Lectures transversales 3 : James

« Sur ce, mon interlocuteur regarda un instant dans le vague, puis détourna les yeux, pour les fixer sur la maison. Et il parut prêt à me quitter, comme par manque d’intérêt. Mais au lieu de me quitter, il se remit à parler. « Je n’ai pas besoin qu’on me soutienne. Ça m’est égal. Je ne voulais pas dire, continua-t-il, que Mrs Server s’est plainte de vous, ni qu’elle a peur de vous parce qu’elle ne vous aime pas. Elle m’a simplement déclaré qu’elle pensait que vous ne l’aimiez pas, vous. »

Cela me procura une espèce de choc. « Une créature tellement belle, et tellement… tellement…

— Tellement quoi ? demanda-t-il alors que j’hésitais dans mon désir de porter secours à May Server.

— Eh bien, tellement radieuse de bonheur ! »

Il m’accorda de nouveau toute son attention. « Vous croyez vraiment ?

— Comment, vous ne vous en êtes pas aperçu, avec toutes les occasions qu’elle vous a données ? » J’eus alors une inspiration, qui m’incita à me montrer facétieux. « Qu’essayez-vous donc d’obtenir de moi ? » fis-je en riant.

Il resta comme toujours imperméable à la gaieté, mais il ne me parut heureusement pas s’offusquer de mon ton. « Si vous n’en avez aucune idée, je ne pourrai rien obtenir.

— Aucune idée de quoi ? »

Ce fut à ce moment-là que je touchai au but. « Eh bien, de ce qui se passe avec elle.

— Il se passe quelque chose de particulier ? Si c’est le cas, déclarai-je, j’aurai au moins obtenu ça de vous !

— Comment donc, si vous ne savez pas de quoi il s’agit ?

— Vous voulez dire si vous-même ne le savez pas ? Mais en quoi consistent, continuai-je pour éviter d’insister, ces signes particuliers ?

— Eh bien, en ce que tout le monde pense que… qu’il se passe quelque chose. »

Sa repartie de nouveau me frappa, mais un peu trop. « Oh, tout le monde est stupide ! »

Il eut l’air, avec sa mine étrange et blême, d’avoir frappé juste. « Alors, vous avez votre propre idée ? »

Je crois bien que mon sourire hésitant trahit mon malaise. « Vous voulez dire qu’elle fait jaser ? »

Il hésita à son tour. « Vous ne vous en êtes pas rendu compte ?

— Non, je n’ai entendu personne jaser. Et d’ailleurs, je ne l’aurais pas permis.

— C’est bien ça ! s’écria Brissenden. Si vous n’avez rien voulu entendre, c’est peut-être parce que vous êtes différent des autres. » »

Henry James, La Source sacrée (1901), traduit de l’anglais par Jean Pavans, Folio classique, 2005, pp. 152-154.