FANATIQUES DE BORGES : trajectoire et tragédie 10

Singes de Jigokudani (Vallée de l'enfer), région de Nagano (Japon)

Au printemps de 1972, deux ans après mon installation à Paris en provenance de ma Barcelone natale, j’ai fondé un club de fanatiques de Borges qui a perduré jusqu’à aujourd’hui, avec un seul membre, moi.

J’habitais, à ce moment-là, au 13 rue Jarry, tout près de la gare de l’Est. Au coin de la rue Saint-Denis. Je partageais un deux-pièces avec mon ami Arturo. C’est par lui que l’illumination m’est venue. Il faut lire Borges, qu’il me dit un soir d’ennui et de beuverie. Borges… qui est-ce ? Pas QUI… QUOI, qu’il me répond. Cela m’a perturbé. Il s’est levé, a cherché dans sa bibliothèque et il est revenu vers moi avec El Aleph dans la main. Lis-le, mais lis-le bien. Et en quoi consiste à bien le lire ? À ne pas le lire mal.

Je l’ai lu d’une traite. La nuit même. Cette lecture fut pour moi comme monter sur un ring avec Cassius Clay et vouloir que le round ne prenne jamais fin… ou jouer une partie d’échecs avec Bobby Fischer et vivre un échec et mat infini du premier coup joué… ou comme m’envoyer en l’air avec l’Ava Gardner de La Nuit de l’iguane sur les sièges arrière d’un cinéma de quartier… À partir d’alors, je n’ai pas arrêté. Je voulais tout lire de lui. Borges n’avait rien à voir ni avec la lutte de classes, ni avec la révolution, ni avec le prolétariat, qui étaient les sujets qui m’intéressaient à cette époque-là. Bien au contraire. J’avais honte de lire des livres pareils. Je les lisais donc en cachette. En cachette des autres et en cachette de moi. Dans la clandestinité. Mélangés avec des livres de Lénine, d’Althusser, de Marx et de Mao. Certains lisent entre les lignes. Moi, je lisais entre les livres. Pour que personne d’autre que mon ami Arturo ne sache que je lisais Borges. Comme on faisait aussi parfois avec le Playboy ou le Penthouse ou le Mayfair. Camouflés entre les pages centrales du Monde ou du Nouvel Obs ou du Pékin information. Dès que je pouvais, je me faisais une branlette Borges. Avant de me faire une branlette Lénine. Ou une branlette Althusser. Ou une branlette Mao. Pour compenser. Pour avoir moins mauvaise conscience. Je n’arrêtais pas de me branler avec les uns et avec les autres. Lire El Hacedor (L’Auteur) après avoir lu L’impérialisme, stade supérieur du capitalisme, c’était le pied. La jouissance absolue. Je le conseille aux jeunes hipsters d’aujourd’hui qui veulent s’initier à la révolution. Et au marxisme-léninisme. Et au néolibéralisme. Et à Vargas Llosa. Et aux comptes off-shore dans des paradis fiscaux.

Dunes de la vallée du Drâa – Maroc

L’idée de fonder un club de fanatiques de Borges m’est venue d’un coup. Par surprise. Peu après la première nuit. Pour pouvoir faire comme Groucho Marx en devenant membre d’un club dont je serais l’unique membre. D’emblée, il m’a semblé opportun de placer mon club sous le signe du labyrinthe. J’avais un faible pour son récit « Abenjacán el Bojarí, mort dans son labyrinthe ». L’idée de labyrinthe m’a toujours fasciné. Et intrigué. Certainement, parce que je ne l’ai jamais bien comprise. Elle me semble contradictoire. Ou bien un labyrinthe n’a pas d’issue et alors c’est une prison ou une monade. Ou bien il y a une issue et alors n’importe quel endroit est un labyrinthe, moyennant quoi si tout est labyrinthe rien ne l’est. Reste une troisième possibilité, qui mélange les deux options précédentes : si l’on ne peut pas s’échapper d’un labyrinthe, bien qu’il y ait une issue quelque part, nous sommes ce labyrinthe. Le récit de Borges évoquait ce paradoxe. Ce mystère. Ce non-sens.

