Tiphaine Samoyault : « Redonner à la traduction son potentiel de négativité active » (Traduction et violence)

Peut-être tout texte critique est-il une forme de traduction : dire autrement, sous une forme succincte, intempestive et trouée, ce qui a été développé, pesé et exposé dans une forme « finie ». Dire le principal, suggérer le reste, donner envie d’aller vers l’original. Cette dialectique est celle de la traduction en général, polemos et violence, contrairement aux idées reçues.

Face à l’essai de Tiphaine Samoyault, Traduction et violence, le mieux serait de se taire après une laconique invitation à le lire intégralement au plus vite, à découvrir des analyses pétrifiantes de justesse lumineuse sur Celan, Primo Levi, Perec ou Mallarmé traduit en arabe ; ou encore de conseiller les passages sur la violence de la langue dans l’histoire coloniale ou son versant contemporain face aux migrants ; de dire enfin de se pencher sur la balance entre loi chrétienne et loi juive dans la traduction d’un vers du Marchand de Venise par François-Victor Hugo ou Derrida, sur les pages centrées sur Bonnefoy ou Glissant, Proust ou Coetzee. Mais même en n’invitant qu’à ces pages qui redonnent foi en l’humanité d’une époque qui n’a pourtant de cesse de faire tomber le fragile échafaudage du « commun », il serait impossible de faire des renvois exhaustifs. Cet essai, à l’image de l’in-fini de toute traduction, a la puissance et la beauté de l’insaisissable et une dimension éthique, visant à la création d’un « nous » non réconcilié, depuis un « désaccord » fondamental.

« Dans un avenir très proche, nous voyagerons seuls, chacun dans sa langue. On n’aura plus besoin d’apprendre les langues étrangères pour aller à la rencontre des autres », on aura, dans l’oreille un appareil ressemblant à celui des protagonistes de Star Trek, traduisant la langue maternelle du voyageur dans celle de ses interlocuteurs. Algorithmes et traducteurs automatiques sont toujours plus performants. Les enjeux économiques et politiques réduisent les échanges entre les langues, au profit du globish : quel intérêt à traduire du farsi en islandais, du swahili au coréen ? L’entame de Traduction et violence, le dernier essai de Tiphaine Samoyault paru en mars dernier, est percutante, elle est une manière d’interroger une définition de la traduction aujourd’hui, hors de l’idée rassurante qu’elle serait échange et accueil. Ne serait-elle plutôt pas une « puissance d’appropriation et de réduction de l’altérité », « l’outil principal de la marche vers un monde isolé, où chacun n’approche l’autre que par le petit bout de l’oreillette » ? La traduction est aussi « l’espace irréductible d’une confrontation ».

Tiphaine Samoyault © Jean-Philippe Cazier

L’objet de l’essai est donc clairement posé et il est d’abord, volontairement, dérangeant : « redonner à la traduction son potentiel de négativité active », la considérer comme un « conflit », définir une « traduction agonique ». « Il y a une polémique du traduire et une polémique dans le traduire », qu’il ne faut surtout pas taire. Là est la violence du traduire comme de tout langage, ils séparent avant de réunir, « le pluriel des sens est source de conflit avant d’être une richesse », et c’est bien parce qu’elle affronte « directement le conflit inhérent à toute rencontre » que la traduction peut prendre « en charge ces violences du monde et la vie en commun ».

La traduction est violence dans ces « antagonismes externes » d’abord : elle remplace la connaissance d’autres langues, elle peut être une forme d’assimilation hégémonique. Rome antique, hispanisation de l’Amérique du Sud (et interdiction des langues indiennes), Algérie française : on pourrait multiplier les exemples dans l’histoire, d’ailleurs finement analysés par Thiphaine Samoyault pour dire la violence de cet effacement de « l’étrangeté de l’étranger » — langue dominante, transformation des toponymes et noms coutumiers des personnes, procédés qui relèvent d’une « violence traductive » et visent une « destruction de la culture source ». Les « hommes traduits », formule de Salman Rushdie désignant les écrivains post-coloniaux dans la lignée d’Edward Saïd, incarnent et figurent ces dissymétries, nées de l’histoire, entre ceux qui traduisent et ceux qui sont traduits, un antagonisme ressaisi par toutes celles et ceux qui usent de la langue comme d’un « butin de guerre » (Kateb Yacine) et se situent dans le lieu même de la disjonction, en ce qu’ils sont « pris dans le mouvement contradictoire de ne pas toujours l’accepter et de ne pas vouloir s’en séparer. Ils en font un espace d’expérimentation du non-lieu ».

