Constellation d’hiver (4) : Emmanuel Guibert (en bonne compagnie) & Hong Sangsoo (La Femme qui s’est enfuie)

© Alix Rosset

C’était peu après le premier confinement. La salle de cinéma, pourtant pas du genre “art et essai”, de la petite ville de banlieue où je réside, avait programmé Hôtel by the river d’Hong Sangsoo. On s’y était précipité, éblouis en premier lieu par la lumière du film, mais aussi par la finesse des dialogues et le jeu des acteurs, sans parler de la manière avec laquelle le temps s’écoule, la rigueur des cadrages et du montage. Seul bémol – il en faut toujours un, sinon nos louanges ne sont pas crédibles : les quelques séquences musicales, dites “de pause” – ou de transition – entre les scènes, limite indigentes, mais heureusement fort brèves. Blaq Out l’ayant édité depuis en DVD, il est maintenant aisé le revoir autant de fois qu’on le désire, d’autant plus que, comme cela arrive avec certaines œuvres d’apparence simple, voire “minimaliste”, ce film s’avère en réalité aussi inépuisable que son auteur qui, chose stupéfiante en ces temps de manque, nous a offert, moins de six mois après, son 24e long métrage (en 24 ans) : La Femme qui s’est enfuie.

C’est de ce film – en DVD chez Capricci depuis le 2 février – dont il sera question dans la seconde partie de ce “papier”. Mais, dans un premier temps, notre regard se portera sur un beau livre consacré au travail et à la personnalité d’Emmanuel Guibert, Grand Prix du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême 2020. Mûri depuis des années, publié par Les Impressions nouvelles, Emmanuel Guibert, en bonne compagnie est étroitement associé à l’exposition du même titre – produite par le FIBD – dont le commissaire/scénographe est Philippe Ghielmetti, par ailleurs graphiste en charge du livre et producteur du CD La musique d’Alan dont nous parlerons un peu plus loin. Prévue du 30 janvier au 27 juin au Musée d’Angoulême, elle n’a malheureusement pas été autorisée à ouvrir pour les mauvaises raisons que l’on sait. De grand format, richement documenté et illustré, intégrant de copieux entretiens du dessinateur avec le québécois Jacques Samson, ainsi que nombre de textes, portraits et pages de carnets inédits de Guibert, cet ouvrage a, entre autres qualités, le don de nous permettre de dialoguer à distance avec ce qui nous est interdit de toucher des yeux.

© Emmanuel Guibert / FIBD / Les Impressions nouvelles

1. Comme toujours, il faut trouver un sésame pour commencer – quelque chose de l’ordre de Je me souviens. Alors remontons assez loin, du temps où Emmanuel Guibert, étudiant à l’ENSAD, n’avait encore rien publié. Racontons ces souvenirs au présent. En 1985, la chaîne de radio pour laquelle je travaille m’envoie en mission au Festival d’Angoulême. Après y avoir retrouvé Florence Cestac, je rencontre F’Murrr, Edmond Baudoin et Benoît Peeters. Pas difficile de rapporter une bonne matière pour l’antenne. Dans la foulée, les attaché(e)s de presse m’envoient à peu près tous les albums de bande dessinée qui sortent, au point de me faire redouter le passage du facteur, la plupart d’entre eux me tombant des mains. Mais ces années-là, on pressentait l’émergence d’une nouvelle génération. 1986, rebelote : Nagra en bandoulière, j’arpente le festival, enregistrant Charlie Schlingo, Jean-Claude Forest et beaucoup d’autres, dont un certain Thierry Groensteen qui avait repris en main les Cahiers de la bande dessinée. À peine présentés l’un à l’autre, ce dernier me propose d’écrire pour sa revue. Après avoir un temps hésité, j’accepte. Mais en février 1988, je prends la décision de tourner cette brève page d’activité critique. Les années suivantes, je ne lis que très peu de bandes dessinées, et n’écris pas la moindre ligne à leur sujet. Jusqu’à ce que la même chaîne de radio me confie une série d’émissions intitulée Territoires de la bande dessinée (Les Chemins de la connaissance, décembre 2003 – janvier 2004). Me souvenant de ces rencontres angoumoisines du milieu des années 1980, le nom de Thierry Groensteen refait surface. Je prends contact alors avec lui. Il est devenu éditeur. Toujours aussi volontaire, il me propose de recommencer à écrire sur la bande dessinée, mais cette fois pour Neuvième Art, une revue beaucoup plus luxueuse que les Cahiers d’autrefois. J’accepte sa commande d’un bref essai sur David B. Peu de temps après, il m’appelle pour m’annoncer qu’il prépare pour ses éditions de l’An 2 un ouvrage collectif consacré à Emmanuel Guibert sous le titre Monographie prématurée.