Witold Gombrowicz à Vence © Oswald Malura

Voilà le problème avec Borges. Il nous oblige à le lire comme il veut être lu, non comme nous voudrions le lire. Avec les lunettes qu’il nous fournit pour le lire, et pour lire le monde et la littérature et nous-même. Nous voir avec les lunettes Borges, ça fait vraiment plaisir. Et ça fout la trouille. Ça équivaut à être brusquement menacé par la disparition. Et par l’apparition, une menace encore pire. Plus menaçante. Une disparition infiniment plus grande. Se lire avec les lunettes Borges équivaut à s’installer dans le désarroi de l’apparition permanente de nous-même en nous-même. Ne pas pouvoir se mettre en pause de soi, c’est comme atteindre le nirvana à partir de la folie. Ou à l’envers. La folie à partir du nirvana. L’écrivain polonais Witold Gombrowicz, qui vécut en Argentine vingt-quatre années durant, entre 1939 et 1963, n’en fut jamais dupe, lui. Il n’a jamais voulu lire Borges parce qu’il ne voulait pas chausser les lunettes Borges pour se lire et pour lire le monde. D’où son conseil : « Tuez Borges ». Il avait raison. Nous devons tuer Borges si nous ne voulons pas que Borges nous tue.

Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares fêtant Noël © Héctor Atilio Carballo

À ma connaissance, le seul à ne pas s’être laissé avoir, à lui avoir tenu tête après l’avoir lu, ce fut Mick Jagger. Jagger c’est Borges déguisé en rockeur. Et plus jeune. Avec Keith Richards dans le rôle de Bioy Casares, l’ami intime. Il suffit de retourner la chaussette Borges pour trouver la chaussette Jagger. Et vice versa. Avant de découvrir Jagger, Borges n’était que Borges… Avant de découvrir Borges, Jagger n’était que Jagger. À peu près au même moment. Au début des années 1960. À partir de là, chacun a avancé dans la vie déguisé en l’autre. Thème très borgésien au demeurant. Borges a tout fait pour que sa maman, avec qui il vivait depuis toujours ou presque, ne s’en aperçoive pas. Pour qu’elle lui fiche la paix. Il sentait qu’après tant d’années d’écriture, il avait enfin un adversaire à sa taille et ne voulait pas laisser passer sa chance. De se mesurer à un égal. Si sa maman avait su, elle aurait tout gâché. À vrai dire, son œuvre était depuis quelque temps déjà dans une impasse. Il avait du mal à se renouveler. À partir d’un certain âge, tout n’est que décadence. Borges le savait. Grâce à Jagger et aux Stones il allait pouvoir renaître. Aussi grâce un peu à Bob Dylan. Un jour de juillet 1965, dans son appartement de Maipú 994, sixième B, il entendit par hasard à la radio la musique et les paroles lointaines de « Satisfaction », et dans ces braillements désespérés il crut reconnaître un poème qu’il écrivit jadis, une nuit d’angoisse et d’insomnie, et qu’il avait tout fait pour oublier. On le comprend. Il ne voulait pas être plus désespéré qu’il ne l’était.

Juste après, encore sous le coup de l’émotion, il entendit la chanson de Dylan « Like a Rolling Stone » et il eut l’impression de rajeunir d’un coup, bien que par moments il avait aussi l’impression de vieillir d’un coup et qu’à la fin de la chanson la mort l’attendait avec sa faucille ou peut-être c’était tout simplement la bonne de la maison armée de son plumeau pour le dépoussiérer un peu.

Borges n’eut pas peur. C’était un homme courageux. Il semblait ne pas l’être, parce qu’un aveugle paraît fragile et craintif et ne pas savoir ni ce qu’il voit, ni ce qu’il veut, ni où il va. Dans son cas, c’était tout le contraire : il était fort et rien ne l’effrayait. Avant que la chanson de Bob Dylan ne se termine, il éteint de son propre chef la radio. D’une main ferme. Si la Mort était là à l’attendre avec sa faucille ou la bonne avec son plumeau ou qui que ce soit avec quoi que ce soit, ce serait uniquement parce qu’il l’aurait décidé lui. Pas elle. La Mort était patiente. Elle aimait autant les Rolling Stones et Bob Dylan que Borges et ne voulait pas interrompre une œuvre qu’elle chérissait par-dessus tout. Pour la Mort, Borges était l’incarnation de cette pierre sur le chemin qui roule et qui roule et qui ne cesse de rouler. Parfois, en route vers Samarcande, il lui arrivait de s’arrêter au bord du chemin, et après avoir posé sa faucille par terre elle lisait l’un de ses poèmes ou l’un de ses récits, se laissant bercer par ces paroles qui lui semblaient être beaucoup plus terribles que les siennes. Purée, qu’est-ce que c’est beau, se disait-elle, éblouie. Le cercle et l’éternel retour et le labyrinthe dont ce Borges nous parle sont beaucoup plus terrifiants que mes menaces à moi. Si, un jour ou l’autre, tout revient, à quoi je sers ? Si l’on ne peut s’égarer nulle part, à quoi bon vivre ? s’interrogeait-elle abasourdie. Quoi qu’il en soit, je ne vais pas le prendre tout de suite. Je vais lui laisser encore un peu de temps pour qu’il poursuive son œuvre.

