Sally Rooney : À la recherche du « temps réel » (Normal People)

Sally Rooney Normal People (détail couverture)

En épigraphe de son premier roman, Conversations entre amis, Sally Rooney citait Frank O’Hara : « En temps de crise, nous devons tous à nouveau décider, encore et encore, qui nous aimons ». Lire Normal People, deuxième roman de la romancière irlandaise, revient à comprendre combien cette citation s’offrait, sans doute, comme le programme même d’une œuvre et à venir : être la romancière des crises intimes comme collectives, de nouveaux codes amoureux comme politiques et romanesques, de ce que serait l’incertaine « normalité » contemporaine.

Connell Waldron et Marianne Sheridan sont élèves dans la même classe d’un lycée irlandais mais ils s’ignorent. Connell est le garçon populaire, sportif, bon copain, coqueluche des filles, Marianne reste à l’écart tant son comportement étrange déroute ses camarades. C’est donc chez Marianne qu’ils vont véritablement se rencontrer, puisque la mère de Connell travaille comme femme de ménage dans le beau manoir blanc des Sheridan. Tout sépare les deux jeunes gens, leur classe sociale, leur position au lycée et tout les réunit pourtant, comme deux faces d’un même miroir. D’ailleurs, lorsque Connell va chercher sa mère, il parle à Marianne et « perçoit un sentiment d’intimité totale entre eux ». « Quand il est seul avec elle, il a l’impression d’ouvrir une porte, de quitter la vie normale et de refermer la porte derrière lui ». Un soir, Connell embrasse Marianne, ils couchent ensemble mais décident de garder leur histoire pour eux. Ils seront amants, loin du lycée.

Connell découvre Marianne, « radicalement libre » et différente, elle le fascine, lui fait « peur aussi », figure absolue du désir et de ce qui échappe à sa « vie normale ». « Elle ne mène pas la même existence que les autres ». Et elle sera pour lui l’ouverture à un autre monde, des sentiments nouveaux, des études de lettres à Trinity College, la vie dublinoise, pour le meilleur et pour le pire : Connell est à proprement parler déplacé à Dublin, loin de ses repères et des codes rodés au lycée, un étudiant anonyme. Il comprend rapidement qu’il lui sera impossible « de garder les deux mondes, les deux versions de sa vie, et d’aller de l’un à l’autre, comme on franchit une porte ». Quitter Carricklea et ses amis reviendra à sombrer dans l’inconnu, faire le dur apprentissage du manque d’argent et de l’indépendance nouvelle de Marianne, si à l’aise à Dublin où elle s’épanouit. Leur relation se complexifie, toujours intense mais minée par le conflit, des non-dits qui sont des abîmes, des failles venues du passé de chacun qui menacent le fragile équilibre de leur couple, successivement amants, amis, aucun état affectif ne pouvant combler leur attraction irrésistible.

Tout se dit dans une courte scène faussement banale, alors que Connell ramène Marianne chez elle en voiture : « À Longford, la radio a passé une chanson des White Lies, un tube des années lycée, et sans baisser le volume ni parler plus fort pour se faire entendre, Connell a dit : Tu sais que je t’aime. Il n’a rien ajouté. Elle a dit qu’elle aussi, elle l’aimait, et il a hoché la tête, puis a roulé comme s’il ne s’était rien passé, ce qui, d’une certaine façon, était le cas ». Être là, ouvrir l’autre à ses possibles et « vraiment se changer mutuellement », voilà ce que sont Marianne et Connell : « deux petites plantes partageant la même parcelle de terre, poussant l’un à côté de l’autre, se contorsionnant pour faire de la place, adoptant certaines positions étranges ».

Sally Rooney suit leur histoire de mois en mois, de janvier 2011 à février 2015, comme elle tiendrait le journal d’un couple qui ne cesse de se défaire et se réinventer. Et ce sont moins les dates qui importent que les « trois semaines plus tard », « cinq minutes plus tard », « six semaines plus tard » en tête de chapitres, soulignant la durée comme sujet même du récit, sa densité, l’inéluctable qui se construit. Marianne et Connell deviennent adultes, ils sont le précipité de leur époque, présente en filigrane, à travers quelques rapides notations (la crise économique irlandaise, Snowden, affaire Denis O’Brien). Là est l’art du roman de Sally Rooney : tout concentrer, suggérer par les dialogues et des scènes dont la simplicité apparente condense l’extraordinaire subtilité du trait, la puissance de sa saisie du contemporain. Tout semble naturel, évident, « normal » : c’est justement ce que cherche Connell dans la littérature, « comprendre les gens dans la vraie vie et être proche d’eux ». Le jeune homme étudie la littérature, il tente d’écrire, et à travers ses lectures comme ses essais de composition s’énonce la radicalité de cet art du roman en acte qu’est Normal people. Si les relations sociales et les codes amoureux passent désormais par les SMS, les mails, Skype, Twitter et Facebook, si le milieu social joue sur le comportement, l’évolution et les freins des personnages, rien n’est jamais surfait ou plaqué dans le récit qui donne à entendre et comprendre, sans jamais expliquer ou souligner, sans céder à l’attirail surfait d’une modernité clinquante. Ici pas d’effet de style, l’acuité est dans le minimalisme. Au lecteur, par exemple, de penser que le fait que Marianne lise Du côté de chez Swann n’est pas un simple détail en passant mais une manière de suggérer que les codes du désir sont des invariants, que Marianne n’est, au départ, pas plus le genre de Connell, qu’Odette ne l’est de Swann, que l’attachement est d’autant plus féroce qu’il est contrarié, que la violence est inhérente au désir. Quand Marianne et Connell « discutent des romans qu’il lit, des recherches qu’elle effectue, du contexte historique précis dans lequel ils vivent, de la difficulté d’observer un tel contexte en temps réel », le lecteur voit là le défi même de ce roman.

Observer en temps réel une époque, une génération incertaine et un couple pour la dire, raconter ce qui aimante ces deux êtres et fait qu’une relation stable et apaisée leur sera à jamais impossible, même si chacun a trouvé en l’autre tout ce qu’il peut espérer de meilleur, même si être loin l’un de l’autre les vide d’une part d’eux-mêmes : c’est dans cette vie même qu’est Normal People. Le roman de Sally Rooney s’oppose diamétralement à cette performance d’auteur à laquelle Connell assiste à la fac : l’auteur semble si loin « de ses personnages, comme s’il les avait seulement observés pour avoir la possibilité d’en parler à des étudiants de Trinity ». Ici nous vivons avec eux et en eux, nous percevons ce que signifie l’exil à soi et à l’autre, le poids du départ quand il sera impossible de revenir, la dimension politique de l’attraction érotique. Mais comme Connell lisant Emma de Jane Austen et conscient que « ce n’est pas très sérieux, intellectuellement de s’inquiéter pour des personnages de fiction », le lecteur de Normal People « n’y peut rien : la littérature l’émeut ».

Sally Rooney, Normal People, traduit de l’anglais (Irlande) par Stéphane Roques, éditions de l’Olivier, mars 2021, 320 p., 22 €

Et parution en poche de Conversations entre amis (Conversations With Friends, 2017), traduit de l’anglais (Irlande) par Laetitia Devaux, éditions Points, mars 2021, 352 p., 7 € 80  — Lire ici l’article consacré au livre lors de sa sortie en grand format