Il se trouve qu’à ce moment-là, je ne connaissais encore à peu près rien de cet auteur, à part ses scénarios pour Sardine de l’espace, une série pour enfants dessinée par Joann Sfar. J’en parle à Jean-Christophe Menu qui me conseille d’accepter l’invitation de Groensteen, et me fait parvenir les deux premiers volumes de La Guerre d’Alan. Et c’est une véritable révélation : je ne m’attendais pas à découvrir un tel travail, tout en “réserves” (dans tous les sens du mot). Je n’ai plus qu’une hâte : rattraper mon retard, allant en librairie combler progressivement mes manques. Au fur et à mesure de ces découvertes successives, délaissant certains ouvrages, relisant inlassablement d’autres, je rédige du 10 juillet au 25 août 2005 quelque chose comme un journal d’apprentissage, savourant le plaisir de se trouver dans un état d’ignorance et de curiosité mêlées, ce dont il faut vite profiter, car après, c’est fichu : on en sait trop (c’est du moins ce qu’on croit) ou pas assez. Il faut alors retrouver ces chemins de traverse où l’on chemine à tâtons, renouer avec le non-savoir et fuir les prétendues voies royales que notre illusoire connaissance du sujet nous conduit à emprunter.

Entre la sortie de cette Monographie prématurée (en avril 2006) et celle de ce nouveau livre Emmanuel Guibert en bonne compagnie, pas mal d’eau a coulé sous les ponts. Nous nous sommes souvent retrouvés depuis, en public ou à la radio – le moment le plus intense ayant été notre virée sur l’Île de Ré à la Toussaint 2011, à la recherche d’Alan Ingram Cope (1925–1999) qui nous a donné l’occasion de produire un documentaire de création que l’on peut encore écouter en streaming. La Guerre d’Alan reste toujours pour moi (mais je suis loin d’être le seul) l’œuvre maîtresse d’Emmanuel Guibert, celle pour laquelle il apposera le plus tard possible le point final. Le troisième tome de ce qui n’est pas une “série”, mais le travail de toute une vie, est sorti à L’Association en 2008, suivi par L’Enfance d’Alan en 2012 et Martha & Alan en 2016. Dans ses Entretiens avec Jacques Samson (sous-titre de son nouvel ouvrage aux Impressions nouvelles), il nous apprend qu’il compte travailler bientôt sur l’adolescence d’Alan, ce qui devrait, comme à chaque fois, lui prendre plusieurs années. Entre ces livres aussi rares que magnifiques, il poursuit sa production pour l’enfance (Ariol créé en 1999 avec Marc Boutavant au dessin continuant à être publié avec une belle régularité), quelques livres singuliers (comme on dit, des one shot), et surtout des agencements de croquis tirés de ses carnets : La Campagne à la mer, Le Pavé de Paris, Japonais, Italia…, en complicité avec son ami Frédéric Lemercier, camarade d’études aux Arts-Déco dont il tire un beau portrait dans En bonne compagnie.