Borges profita, bien entendu, de ces hésitations. La parabole de Samarcande était la parabole de la vie. Il savait depuis longtemps qu’il devait se renouveler. À présent, il savait comment. Pour beaucoup, se renouveler consiste à changer. Ou à essayer. Borges savait, au contraire, que l’unique manière de se renouveler vraiment est de se répéter. Pour devenir définitivement soi-même. Ou pour s’en approcher un peu. C’est ce qu’il fit. Ce fut comme une révélation. Il décida qu’à partir d’alors, tout ce qu’il écrirait serait la répétition exacte de ce qu’il avait déjà écrit. Souvent, ces décisions à tout ou rien finissent mal. Chez Borges, elle finit bien. Son œuvre se renouvela comme qui ne veut pas la chose. Pour ainsi dire, de manière naturelle. Aussi bien en avant qu’en arrière. Il écrivait ce qu’il avait toujours écrit, et il en sortait quelque chose de totalement différent. De totalement nouveau. Il demandait à sa mère de lui lire ses œuvres antérieures pour voir si elles tenaient le coup, et elles lui paraissaient toutes fraîches, comme neuves. Comme s’il venait de les écrire. C’était un miracle. Un vrai miracle. Le miracle Jagger. Certes, jamais ils ne combattraient sur le même ring, dans la même salle, le même jour, à la même heure, avec les mêmes caleçons, mais Borges n’avait plus de doute qu’ils se battaient en frères l’un contre l’autre ou l’un avec l’autre ou l’un dans l’autre.

Mick Jagger en était au même point. À peu près au même moment. Après tout, le temps n’est qu’une interprétation. Ou une hypothèse. La symbiose entre les deux était parfaite. Depuis quelque temps déjà, Jagger lisait tout ce qui tombait entre ses mains de Borges. En anglais, parce qu’il ne connaissait pas l’espagnol. Tous ses proches croyaient que ses trips étaient dus au LSD ou au peyotl ou à l’alcool ingurgités. Ils se trompaient du tout au tout. Ils étaient dus à Borges. Il l’avait découvert par hasard. Au printemps 1964. Un livre publié à New York en 1962 avec un titre énigmatique : Labyrinths.

Comme il était relativement court, 248 pages, Jagger le lisait sans arrêt en long et en large, en avant et en arrière, et à chaque fois il lisait un livre différent, ce pourquoi ce petit livre lui paraissait interminable, infini. Voilà les chansons que je veux chanter, se disait-il, éternelles, comme les récits de ce Borges dont il ignorait tout. Il savait seulement qu’il était argentin. Et qu’en Argentine on mangeait de la vache et on dansait le tango. Il ne savait pas ce qu’était le tango. Ou il le savait mal. Il dégota le livre chez un libraire de Portobello, une rue londonienne où l’on trouve toujours des choses insolites que l’on ne trouve nulle part ailleurs, aussi bien solides qu’éthérées, en mouvement ou arrêtées, mortes ou mi-mortes. Au bout de quelques semaines, il est retourné chez le même libraire pour tenter de trouver un hasard semblable au précédent afin d’élargir quelque peu l’infinitude du premier livre. Sans jamais avoir étudié la mathématique il était convaincu qu’il y avait des infinis plus grands que d’autres et grâce à Borges il était à leur recherche. La chance lui sourit. Le libraire venait de recevoir deux autres livres de l’Argentin, deux nouveautés d’après ce qu’il lui dit, avec des titres encore plus énigmatiques que le premier : Dreamtigers et Others Inquisitions, parus les deux à Austin, au Texas.

