En 2013, lassée par son expérience dans le milieu de l’édition new-yorkaise, Anna Wiener quitte la côte Est pour la Silicon Valley et ses promesses de réussite en lien avec la bulle Internet. Facebook vient d’entrer en bourse avec une valorisation de cent milliards de dollars, bientôt suivi par Apple. Les nouvelles technologies ont le vent en poupe et ouvrent des perspectives exaltantes pour les jeunes patrons californiens et leurs employés. L’Étrange vallée est le récit d’une plongée au cœur du monde de la tech, une forme d’Illusions perdues 2.0 par Anna Wiener que Rebecca Solnit désigne comme « la Joan Didion de la Silicon Valley ». Et on est bien loin de l’image d’Epinal.

Le capitalisme est un extractivisme : si ce fait semble aujourd’hui une évidence dès lors qu’il s’agit de matières premières et de ressources naturelles, il est désormais documenté du côté de nos données personnelles et de ce que Shoshana Zuboff nomme L’Âge du capitalisme de surveillance dans son essai récent, publié chez Zulma. Extraire et analyser des data permet de prévoir (et modifier) nos comportements, notre vie sociale, nos émotions et nos votes. Cette industrie opaque menace nos libertés et nos démocraties, dans une forme d’indifférence radicale. Il s’agit donc ici de décrypter les mécanismes et rouages d’une nouvelle logique capitalistique, d’offrir la « cartographie d’une terra incognita ».

« À quoi ça pourrait ressembler, un roman du XXIe siècle ? En quoi ça serait différent d’un roman du XIXe, par exemple ? », se demande Pierre Ducrozet dans la note d’intention qui accompagne L’Invention des corps, son dernier roman, récemment couronné du Prix de Flore.