Chronique du temps qui passe

Ma dernière sortie culturelle remonte à au moins cinq ans. Le marché aux bestiaux de Corbigny m’a bien intéressé. Même si je n’y connais rien en transaction de bovins. Les vaches rentrent dans un enclos muni d’un système de pesée au sol et des chiffres s’affichent sur des écrans. Là, si j’ai bien suivi, le poids de l’animal est converti en valeur monétaire. Mettons qu’on installe ce système au Salon du livre de Paris devant le stand Albin Michel : ça donnerait un tonnage impressionnant pendant les dédicaces d’Amélie Nothomb. Qu’on ne voie ici nulle condescendance envers Amélie Nothomb, dont j’ai lu plusieurs romans avec plaisir, ni envers son public, dont la ferveur gothique m’est d’emblée plus sympathique que les pénibles petites messes régulièrement organisées par la Congrégation des Frères Certificateurs autour de, mettons, l’œuvre largement complète de Chevillard (l’intéressé a-t-il mérité cet embaumement précoce ? Peut-être : ses livres, je le dis avec la désinvolture déplaisante de qui a pris la peine d’en ouvrir quatre ou cinq, donnent la terne impression de morceaux choisis, dont  la haute teneur en innocuité satisfaite peut impatienter, voire plonger dans l’indifférence.) *

Bien, ceci étant dit, et peut-être pour aggraver mon cas, je le confesse : je n’ai pas de penchant pour les musées. On ne devrait pas marquer Musées dessus. Ça créerait au moins un effet de surprise. Mais ce n’est pas le cas. Tous les musées sont marqués musées. Il n’y a pas de musées qu’on ne s’attendait pas à ce que c’en soit un. Là est le drame. Et alors, dès que je vois le mot Musée, ça me donne envie de ne pas m’y rendre, ou alors vite fait, pour faire plaisir. L’Art Emmagasiné me rebute. Et par égards pour ceux qui échappent à cette infirmité je préfère ne pas leur infliger la mienne, en me rendant le moins possible dans les musées et les expositions, évitant ainsi à mes congénères mieux dotés en termes d’exaltations muséales le spectacle de mon incurable frigidité en matière d’arts plastiques.

Je ne vais pas non plus dans les salles de cinéma. Je n’aime pas regarder un film en groupe. Je préfère les bistrots. Ce qu’il en reste. Sans fond sonore à la con ni écrans de télé. Les bibliothèques publiques, là je ne dis pas, comme lieu culturel, je supporte, je fréquente.  Ça fait un peu baisser mon taux de philistinisme. Et j’aime les zoos. D’ailleurs, qu’est-ce qu’un musée sinon un zoo pour tableaux ? Respectez mon amour des zoos. Ou j’ouvre un hashtag. Est-ce qu’il me vient à l’idée, moi, de vous interroger sur votre attrait suspect voire tribal pour les espaces d’incarcération muséale où s’entassent des centaines d’objets estampillés par l’Histoire de l’Art ? J’ignore si les animaux des zoos souffrent et je crois que vous n’en savez pas plus que moi à ce sujet mais les meutes qui font le pied de grue devant la fondation Vuitton ou chez Pinault à Venise ne me paraissent pas en meilleure santé que moi ni que les animaux des zoos, dont la souffrance n’est pas démontrée, et si elle venait à l’être, eh bien, il faudra fermer les zoos. Nous sommes les seuls animaux à avoir ouvert des zoos. Peut-être faudra-t-il que nous devenions ceux qui, après une lente prise de conscience, les ont fermés. Point barre. Les musées, eux, ne sont pas prêts d’être interdits, eu égard à leur potentiel touristique. C’est peut-être dommage car cela pourrait se traduire par un accroissement de l’appétit d’art, aiguillonné par l’attrait du clandestin, pimenté par l’interdit et l’oppression d’État, mais laissons là ces considérations hasardeuses et stigmatisantes (pour les musées) et célébrons l’existence dans sa splendeur fugace.

