation radicale du refus de l’effort salarié : s’en branler, ne rien branler mais se branler. Les figures repoussoirs sont l’inérotique et le chiant, les deux étant des sécrétions du salariat, mais également la capture capitaliste et néo-libérale des luttes queer, rejoignant en sous texte les travaux de Sam Bourcier dans Homo Inc. Tout comme la licorne pète chez Bourcier, faisant de celle-ci une figure inassimilable socialement car sale et abjecte, les corps de l’Anthologie pissent, pètent et se roulent dans la boue.

L’autre figure de l’abjection sociale, c’est celle de l’échec, comme refus de réussir dans un monde injuste. En ce sens, Thomas Conchou a raison d’invoquer dans sa préface le travail d’Halberstam et l’idée d’un art queer de l’échec pour introduire à la lecture de l’Anthologie. L’échec, écrit Halberstam, « permet d’échapper aux normes punitives qui disciplinent les comportements et managent le développement humain avec le but de nous arracher à nos enfances anarchiques pour nous jeter dans un monde adulte ordonné et prévisible. » L’échec est donc un acte politique lié au jeu, un acte qui consiste à refuser d’aligner son désir sur les normes de « réussite » qui sont des normes straights, chiantes et inérotiques, qui à la longue ne peuvent que détruire le corps queer qui chercherait à s’y plier.

Ce refus de la réussite va jusque dans l’écriture. Contre une « scène de la poésie contemporaine elle-même prise dans une spirale de pipis d’homme déjà bien territ-oralisée », l’écriture d’Élodie Petit et Marguerin Le Louvier est une écriture minoritaire qu’on peut définir avec Deleuze et Guattari par trois caractères : « déterritorialisation de la langue, branchement de l’individuel sur l’immédiat-politique, agencement collectif d’énonciation ». Donc : poétique, politique, collectif. Cette écriture minoritaire est indissociable du format fanzine qui produit matériellement la déterritorialisation, l’échappée par rapport à la cristallisation institutionnelle de la littérature et de la poésie. Cette écriture minoritaire n’est pas l’écriture de celleux qui réussissent dans un monde injuste, mais de celleux qui choisissent l’échec comme acte politique. Contre la cristallisation institutionnelle de la poésie, contre l’alignement de nos désirs sur l’agenda néo-libéral nihiliste, L’Anthologie Douteuses nous invite, utopie sans guide ni prophète·sse, à un ludisme de la boue à travers une écriture minori-terre.

Élodie Petit et Marguerin Le Louvier, Anthologie Douteuses, Rotolux press, mars 2021, 320 p., 22 €
Le site d’Élodie Petit ici, le site de Marguerin Le Louvier ici.