Une des choses qui comptent le plus dans cette relation, bien plus amicale que critique (mais la critique telle que je l’entends peut-elle être autrement qu’amicale, même si l’on ne fréquente que peu – et parfois pas du tout – l’auteur ou l’autrice dont on commente le travail ?), c’est le sens de l’écoute. Guibert n’a cessé d’enregistrer ses “sujets”, en amateur mais de manière toujours efficace : pouvoir entendre la voix d’Alan est non seulement émouvant, mais essentiel, si l’on veut saisir ce qui s’est passé entre eux. Se mettre aussitôt à l’écoute quand on se trouve en bonne compagnie : formidable qualité pour un visuel d’une aussi grande acuité ! Qui est aussi à ses heures un grand bavard : une fois qu’il a accepté de se prêter à l’exercice de l’entretien ou de la performance en public, il est difficile de l’arrêter. Mais c’est toujours pour la bonne cause, et non pour ressasser un “moi” probablement insaisissable par lui-même, si pudique et réservé. Ce qui compte, c’est de témoigner d’un lien profond avec cet autre qui l’intrigue, l’amuse, le fascine, le touche, l’émerveille : lui apprend à vivre enfin. Beaucoup de morts, hélas, chez ces autres, ce qui rend son témoignage d’autant plus urgent, voire brûlant – le décès de Didier Lefèvre, personnage-clef et co-auteur d’un de ses livres les plus célèbres (Le Photographe – 3 volumes chez Dupuis), l’ayant conduit par exemple à mettre en sourdine ses projets dessinés en cours afin de pouvoir retranscrire les conversations qu’il avait eu avec lui (Aire libre, 2009). Dans Emmanuel Guibert en bonne compagnie, on trouve un portrait de Cécile Reims qui nous a quittés l’été dernier et dont on sait qu’elle a magnifiquement gravé en taille douce les dessins de Hans Bellmer. Guibert, qui avait découvert Fred Deux après avoir entendu sa voix “pendant près de 200 heures […] La plus grande expérience d’écoute que j’ai jamais faite, elle est sans équivalent […] Je n’ai jamais entendu un homme parler de sa femme, de la présence de sa femme, du caractère de sa femme, du corps de sa femme, du métier de sa femme, de la généalogie de sa femme comme Fred parle de Cécile”, a eu ce geste inouï à la mort du dessinateur : “Je ne connaissais personnellement ni Fred ni Cécile, mais le jour où Fred est mort, je n’ai pas supporté que Cécile puisse être seule. J’ai sauté dans un train et suis allé sonner à sa porte […]” Un beau portrait dessiné d’elle par Emmanuel Guibert est imprimé en écho.

Emmanuel Guibert, Autoportrait, 2005 © E.G. / Les Impressions nouvelles

Même s’il est évident qu’il aime et sait parfaitement écrire (retrouvant çà et là quelques accents “old style”), ce dont on désirerait avant tout parler, c’est de son travail de dessinateur qui ne cesse d’osciller entre goût du croquis, libre et instantané, intégrant diverses opérations de hasard tout en se montrant précis, et volonté de perfection documentaire, mais qui n’altérerait en rien la magie de l’apparaître que son usage très personnel et inventif de techniques éprouvées sait toujours préserver. Dans ce bel ouvrage qui reproduit quelques dessins en double page (soit 48 x 34 cm), on peut vraiment apprécier ce travail qui sidère par l’aboutissement multiforme d’une pensée de l’inachevé ou, ce qui revient au même, une mise en suspens du réel pour mieux le restituer. Il raconte à Jacques Samson que “ces derniers temps [il] s’est mis à dessiner et à peindre avec de la terre crue.” “J’ai [dit-il] quelques croquis et grands formats que j’ai fait avec cette terre. Ils me plaisent parce qu’ils sont dans une telle symbiose avec leur sujet que j’ai l’impression d’avoir rapporté avec moi un bout du pays. Et, de fait, j’ai sa terre sur la feuille.” Mais les dessins récents qui me semblent les plus touchants, ce sont ceux, faits au crayon, aux craies et au lavis, au cours des séances d’enregistrements du CD La musique d’Alan en juillet 2019.

Deux musiciens, Philippe Mouratoglou et Jean-Marc Foltz, et un graphiste, Philippe Ghielmetti, ont créé le label Vision fugitive en 2012. En dehors de la qualité des enregistrements proposés, les productions de ce label sont remarquables par leur qualité visuelle. Emmanuel Guibert, grand complice de Philippe Ghielmetti (qui, comme déjà noté, est commissaire de l’exposition du Musée d’Angoulême, et aussi graphiste de plusieurs livres de ce dernier), est l’auteur de toutes les couvertures d’albums, en général tirées de ses carnets de croquis, ainsi que de nombreux livrets. Mais pour La musique d’Alan, son implication a été plus grande que d’ordinaire, car il s’agit d’une véritable collaboration entre le dessinateur et un ensemble de musiciens (les deux déjà nommés, plus Bill et Peg Carrothers, Stephan Oliva et Matt Turner – soit trois américains et trois français), sous le regard (et l’écoute) d’un producteur inspiré.