A ces antagonismes externes se juxtaposent des antagonismes internes, non plus cette « guerre des langues dans des contextes d’échanges inégaux » mais une lutte interne à la traduction-même. Peut-on si aisément distinguer bonne et mauvaise traduction ? La bonne traduction n’est-elle pas un « horizon utopique » visant à signifier que les conflits peuvent être réglés et à maintenir « l’illusion d’un monde parfait » ? La traduction est conflit, conflit avec la langue à « traduire » comme avec la langue dans laquelle il revient de traduire, mais aussi conflit avec les traductions antérieures. Toute traduction est donc bien un « avec et contre », un mécanisme qui dépasse largement le seul texte littéraire, comme le montre l’exemple de Maus d’Art Spiegelman qui représente la Shoah et dépasse son interdit de représentation fictionnelle ou mimétique « grâce à une « traduction » radicale, provocante, dans un autre art et en d’autres termes ».

Art Spiegelman, Paris, juin 2009 © Christine Marcandier

Tiphaine Samoyault consacre des pages d’une richesse infinie à Beckett, à la puissance de dérangement d’une langue par l’autre dans les œuvres qui procèdent de deux champs linguistiques, qu’il s’agisse d’auteurs ayant composé successivement dans deux ou plusieurs langues (Beckett, Nabokov, Kundera), d’œuvres jouant de greffes d’une langue dans l’autre (l’allemand et l’anglais dans le « He war » de Finnegans Wake ou la traduction du Todesfuge de Celan par John Felstiner) ou d’auteurs traduisant pour dénaturaliser leur langue d’origine, la défamiliariser (Baudelaire, Mallarmé, Proust) : « il faut en passer par la langue de l’autre pour devenir soi » et il est une irréductibilité du texte littéraire, quelle que soit sa langue de composition, ce que montre Tiphaine Samoyault s’appuyant sur les travaux antérieures de Derrida ou d’Antoine Berman. De même, « la traduction ne produit jamais que de la ressemblance habitée de dissemblance », elle est « plus affaire d’intimité que de mimesis ».

Il faut donc sortir du discours lénifiant sur la traduction comme geste positif, assurant une communication entre les cultures et les langues, éloge de la diversité. Ce qui caractérise au contraire la traduction, dans un essai qui fait de l’agon sa manière même d’aborder son sujet, ce sont des relations de domination (d’une langue sur une autre), d’inégalités, d’oublis, d’assimilation. Cette force de la négativité, c’est sa propre pratique d’une littérature mondiale qui a permis à Tiphaine Samoyault, professeur de littérature comparée, traductrice, écrivain, de la percevoir et la comprendre : la littérature ne s’analyse pas selon la seule grille d’une histoire littéraire mais comme un « atlas ». La littérature circule, elle est un mouvement, textes et langues voyagent et une telle perspective, mondialisée, est une forme de décentrement : la « littérature » n’est pas un tout aisément saisissable mais un ensemble de relations et de collectivisations. Une œuvre, ce n’est pas seulement un texte mais bien « l’ensemble de ses états, écrits, oraux, passés, présents et à venir » de ce texte comme l’ont montré aussi bien Borges analysant Homère que Jacques Roubaud à propos de la poésie. « Un texte n’a de véritable existence qu’entre les différentes versions » de ce même texte : cette pluralité est conflit avant d’être rencontre et la traduction doit être conçue non comme une langue — selon la très belle, mais biaisée, formule d’Umberto Eco « la langue de l’Europe, c’est la traduction » — mais comme « une opération entre les langues ». D’ailleurs existe-t-il même une traduction ? Aucune traduction d’un texte n’est jamais définitive, « il n’y a jamais une traduction, pas plus qu’il n’y aurait une seule langue ».

On le comprend, dans cet essai, Tiphaine Samoyault ne propose pas seulement une théorie de la traduction comme double violence et conflit fondamental mais bien une définition de la littérature comme « production de la différence à l’intérieur d’un modèle de représentation ». Et il faut lire ses pages sur Chateaubriand « traduisant » Milton, les laboratoires que sont certaines traductions de Plutarque, Dante ou Celan, son analyse de la transmission et traduction dans l’expérience des camps d’extermination — le « Chant d’Ulysse » de Si c’est un homme —, d’abord pour leur pertinence, leur finesse et leur beauté mais aussi pour comprendre que cet essai est bien une « pensée de la littérature comme traduction, triple épreuve de l’étranger radical, du déplacement et de la transmission », soit non seulement une technique ou une fabrique mais bien une éthique. Ce n’est qu’à ce prix qu’une traduction, par essence productrice de violence, peut devenir réparation et « construction d’un monde commun, dans des découpages toujours nouveaux des espaces et des temps ».

Tiphaine Samoyault, Traduction et violence, éditions du Seuil, « Fiction & Cie », mars 2020, 208 p., 18 € (12 € 99 en version numérique)