Florence Cestac : Un papa, une maman, une famille formidable (la sienne !)

Florence Cestac est une immense artiste. Son humour, sa vision du monde, son talent pour mettre l’intime en images et raconter des histoires drôles, douces-amères et touchantes n’ont d’égal que la constance de ses combats. Un papa, une maman – sous-titré Une famille formidable (la mienne !) –  paru chez Dargaud le 29 janvier dernier est une nouvelle preuve de l’importance de la scénariste et dessinatrice dans le monde très masculin de la bande dessinée.

Derrière les gros nez des personnages et les billes de clowns des auteurs de BD d’humour se cachent parfois (et même souvent) de drôles de drames, sublimés à force de talent et d’énergie en drames hilarants. Un papa, une maman, c’est l’histoire de Florence (et la fin d’un cycle autobiographique après Filles des oiseaux 1 et 2), qui commence au sortir de la seconde guerre mondiale, quand la femme n’est pas l’égale de l’homme (loin s’en faut), alors qu’elle vient tout juste d’obtenir le droit de vote mais n’a pas encore celui de pouvoir ouvrir un compte en banque ou recourir légalement à la contraception ou à l’avortement…

Résolument féministe, Un papa, une maman brocarde – dès son titre – le patriarcat dans son acception sociologique, les comportements machistes qui semblent d’un autre temps mais qui, sans chercher très loin ni très longtemps, ont la vie dure aujourd’hui encore. Le père, la mère, la cellule familiale sont ainsi passés au crible de l’enfance, de la jeunesse, de l’histoire de Florence Cestac et au-delà, des baby boomers pris dans le tourbillon de la société de consommation, de l’immédiat après-guerre jusqu’aux grandes transformations à venir.

Florence Cestac raconte donc le père, avec ses travers phallocratiques et son incapacité presque innée (et sûrement atavique ou culturelle) à exprimer des émotions, à se livrer de peur de mettre à mal sa stature de commandeur. Elle dit comment on vit et se construit dans une famille très normale mais dans laquelle le partage des tâches n’existe pas encore, où le rôle de la femme est de servir l’époux, de remplir son devoir conjugal, de procréer et d’élever les enfants, de ne pas travailler (et on ne parle même pas d’avoir le permis de conduire, vous imaginez bien !). L’auteur des Déblok, des Ados et de Des salopes et des anges égraine des tranches de vie qui semblent venir d’un autre temps mais qui résonnent sans peine tandis que d’aucuns semblent s’échiner à vouloir gommer des années de luttes féministes. Florence Cestac raconte aussi le couple et sa mère, ce modèle, ce miroir, réelle fondation d’une cellule dont le père croit être le seul pilier parce qu’il ramène l’argent du ménage…

Comme un journal de bord ou un album de famille que l’on feuillette tantôt avec nostalgie, tantôt avec le sentiment que mai 68 a bien fait de passer par là, Un papa, une maman est la chronique d’un temps qui a passé et l’instantané d’une époque dont Florence Cestac montre l’incongruité alors même qu’elle grandissait en son sein. Quand certains s’échinent à ériger le modèle traditionaliste du papa et de la maman d’antan, bouffis dans leur anachronisme suspect, la Famille formidable de Florence Cestac est un pied de (gros) nez au passéisme, une ode nécessaire à la liberté et à l’émancipation féminine.

Florence Cestac, Un papa, une maman – Une famille formidable (la mienne !), 60p., couleur, éditions Dargaud, 14 € 50