Emmanuel Guibert, Philippe Mouratoglou, crayons et lavis © E.G. / Les Impressions nouvelles

Le concept de ce disque est d’avoir demandé à chacun des musiciens de composer un ou plusieurs morceaux inspirés par un chapitre de La Guerre et de L’Enfance d’Alan d’Emmanuel Guibert, les voix du soldat américain disparu et de son jeune ami étant intégrées à deux reprises dans la musique. Et le résultat est d’une grande finesse, nous embarquant souvent sur les voies de la nostalgie, mais sans pathos, mais s’aventurant aussi sur un terrain plus expérimental, tirant ainsi quelques traits entre passé et présent, dans le désir d’une création collective en hommage au disparu. Les portraits des musiciens reproduits sur le livret se retrouvent pour certains dans le livre en bonne compagnie. Je ne connais rien de plus stimulant que ce qui crée du lien entre le sonore et le visuel sans avoir besoin de mots pour le dire (ce qui n’interdit pas la voix, et les paroles des chansons).

Qu’ajouter ? Peut-être simplement recommander aux lecteurs bons auditeurs de s’offrir les deux – livre et CD – s’ils se sentent en affinité avec cet univers qui n’hésite pas à frayer hors des territoires de la bande dessinée, tout en entretenant le terreau qui rend cette dernière encore et toujours fertile.

Emmanuel Guibert, Peg Carrothers, Craies à l’huile et encre © E.G. / Les Impressions nouvelles

2.Nous en arrivons au film de Hong Sangsoo, La Femme qui s’est enfuie. Mais comment, le visionnant, trouver l’équivalent de la tourne des pages : cette liberté du saut rapide qui nous permet de saisir, le plus souvent par hasard, quelque chose qui nous a de prime abord échappé ? Ce long métrage relativement bref (1h17), on l’avait loupé à sa sortie, mais le DVD permet de rattraper ce retard. À force de se le repasser – parfois dans son intégralité, parfois en privilégiant une séquence –, on finit par s’y abandonner, tout en scrutant ce qui le rend si singulier malgré le fait que 24 films du même auteur ont fini par nous rendre son univers familier (même si on est loin de les avoir tous vus et revus – personnellement, je n’en ai que la moitié dans ma DVDthèque). Devant l’écran, on oscille en permanence entre deux attitudes : une première qui conduit au silence (et à la méditation) ; une seconde qui nous incite à rechercher des mots, réveillant en nous le démon de la précision. Mais on ne trouve pas toujours la formulation juste pour faire passer ce qui pourtant se grave avec évidence dans notre mémoire.

J’ai déjà noté la finesse des dialogues et de l’interprétation, la beauté de l’image et le sens du montage qui caractérisaient le film précédent (en noir et blanc) et qui se retrouvent dans ce dernier (cette fois en couleurs). Autre trait caractéristique : l’attention portée à “l’espace entre les personnages” dont parlait Wim Wenders dans son film L’État des choses, hanté aussi bien par le non-dit que par ce qui n’a nul besoin d’être dit. Hong Sangsoo fait partie de ces artistes qui contribuent à faire tomber certaines réserves. Pour ne donner qu’un exemple : il nous fait admettre et même apprécier l’usage du zoom qu’il nous semblait pourtant devoir a priori rejeter. Mais il faut reconnaître que l’usage qu’il en fait est étonnant, voire déconcertant, à mille lieues de l’usage courant chez les cinéastes sentimentaux, amateurs d’effets faciles.

Au cours de divers visionnages de ce film, j’ai pris quelques notes (comme certains critiques le font dans l’obscurité des salles de projection). En voici un état quelque peu resserré :

… les personnages sont quasi-exclusivement féminins (trois brèves apparitions masculines ponctueront les trois mouvements du film). “Je ne veux plus voir personne” dit Gamhee (interprétée par Kim Minhee) qui pourrait être cette “femme qui s’est enfuie” – alors qu’il s’agit d’une encore jeune épouse qui, pour la première fois depuis cinq ans, passe quelques jours loin de son mari “en voyage d’affaires”. “On n’a jamais été séparés, pas même une seule journée” est un des leitmotive du film qui reviendra à chaque visite rendue à l’une de ses amies à l’occasion de cette “séparation”.