Car, d’après mes calculs, le temps passe. Vu d’ici, du moins. On ne viendra pas me dire le contraire.

La vitesse du temps se lit sur nos visages. Elle souffle sur nos vies. Elle dévaste, elle atténue, elle sculpte, elle adoucit, elle aggrave. Elle reprend ce qu’elle nous avait donné, nous le redonne sous forme de souvenir ou de regret. La vitesse du temps nous enveloppe de mélancolie. Nous descendons les rivières du temps. Nous empruntons ses ponts. Nous nous tenons sous sa lumière. Nous recevons ses balles en pleine tête, et nous renaissons, pour un temps, par ses soins.

La notion d’éternité elle-même, réfutation imaginaire du temps, détournement idyllique ou cauchemardesque de nos destins vers un arrière-monde soustrait au flux linéaire, provient du temps, ce fleuve où naissent et meurent les religions, les doctrines et les spéculations, où naissent et périssent toutes choses. Il nous est impossible de nous concevoir hors du temps, sauf sous forme de construction poético-métaphysique. Le temps est la condition de nos pensées et de nos sentiments. Le temps est notre plus vieux, notre plus constant compagnon. Il ne nous quitte jamais. Il nous suit  jusque dans le sommeil, l’ivresse et l’orgasme. Les diverses tentatives d’intensification de la conscience ne lui échappent pas. « Bon débarras ! » : personne n’a jamais pu, à son propos, constater le bien-fondé de cette expression. Le temps est notre substance la plus familière et la plus mystérieuse. Ce double caractère en signe le caractère indéchiffrable. Nous ne comprenons pas d’où vient le temps,  pourquoi il est là, et nous en son sein. Intime et hors de portée, il est le milieu naturel de tout ce qui nous advient, de tout ce qui advient.

« Je cherche l’or du temps » : l’inscription figure sur la tombe d’André Breton. Elle  rappelle au visiteur que Breton est resté jusqu’à la fin fidèle au style altier qui le caractérisait. Cette phrase de caractère explosant-fixe, nous renvoie à l’énigme du temps. Le contraste entre l’endroit où elle surgit – une pierre tombale dans un cimetière – et l’exaltation qu’elle appelle et traduit, forme son étrangeté, presque son incongruité. Quiconque, je crois, la découvre, même sans savoir qui est Breton, ne peut y rester insensible. Cette phrase, le temps qu’on la lit au moins, débanalise notre perception du temps. Elle nous extrait du tempo social, elle nous entrouvre, fut-ce pour un instant, au caractère abyssal de ce qu’on appelle le temps.

Le temps passe.
La vitesse du temps se lit sur nos visages.
Bientôt, nous connaîtrons plus de morts que de vivants.

Nous lisons des livres écrits par des morts. Nous écoutons la voix de chanteurs morts. Le manteau de mélancolie s’épaissit. Les gesticulations des vivants sont nimbés de poussière spectrale. Nous sommes passés du côté du temps. Chaque jour plus distinctement, à mesure que nous vieillissons, le chant tragique et doux du temps nous enveloppe. Où sont les morts que nous avons connus vivants ? Sont-ils sortis du temps ?

Le temps ne passe pas.
C’est nous qui passons.
Il faut aimer le temps. C’était mieux pendant.

Laissons parler le vent, c’est le titre d’un roman de Juan Carlos Onetti. Laissons parler le temps. Les écrivains auxquels nous sommes ou avons été attachés sont les gardiens du temple de la mélancolie. Le temps viendra sans doute de nuancer, voire d’affirmer le contraire. Car sous chacun de nos points de vue crépite le brasier du temps.

* Vous décrirez les procédés par lesquels l’auteur manifeste ici son allergie à la suffisance sacerdotale de certains « cercles lettrés ». Vous examinerez dans quelle mesure, incriminant leur dogmatisme fat, dont il paraît se considérer exempt, il encourt le grief de non-alignement, d’éclectisme voire d’effronterie. Vous vous précipiterez ensuite, bien crevés après tout ça, au marché aux bestiaux de Corbigny.