OVNI(s) : oublier les frontières du possible

C’est la respiration de ce début d’année 2021, une série française qui ne sacrifie rien à l’exigence et fait souffler un vent de surréalisme fou-fou sur le genre de la SF qui en a pourtant vu passer des Envahisseurs, des V et des X (Files).

Didier Mathure (Melvil Poupaud) est un scientifique pur jus, cartésien jusqu’au bout des moustaches. Récemment divorcé d’Élise Conti (Géraldine Pailhas), il est sur le point d’essuyer un échec qui va radicalement changer sa vie, sa carrière d’ingénieur au CNES et sa perception des choses. Remisé au Groupe d’Études des Phénomènes Aérospatiaux Non identifiés (le GEPAN), Mathure fait contre mauvaise fortune bon cœur et dirige désormais les « travaux » de Marcel (Michel Vuillermoz), Rémy (Quentin Dolmaire) et Véra (Daphné Patakia). S’il accepte cette charge à contrecœur – il est officieusement chargé de creuser la tombe du GEPAN –, l’ingénieur va voir nombre de ses certitudes bousculées. Au point de commencer à envisager (sinon à croire) que nous ne sommes pas seuls dans l’univers…

À l’inverse du Bureau International de Prévention Scientifique (BIPS) inventé pour la série franco-allemande Aux Frontières du possible en 1971, le GEPAN a bel et bien existé et les auteurs d’OVNI(s) ont recréé bien plus que l’organisme très officiel chargé de l’étude du phénomène ovni en France : ils font revivre tout une époque, quand Valéry Giscard d’Estaing était président de la République, quand on fumait et buvait dans les bureaux, qu’on conduisait des 504 et des DS20 Break. Si ce sens de la reconstitution ne peut à lui seul expliquer le charme qui se dégage des 12 épisodes, il faut souligner à quel point l’ambiance 70’s est pour beaucoup dans la fascination exercée et l’émotion ressentie.

L’ensemble de la saison est un objet pensé, construit, avec une maîtrise qu’on a rarement vue dans une série française (Bureau des Légendes y compris) : dans son intégralité, OVNI(s) ne souffre d’aucune incohérence, d’aucun temps mort – le format de 30 minutes y est pour beaucoup – et les acteurs sont tous incroyablement à leur place. Avec des mention spéciales pour Daphné Patakia en standardiste à l’empathie surdéveloppée et le jeune Alessandro Mancuso, hilarant et attendrissant dans le rôle du fils de Mathure-Poupaud.

À la tête du GEPAN, Didier Mathure rencontre donc ses futurs collègues, qu’il dirige avec un paternalisme bienveillant, essayant d’apporter un peu de rigueur scientifique dans un bureau qui, face à des centaines de phénomènes inexpliqués, préfère croire aux possibles plutôt que de résoudre ces cas non-élucidés. Ainsi, de disparitions passagères de citoyens lambda en apparitions nocturnes en passant par la découverte d’une sphère scintillante en pleine forêt, les enquêteurs du GEPAN vont être tiraillés entre croire en l’irrationnel et chercher la vérité – qui comme chacun sait est ailleurs.

En équilibre sur le fil de la comédie et de l’action dite « sérieuse », OVNI(s) n’est jamais parodique (comme le sont OSS 117 ou Au service de la France) et installe sa narration d’épisode en épisode, en alternant comédie pure jusqu’au burlesque (la scène de coup de téléphone à VGE vaut son pesant de diamants de Bokassa), débats à peine voilés sur la place de la femme à la fin des années 70, sur les choix de vie, sur ce qu’est faire carrière lorsqu’on est une femme dans un monde professionnel foncièrement masculin, sur les relations homosexuelles, sur l’émancipation, sur la liberté de choisir, de croire… ou de ne pas croire. Ancrée dans l’année 78, OVNI(s) n’est jamais aussi contemporaine que lorsqu’elle interroge les biais de confirmation ou les possibles manipulations gouvernementales. Sans aller jusqu’à dire que croire aux Ovnis ou que les États nous cachent des choses est un complotisme avant l’heure, la question de la démystification des phénomènes inexpliqués par l’approche scientifique n’est pas très éloignée de celle, très actuelle, du fact-checking à l’ère des faits alternatifs et de la post-vérité.

Portée par une bande originale signée Thylacine qui épouse parfaitement l’ambiance nostalgique, OVNI(s) est une expérience sensorielle complète avec des signatures reconnaissables : Tangerine Dream, Cerrone, Jean-Michel Jarre, François de Roubaix et… Pierre Bachelet (la BO de Coup de Tête de Jean-Jacques Annaud). Avec 12 épisodes (et une saison 2 déjà commandée), OVNI(s) fait assurément date : la série nous invite à regarder autrement (merveilleux twist final de la saison dont nous ne dirons rien), à accepter l’inexplicable et continuer de rêver.

OVNI(s), série créée par Clémence Dargent et Martin Douaire, réalisée par Antony Cordier, avec Melvil Poupaud, Géraldine Pailhas, Daphné Patakia, Quentin Dolmaire, Michel Vuillermoz, Nicole Garcia, Laurent Poitrenaux, Jean-Charles Clichet, Capucine Valmary, Alessandro Mancuso… Produit par Canal+, Montebello Productions.
BO de Thylacine © Montebello Productions / Intuitive Records / BMG / Studiocanal. Deux épisodes chaque lundi à partir du 11 janvier.
Intégrale de la saison disponible sur MyCanal.