Hong Sangsoo, La Femme qui s’est enfuie © Capricci

C’est l’heure du déjeuner. Youngsoon (sa première amie visitée), est rejointe par une autre femme, Youngji, qui s’occupe du barbecue. “Tu aimes tellement la viande !” “Avant, pas tellement. Maintenant j’adore. Les goûts changent avec l’âge.” Elles songent à devenir végétariennes car les vaches, et surtout les veaux, ont de très beaux yeux, “plus beaux encore que ceux des hommes.” “Chez nous, l’esprit et le corps ne marchent pas ensemble.” Nous sommes tout ouïe, mais notre regard tente de percer ce qui est à peine visible, baigné de lumière, derrière les vitres. “Grâce à toi nous avons mangé beaucoup de viande et bien bu” (être proches – “mais le sommes-nous ?” –, c’est boire ensemble). Ensuite il est question des poules du voisinage, et surtout du coq, particulièrement méchant. À 16’ du début, quelqu’un sonne à la porte – première intrusion masculine, un nouveau voisin qui a une curieuse requête : demander à ses voisines d’arrêter de nourrir les chats de gouttière du quartier, parce que son épouse “est très sensible. Elle a très peur des chats.” L’homme prend prétexte du bien-être de sa femme pour exercer une forme de pouvoir. Mais “ces chats sont comme nos enfants” dit Youngji. Fin de non-recevoir, tout en douceur. L’homme déserte le champ et le spectateur remarque alors la présence d’un chat qui regarde intensément ces “mères” qui le nourrissent. Bref miaulement et zoom sur l’animal repu.

Hong Sangsoo, La Femme qui s’est enfuie © Capricci

La nuit est tombée. Gamhee et Youngsoon regardent sur écran ce qu’une caméra de surveillance capte en direct : une jeune femme mélancolique qui fume. “C’est la fille du voisin. Sa mère s’est enfuie, ça doit être dur pour elle” dit Youngsoon. Hong Sangsoo raconte : “J’ai imaginé cette histoire par ce que je voulais entendre dans le film prononcer ces mots : la femme qui s’est enfuie. Mais peut-être avais-je le sentiment que tous les personnages féminins fuient quelque chose, quelque chose d’oppressant et de malaisant.” Puis il est question du “secret du troisième étage” de la maison où Gamhee n’a pas l’autorisation d’aller. Mais le mystère, si mystère il y a, est ailleurs. On la voit ensuite, seule, de dos, regardant le lever du jour après avoir ouvert la porte-fenêtre (on entend alors plusieurs fois le chant du coq). Et lors d’un bref moment de transition entre le premier et le deuxième mouvement se fait entendre une musique assez conventionnelle, apparemment signée par le cinéaste lui-même, mais comme volontairement mal enregistrée (le son est rugueux, assez déformé).

Hong Sangsoo, La Femme qui s’est enfuie © Capricci

Impossible comme toujours de tout relever… Même si certains auront l’impression qu’il ne se passe rien, il ne cesse de se passer des choses, parfois ténues, que plusieurs visions successives rendront prégnantes, voire obsédantes. On saisit alors l’esprit de variation qui anime ce mix d’écriture précise (notamment en ce qui concerne les dialogues) et de recherche au jour le jour. Hong Sangsoo contrôle maintenant seul le montage de ses films. “J’ai toujours monté mes films depuis le tout premier. Cette fois, j’ai appris juste assez pour être en mesure d’utiliser le logiciel de montage tout seul. C’était un peu différent, plus lent mais plus détendu, c’était bien.” Que reprendre d’utile de ces notes griffonnées à la main durant le visionnage des deuxième et troisième mouvements ? Faisons à notre tour un montage. À 36’ : “Ça brûle” (thème de la nourriture, ou plutôt du lien entre manger et parler). À 39’ : zoom avant quand Gamhee dit à Suyoung (la deuxième amie qu’elle visite) au sujet de son mari et avec un ton dénué de passion : “Je l’aime” (zoomer, c’est se rapprocher – mais de qui ? ou de quoi ?) Suyoung : “Tu as de la chance. Les Coréens sont graves, c’est rare un homme bien.” Ces moments de conversation apparemment banale, qui pourrait même sembler creuse, empreinte de psychologie élémentaire, sont bien plus habités qu’on ne saurait le croire. D’où ce besoin de zoomer nous même dans notre tête, à la recherche de subtilités non décelables au premier regard, ou à première écoute (ou alors agissant de manière subliminale – enregistrées peut-être inconsciemment). Il faut faire un travail d’oubli entre deux lectures de telle ou telle scène, afin de jouir de ce qui surgit, à la fois de manière identique et autrement.

