« Le but du capitalisme de surveillance est de nous écrire et de tirer profit de cette fonction d’auteur » : Shoshana Zuboff (L’Âge du capitalisme de surveillance)

Le capitalisme est un extractivisme : si ce fait semble aujourd’hui une évidence dès lors qu’il s’agit de matières premières et de ressources naturelles, il est désormais documenté du côté de nos données personnelles et de ce que Shoshana Zuboff nomme L’Âge du capitalisme de surveillance dans son essai récent, publié chez Zulma. Extraire et analyser des data permet de prévoir (et modifier) nos comportements, notre vie sociale, nos émotions et nos votes. Cette industrie opaque menace nos libertés et nos démocraties, dans une forme d’indifférence radicale. Il s’agit donc ici de décrypter les mécanismes et rouages d’une nouvelle logique capitalistique, d’offrir la « cartographie d’une terra incognita ».

Professeure émérite à la Harvard Business School et docteur en psychologie sociale, Shoshana Zuboff souhaite, avec ce livre qui est le fruit de dix années de recherche et écriture, lutter contre notre « engourdissement psychique » face au capitalisme numérique. Elle nous invite, contre ce sentiment d’impuissance ou cette résignation délétère, à « raviver (n)otre sens de la stupéfaction ». Nous avons passé une forme de pacte diabolique avec les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), un contrat totalement déséquilibré et asymétrique : ils savent tout de nous, nous ne savons rien d’eux. C’est cette ignorance que combat Shoshana Zuboff, explicitant ce nouvel ordre économique qui exploite l’expérience humaine comme matière première gratuite et entend forger, selon ses principes, « l’architecture du futur ». Internet fut une utopie et un rêve avant de basculer dans un usage commercial et, désormais, un « intrumentarisme ». Shoshana Zuboff explicite les étapes de cette prise de pouvoir, absolue et asymétrique (ni les individus ni les États ne font plus le poids). 2001 est le point de bascule avec une lutte contre le terrorisme qui a donné les pleins pouvoirs aux grandes entreprises du net, lançant ce « remake quotidien du pacte faustien » : nous sommes dépendants de ces entreprises, même si nous savons être géolocalisés, analysés, exploités et… modifiés. Le constat est sans appel : de même que le capitalisme industriel « menace désormais de nous coûter la terre » (ce que le chaos climatique démontre chaque jour), le capitalisme de surveillance menace de « nous coûter notre humanité ».

Tout nous déroute dans ces pratiques : l’opacité entretenue par ces firmes, le gigantisme de leur système, le fait que le phénomène est « sans précédent » et de ce fait impossible à lire ou comprendre à travers des catégories qui nous seraient familières et qui sont désormais obsolètes. Ce qui se passe (se produit) n’est rien de moins que l’avènement d’un « nouvel acteur de l’histoire », construisant « une nouvelle planète distincte avec sa propre physique spatiale et temporelle ». C’est pourquoi Shoshana Zuboff œuvre à nous donner des clés soit un nouveau vocabulaire : il nous faut appréhender ce phénomène avec des mots à sa mesure, sans tenter de le rabattre sur du connu — Google serait, dans le monde numérique, ce que Ford fut dans le monde industriel —, comprendre que le numérique n’est pas seulement une « technologie » mais bien une « logique », et un nouveau chapitre, le plus terrifiant, de la longue saga du capitalisme.

L’essayiste américaine déploie donc étapes et moments clés d’une conquête : les lecteurs retrouveront des éléments ignorés de tous et d’autres plus connus, des scandales rapidement étouffés (Gmail explorant les messages privés pour générer de la pub), d’autres qui ont mobilisé les médias du monde entier (Cambridge Analytica) qui sont de fait autant de coups portés à la notion même de vie privée qui, pour Mark Zuckerberg (déclaration de 2010) n’est pas une norme sociale. Dès lors à quoi bon respecter ou protéger ce à quoi on ne croit pas ? Tout est fait pour que les utilisateurs se laissent prendre à des contrats d’utilisation qui sont des contrats d’adhésion à des pratiques qui nient nos droits : longs et incompréhensibles, déployés dans de longues annexes, ils sont écrits pour être signés sans être lus et peuvent, de toute façon, être modifiés unilatéralement par des entreprises qui nous ferrent avec leurs services prétendument gratuits, contreparties de l’extraction de nos données personnelles. Tout se dérobe « à notre compréhension comme à notre consentement ».