L’effet produit en les lisant fut en tous points semblable à la lecture de Labyrinths. C’est ainsi qu’il trouva l’inspiration de beaucoup de ses nouvelles chansons. Il n’en dit rien. À personne. Même pas à Keith Richards. Quand, lors de leurs tournées de par le monde, les Stones terminaient leur concert, tandis que les autres membres du groupe s’envoyaient en l’air avec les nanas qui se jetaient sur eux comme des sangsues sans cesser de leur murmurer à l’oreille qu’ils étaient meilleurs que les Beatles et meilleurs que les Who et meilleurs que les Doors, Mick Jagger s’envoyait lui aussi en l’air pour que Keith Richards ne le traite pas de pédé, mais en pleine baise il se mettait à lire Borges pour pouvoir reprendre son souffle et repartir à qui mieux mieux. Comment peut-on écrire des choses si merveilleuses, se demandait-il extasié avec les nanas qui ne savaient pas que faire pendant ce coitus interruptus borgésien. C’était super. Vraiment super. Baiser, tout en lisant Borges, c’est too much. Les orgasmes sont mortels. Le pied total ! Tout ça se reflète dans les chansons du mythique disque de Jagger de cette période-là. L’édition américaine. Avec « The Last Time » et « Satisfaction ». Du Borges à l’état pur. I can’t get no satisfaction, I can’t get no satisfaction, ‘Cause I try and I try, And I try, And I try, I can’t, Get no, I can’t Get no…Pas étonnant que Borges s’y soit reconnu. « Satisfaction » est comme une milonga, mais en anglais et avec des guitares électriques et une batterie et du LSD au lieu d’un bandonéon et d’un maté. Jagger et Borges s’installent dans la satisfaction à partir de l’insatisfaction. Ils disent : la satisfaction n’est pas quelque chose, mais un chemin. Et le temps, pareil. Ça, c’est du tao fait poésie… et fait rock and roll… et hallucination… et obscurité.

À partir de ce moment-là, entre eux, ce fut un tango d’enfer. Borges dansait avec Jagger et Jagger dansait avec Borges, chacun étant homme ou femme selon les circonstances, selon les besoins. Le côté androgyne de l’un évoquant le côté androgyne de l’autre. Pour que ce soit bien clair dans leur esprit, ils ont décidé, chacun de son côté, de faire un film. Les deux aimaient beaucoup le cinéma. L’un parce qu’il voyait ; l’autre, parce qu’il ne voyait pas. Ou très mal. Regarder un film sans le voir c’est le summum. Ne pas le voir en le regardant aussi. En 1968, presque simultanément, débutèrent les tournages de deux films sur le même thème, mais avec des arguments différents. L’un, Invasion, de l’Argentin Hugo Santiago, sur un script de Borges et Bioy Casares, habitués à tout faire ensemble, sauf aller aux toilettes ou au bordel.

Il fut tourné dans le sud de Buenos Aires avec, comme protagoniste, un double de Jagger, vieilli, moustachu et déguisé en Macedonio Fernández, l’un des pères littéraires de Borges. On peut le résumer comme suit : une bande de rockeurs tente de pénétrer dans une ville qui ressemble à Buenos Aires pour que ses habitants abandonnent le tango et la milonga pour le rock’n’roll. L’autre film, Performance du britannique Donald Cammell, fut tourné au sud de Londres.

Il raconte les aventures urbaines de deux jeunes compadritos (des « m’as-tu vu » des bas-fonds), qui au lieu d’être argentins seraient anglais, avec un jeune Mick Jagger identique au jeune Borges comme protagoniste. Le film s’inspire de la nouvelle « Tlön, Uqbar, Orbis Tertius » du recueil Fictions, parue dans la revue Sur en mai 1940. À un moment du film, Jagger rend hommage à Borges en lisant des extraits de la nouvelle « El sur » à deux jeunes filles qui partagent une baignoire avec lui.

À vrai dire, Borges en anglais est beaucoup mieux qu’en castillan, sans la dimension larmoyante de la milonga ou le tango. L’histoire se termine mal. Vers la fin, la même balle qui tue le protagoniste et qui tue son double et qui tue le double du double finit par briser un portrait de Borges surgi de nulle part. On se demande pourquoi, mais peu importe. L’effet saugrenu est là. Comme par hasard, au printemps 1972, Invasion passait au Champollion et Performance au Gît-le-Cœur. Deux cinémas du Quartier latin. Je suis allé les voir tous les deux.