Hong Sangsoo, La Femme qui s’est enfuie © Capricci

À 43’15, on découvre de dos le deuxième personnage masculin du film dont on ne verra guère le visage, et qui se montrera plutôt pathétique. “Jeune poète un peu fou”, bref amoureux éconduit de Suyoung (“J’ai juste passé une nuit avec lui, j’étais ivre” dit-elle), il cherche à relancer “leur” affaire. Elle lui lance : “Tu es un stalker”, gardant continuellement sa dignité, se montrant plus forte, car s’armant de silence (et d’ironie). L’homme se sent humilié ; mais il est juste désemparé. Gamhee regarde la scène, une nouvelle fois, via une caméra de surveillance. Tout est sous contrôle – et pourtant… Les thèmes font retour comme des fantômes : ivresse, amour, nuit, jusqu’à ce que notre héroïne ouvre à nouveau une fenêtre, cette fois de jour. On la voit, bien entendu, de dos. Et on entend alors le cri d’un oiseau.

Hong Sangsoo, La Femme qui s’est enfuie © Capricci

Transition vers le troisième mouvement avec musique assourdie passée au papier de verre (reprise) et panoramique sur les environs. La dernière personne que Gamhee retrouve, cette fois par hasard, dans un café (le Café emu), se nomme Woojin. Et tout à coup le passé ressurgit fortement, avec ses blessures, ses malentendus – et cela, il convient de ne pas le raconter… Les thèmes déjà repérés font une fois encore retour, confirmant le principe de construction du film. Woojin demande à Gamhee : “Avec qui es-tu mariée ?” Et cette dernière lui répond : “Juste un homme”.

On entend une fois encore la musique, simplette, mais curieusement dotée d’un pouvoir lié à son érosion, et on comprend qu’il s’agit de celle du film projeté dans une salle où Gamhee semble la seule spectatrice. Hong Sangsoo n’oublie jamais le cinéma, faisant preuve ici d’une forme d’humour distancié (le film que regarde son héroïne, Woman on the beach, est de lui, et cette dernière le trouve “très bien”).

Hong Sangsoo, La Femme qui s’est enfuie © Capricci

Qu’ajouter encore ? Que beaucoup de pommes sont pelées, découpées en tranches et avalées, dans ce film remarquable qu’est La Femme qui s’est enfuie ? Qu’un dernier homme, cette fois ni importun, ni pathétique, va faire son apparition ? Qu’il n’y a pas que la nourriture et la boisson, mais aussi les cigarettes ? Et que, comme pour le récit dessiné des épisodes de la vie d’Alan d’Emmanuel Guibert, l’apposition d’un point final ne serait qu’illusion ? Retour dans la salle de projection pour une fin ouverte et mélancolique. Quand la musique cesse, on n’entend plus que le bruit des vagues sur la plage. Puis la musique reprend et le générique défile. Il ne nous reste plus qu’à attendre l’occasion d’en faire une nouvelle vision, plus que jamais à l’écoute, et (pourquoi pas) en bonne compagnie.

Hong Sangsoo, La Femme qui s’est enfuie, Capricci, DVD, février 2021, 16 €

Emmanuel Guibert, en bonne compagnie (conversations avec Jacques Samson), Les Impressions nouvelles, février 2021, 162 p., 35 €

La Musique d’Alan, CD Vision fugitive, 15 €