Si nous avons longtemps imaginé le pire du côté d’états autocratiques, ce pire prend désormais la forme de nouvelles entreprises aux noms sympas et inoffensifs, dirigées par de jeunes génies dont la geste, à grand coup de communication et storytelling, a été magnifiée : des inventeurs et pionniers, des conquérants de nouveaux espaces, des bienfaiteurs d’une humanité libérée du quotidien, accédant gratuitement à l’information… Prenons, comme le fait Shoshana Zuboff, l’exemple de Google : en 1998, deux amis de Stanford, Larry Page et Sergey Brin inventent un nouveau moteur de recherche, présenté comme une force démocratique et libératrice. Voici le Web à notre portée, accessible d’un simple clic, classé depuis un simple mot. Mais Google, non rentable, va rapidement se diversifier et offrir une liste toujours plus longue de services  (traduction, news, bibliothèque en ligne, etc.), vendre des publicités et récupérer ce qui était jusqu’alors du déchet, nos traces numériques (clics, historiques de recherche, temps passé sur une page…). Ces données sont réinvesties dans l’expérience de l’utilisateur (vitesse, exactitude et pertinence du résultat, etc.) et surtout dans l’entreprise qui dispose d’une richesse infinie : des données sur nos comportements, nos centres d’intérêt qui lui permettent aussi d’orienter les résultats de recherche (les premiers contenus à apparaître sont sponsorisés) en faisant converger publicités et requêtes d’utilisateurs. En 2002, Eric Schmidt est devenu PDG de Google pour orienter l’entreprise vers le profit, extraire et exploiter les données, devenir un expert de prédiction comportementale. Faire une recherche sur Google devient à proprement parler à trouver ce que l’on cherche — non pas le résultat le plus pertinent mais ce que votre comportement antérieur suppose d’une réponse attendue à la requête. Nous n’apprenons rien, nous sommes confortés dans nos certitudes.

On conçoit le danger démocratique de tels usages : il ne s’agit bientôt plus de répondre à la demande mais de l’orienter, un usage qui s’étend à l’ensemble de la toile. Sur Facebook, ne voir que les murs avec lesquels nous avons antérieurement interagi, nous suggérer des profils qui seraient proches de nos centres d’intérêt, nous enfermer dans une bulle sans curiosité ou surprise et, de manière plus souterraine, tout savoir de nous : nos tropismes culturels et politiques, nos cercles, nos émotions, ce qui nous fait réagir (du plaisir à la colère), ce que nous voulons savoir. Nous sommes transparents, ils sont opaques. Nous sommes dépossédés, ils possèdent — comme l’écrit David Harvey, cité par Shoshana Zuboff, il s’agit d’« accumulation par dépossession », la marchandise de notre siècle est l’expérience humaine, une science de nos comportements que nous abandonnons aux géants du net sans savoir ce qu’ils en font.

Il faut lire cet essai pour comprendre le fonctionnement à la fois retors et démoniaque des GAFAM dont le principe de captation n’est pas uniquement celui de nos vies privées mais bien celui de nos démocraties. C’est un nouvel ordre mondial qui s’édifie, captant toute forme de savoir et de pouvoir, leur donnant de nouvelles règles. Le livre de Shoshana Zuboff est proprement sidérant, en ce qu’il dévoile une mécanique secrète et, surtout, en ce qu’il refuse qu’elle soit inéluctable. Shoshana Zuboff propose des clés pour lutter contre la Silicon Valley, « axis mundi de l’inévitabilisme », comprendre comment fonctionnent véritablement nos smartphones et leurs applications, ce que sont les smart cities que l’on nous promet, ce qui se passe quand on poste sur Facebook, quand on commande un Uber ou sur Amazon, quand on envoie une requête à Siri ou Alexa. Vous apprendrez ce que votre téléviseur peut savoir de vous (et non, ce ne sont pas seulement les programmes regardés), ce qu’une Barbie qui parle dit en effet de vos enfants et de votre foyer, où Google Map vous conduit réellement.

Devant nous se (dé)construit une cartographie raisonnée, montrant les liens entre ces géants, ce qu’ils nous font déjà, ce qu’ils prévoient de pouvoir faire. Shoshana Zuboff refuse ce futur programmé, elle le rend « manifeste » dans tous les sens de ce terme — elle rend visible et le combat. En héritière d’Hannah Arendt comme de John Searle, elle refuse ce nouveau totalitarisme, social et politique comme linguistique, elle se veut un inchworm, « un de ces vers que l’on appelle arpenteurs, qui se meut avec détermination, avec résolution, le long du chemin qui conduit du maintenant au plus tard ». Remarquablement écrit — au-delà de la masse sidérante d’informations qu’il concentre —, L’Âge du capitalisme de surveillance est de ces livres fondamentaux qui changent notre regard (même quand s’imaginait aware), et, comme l’a écrit Naomi Klein, « un acte d’autodéfense numérique ». Le lire c’est comprendre comment ne pas abandonner notre statut d’auteur (de nos vies, de nos récits) à ceux qui nous en exproprient pour faire de nous les personnages de narrateurs non fiables, maîtrisant les moindres arcanes d’un scénario prédit et qui avance lentement mais sûrement vers un dénouement qui nous échappe.

Shoshana Zuboff, L’Âge du capitalisme de surveillance (The Age of Surveillance Capitalism, 2019), traduit de l’anglais (USA) par Bee Formentelli et Anne-Sylvie Homassel, Zulma Essais, octobre 2020, 864 p., 26 € 50