C’est dire si 1972 fut une année éminemment borgésienne. Du moins en France. Outre mon club et ces deux films, Jean-José Marchand interviewe, en janvier, Jorge Luis Borges pour le programme Archives du XXe siècle de l’ORTF. Sept heures d’entretiens, rien que ça. À peu près au même moment, Bioy et Borges bouclent le script de Los Otros, un film que Hugo Santiago s’apprête à tourner à Paris avec, entre autres, Roger Planchon, Noëlle Chatelet, la sœur de Lionel Jospin, et Borges lui-même dans un petit rôle un peu semblable à celui de Marlon Brando dans Apocalypse now.

Borges y Hugo Santiago

Et ce n’est pas tout ! En mars de la même année, Gallimard publie Le Rapport de Brodie traduit en français par Françoise Rosset. Dans le prologue, Borges exprime un simple souhait métaphysique que certains prirent, de manière erronée, pour une prophétie, d’autres pour une fantaisie, et moi pour un défi et une confirmation : Je crois qu’avec le temps nous mériterons qu’il n’y ait plus de gouvernements, peut-on y lire. Cette simple phrase m’a profondément perturbé. Elle annonçait de manière à peine voilée, ce moment délicieux, auquel aspirait alors tout jeune révolutionnaire, d’un ordre social sans classes, donc sans pouvoir d’aucune sorte, ni violences inutiles, ni besoins démesurés. Et à Borges d’ajouter, en guise de conclusion, dans la nouvelle qui donne son titre au recueil : Philosophiquement parlant, écrit-il, la mémoire n’est pas un prodige moindre que la divination du futur.

Cette phrase éblouissante, d’une structure syntaxique assez simple, finit de m’assommer, car elle contenait toute la sagesse de Borges, en coïncidence, point par point, avec la sagesse de Marx et aussi un peu d’Engels. N’est-ce pas cela exactement le fondement même du matérialisme historique ? Changer le monde au lieu de seulement l’interpréter, n’est-ce pas l’une des manières de prévoir l’avenir ? La phrase de Borges fut pour moi comme le E = MC2 de Einstein. C’est-à-dire : B(orges) = M(arx)C(vitesse de l’histoire)2(accélération au carré provoquée par la révolution) ; ou bien : M(arx) = B(orges)C(vitesse du temps)2(accélération au carré provoquée par la poésie et par la fiction) :

À l’automne 1972, presque au même moment que paraissait chez Gallimard le livre d’entretiens de Richard Burgin, Conversations avec J. L. Borges, je fus engagé comme surveillant de nuit à l’hôpital psychiatrique de Moisselles, au nord de Paris.

S’adapter à un nouveau boulot n’est pas facile. S’adapter à un boulot de surveillant dans un hôpital psychiatrique est encore plus difficile. Être le seul membre de mon club de fanatiques de Borges m’a sacrement aidé. Je me sentais protégé. C’était une sorte de solipsisme associatif, mon truc. Comme j’étais le seul membre du club, personne ne me contredisait. J’étais le seul dirigeant et le seul militant de base. Mon unique camarade. Les discussions avec moi-même se terminaient toujours bien. Ou pas trop mal. Pourtant, j’étais en manque de compagnons de voyage. Sans compagnons de voyage, un communiste n’est rien. Borges, lui, avait Bioy. Et quelques autres. Moi, personne. J’étais comme Wittgenstein, dans le trou noir de mon solipsisme. Mes premiers compagnons de voyage, je les ai trouvés à l’hôpital. À Moisselles, il y avait plein de Wittgenstein, aussi disjonctés que lui. Parfois plus, parfois moins. Certains étaient philosophes de métier… d’autres boxeurs, d’autres encore bouchers, légionnaires, poètes… ils faisaient de la philosophie en amateur… Peu importe ! Ils en faisaient ! La philosophie, la boxe, la boucherie, la légion c’est du pareil au même. Les fous de l’hôpital psychiatrique de Moisselles furent mes premiers compagnons de voyage. Les seuls que j’ai eus. Ils étaient parfaits pour cette mission. Les fous voyagent en permanence… ils savent ce qu’est voyager. Et ce qu’est ne pas voyager. Nul besoin de leur expliquer. Pour les amadouer, j’ai commencé à leur parler de Borges. À un fou, il vaut mieux lui parler que ne pas lui parler. J’avais affaire à des fous endormis ou presque endormis. Somnolents. J’arrivais à l’hôpital, vers dix heures du soir, et ils étaient déjà tous couchés. La plupart, dormaient. D’autres faisaient semblant. Rien n’est pire qu’un fou qui fait semblant de dormir et qui ouvre les yeux brusquement. Comme dans un film de terreur. On ne s’y attend pas. Ça fout la trouille. On a trop mythifié la folie. La folie, c’est la merde. Une vraie merde. Le contraire du cochon : rien n’est bon. Moi, j’étais novice. Borges m’a aidé à tenir le coup. À ceux qui restaient éveillés, pour qu’ils se tiennent tranquilles, j’ai fini par leur lire un poème ou un petit récit de l’auteur argentin. En évitant les récits avec des poignards et des dagues et des vengeances et des crimes pour ne pas leur donner des mauvaises idées, ni réveilleur leurs instincts. Au début, je les leur lisais en français pour qu’ils comprennent. Ça les énervait, car ils disaient qu’ils ne comprenaient rien à ce que je leur racontais et que ce Borges était encore plus fou qu’eux. C’est alors que j’ai eu l’idée de leur lire en castillan. Dans le mille. Une trouvaille. Une vraie trouvaille. La meilleure thérapie. Ou la meilleure anti-thérapie, puisque l’anti-psychiatrie avait le vent en poupe. J’ai commencé avec un poème minuscule. Qui n’était même pas un poème. Je l’ai récité à un fou pied noir qui s’appelait Martinez, qui ne dormait jamais, ancien légionnaire en Indochine, puis en Algérie :

Moi qui tant d’hommes ai été, je n’ai jamais été
Celui dont l’étreinte faisait se pâmer Mathilde Urbach.

Moi, j’ai connu cette Mathilde Urbach, qu’il me dit après que j’eus fini, mais elle ne s’appelait pas ainsi, elle s’appelait Mme Nhu. C’était la tenancière d’un bordel de la rue Catinat à Saigon et tous ses clients étaient amoureux d’elle, mais elle n’était amoureuse de personne. À partir de ce jour-là, tous les fous voulaient que je leur lise Borges en castillan avant de s’endormir. Ils en avaient marre de rêver de monstruosités et Borges les apaisait. C’est devenu épuisant. Pour moi, pas pour eux. Le bruit comme quoi Borges c’était moi a commencé à se répandre. Au début, la rumeur m’a fait plaisir. Être Borges, même pour une bande de fous à lier, ça peut être gratifiant. J’avais devant moi les vrais fanatiques de Borges. Eux, pas moi. J’ai eu peur. Trouver ce que l’on n’a pas arrêté de chercher c’est le pire qui puisse vous arriver dans la vie. Fini l’espoir. Fini le désir. Fini l’avenir. J’ai décidé d’arrêter. J’étais trop jeune pour ne plus rien attendre. Ne rien désirer. Question fanatisme, ces fous me battaient à plate couture. Je ne voulais pas finir comme eux. Fou comme eux. Je suis allé voir le chef du personnel de l’hôpital, pour lui annoncer que je n’en pouvais plus, que je renonçais. Que je n’étais pas fait pour ça. Pour toute cette folie. J’ai entendu des rumeurs comme quoi vous leur lisez Borges en castillan et que ça marche. Vous n’auriez pas un ami argentin qui voudrait vous remplacer ? Quand une thérapie est efficace, il vaut mieux ne pas y renoncer. Au contraire, il faut persévérer. Pour qu’il ne me casse plus les pieds, je lui ai dit que je lui chercherais quelqu’un. Je n’ai cherché personne. Je ne voulais pas que quelqu’un me remplace. Je ne voulais pas que ces fous fanatiques de Borges le soient pour quelqu’un d’autre que moi. Même si je ne voulais plus être celui qu’ils croyaient que j’étais. Ils ont été ma véritable université. La seule. Si j’ai continué à être membre, jusqu’à aujourd’hui, de mon club, c’est grâce à eux. Jamais je ne le quitterais, oh que non ! Je m’y sens bien. Le quitter signifierait les quitter eux, et signifierait aussi me quitter moi.