La démocratie, seul remède efficace contre le Coronavirus

C’est à la démocratie autant qu’aux corps humains que, dans beaucoup de pays du monde, dont le nôtre, le Covid-19 s’est attaqué. A en croire certains, le débat démocratique ne serait pas adapté à l’urgence de la situation et aux mesures à mettre en œuvre dans un contexte d’incertitude scientifique*. Pourtant, il est dans le principe d’un régime démocratique – on n’ose dire dans sa « nature », car rien n’est moins naturel que la démocratie – de comporter, au cœur de son mode de gouvernement, une ouverture permanente à l’incertitude, à commencer par l’incertitude de l’humain, de ses opinions, de ses affects. Mais alors, pourquoi cette épidémie – imprévue des politiques et pourtant prévisible, selon certains épidémiologistes, depuis la crise du H1N1 en 2009 – semble-t-elle mettre en péril ce qu’il y a de démocratique dans nos institutions et leur fonctionnement ?

Puisque la démocratie est affaire de délibération, donc de logos – d’usage rationnel du langage – commençons par ce qui la compromet : le mauvais usage de la rhétorique et les métaphores trompeuses. A en croire Emmanuel Macron, dans son allocution du 16 mars dernier, nous serions entrés « en guerre ». Reste que, si un virus est un être animé d’un élan biologique, il n’a pas de volonté. L’adversaire dans une guerre est nécessairement un égal, sinon en force, du moins en nature. La métaphore élyséenne, pur abus de langage, porte en elle le fantasme d’une « unanimité » du peuple, quand, précisément, c’est plus que jamais les « désaccords féconds » chers au philosophe Patrick Viveret qui doivent constituer le moteur de notre vie démocratique. Nous ne sommes pas en guerre, mais face à une crise qui nous renvoie à des responsabilités, des culpabilités, des faiblesses et des forces qui doivent être traduites dans un débat public de grande ampleur. N’oublions pas que le débat démocratique ne peut porter que sur ce que les Grecs de l’Antiquité appelaient le télos, l’objectif, l’intention politique. Or, ce discours martial escamote ce questionnement démocratique sur les fins, pour lui substituer une raison purement instrumentale, au service d’un objectif à court terme sur lequel il n’y aurait, croit-on, pas de débat possible : qui serait contre l’objectif d’une atténuation des symptômes du virus grâce à un traitement approprié, ou contre son éradication, grâce à une population suffisamment immunisée contre lui ou un vaccin ? Mais c’est là une façon d’éclipser, par le règne de la soi-disant expertise – « soit-disant », parce que toute réelle expertise ne peut se définir que par ses limites –, les questions éminemment politiques que nous pose la pandémie du Covid-19.

Quelle place pour les experts en démocratie ?

Ainsi, le paternalisme médical et scientifique, qui avait été remis en cause par les associations de malades lors de l’épidémie du Sida dans les années 1990, fait son retour en force à la faveur de l’épidémie du Covid-19 et s’insinue dans les médias, dans les discours moralisateurs des citoyens. Doit-on se contenter d’être obéissants et respectueux des règles ? Le Covid-19 rend-il donc dérisoire, inopportun, illusoire tout effort pour agir en citoyens autonomes ? Doit-on laisser le pouvoir aux « autorités sanitaires » ? Bien au contraire. Chaque épidémie est un moment éminemment politique qui rejoue les cartes des hiérarchies scientifiques et des légitimités, et pose des questions fondamentales de justice sociale : accès aux traitements, inclusion dans les essais thérapeutiques, représentativité des personnes malades, ou encore fonctionnement du système de santé.

Or, ce gouvernement par les experts n’a pas surgi avec la pandémie du Covid-19 : cela fait bien longtemps qu’il a été institué dans la plupart des démocraties occidentales. Le plus ironique est que, pour légitimer cette gestion technocratique, on a souvent évoqué la nécessité d’assurer une « gestion des risques » – alors même qu’on constate aujourd’hui à quel point les « experts » qui se sont succédé au pouvoir depuis le milieu des années 1980 ont rendu un État comme la France incapable de gérer une crise comme celle du Covid-19. Et ce à cause, d’une part, des logiques comptables  imposées à l’hôpital, symbolisées par la fameuse « tarification à l’activité » mise en place par Roselyne Bachelot**, laquelle a été pourtant dénoncée depuis lors par des chefs de service transformés en opérateurs de la rentabilité des soins dans des établissements sous-dotés en moyens humains et matériels. Nous payons aussi, d’autre part, le prix fort des délocalisations d’industries stratégiques conduisant des laboratoires pharmaceutiques français à faire fabriquer leurs principes actifs dans des pays asiatiques. Le plus frappant dans ces politiques prétendument sous-tendues par l’ « expertise » et la raison scientifique, c’est que la rentabilité y est présentée comme une fin en soi. On fait des « réformes » pour faire des « économies » ; mais pourquoi fait-on des économies ? Où va l’argent ainsi économisé ? On le voit, l’expertise est le masque que revêt une certaine idéologie qui s’inscrit dans des rapports de forces, de domination sociale. C’est ainsi que ces gouvernements d’« experts », prétendant donner la priorité à « la gestion des risques », nous y exposaient plus que jamais en démantelant méthodiquement les structures protectrices qu’offrait l’État-providence né des leçons de la seconde guerre mondiale. Nos gouvernants ont finalement transformé la politique – et notamment l’une des questions politiques fondamentales, celle de savoir comment régler la production et la répartition des richesses – en une gestion technicienne supposée conjurer les incertitudes de la vie. Experts de la gestion financière, ils avaient oublié le rôle premier du système de santé qui se rappelle à nous aujourd’hui. Le philosophe Alain, en plein entre-deux-guerres, mettait déjà en garde contre la mainmise des experts (militaires, à l’époque) sur le gouvernement d’un pays : « ne pensant qu’à une seule chose, ils essaient de la porter à la perfection » (Alain, Propos de politique, Éditions Rieder, 1934, LVI). N’a-t-on pas vu le syndicat Jeunes Médecins plaider auprès du Conseil d’État pour un confinement total des Français, alors que l’État, impuissant aujourd’hui encore à distribuer assez de masques et à pratiquer des tests, ne serait-ce qu’aux soignants, et à accueillir tous les malades en état grave dans les hôpitaux, eût été a fortiori bien incapable de pratiquer des distributions de nourriture « à la chinoise » au bas des immeubles ? Alain concluait : « selon le bon sens, le rôle du représentant du peuple est, au contraire, de plaider pour le peuple contre les bureaux ».

Non qu’il ne faille pas écouter les experts ; leur voix doit être entendue avec le respect que l’on doit au savoir ; tout le monde ne détient pas ce savoir au même degré : nous sommes égaux mais nous ne sommes pas identiques, notamment dans notre rapport au savoir, et la légitimité d’un discours ne saurait tenir qu’au nombre de gens qui s’y rallient. Mais si l’expert a une voix consultative de la plus haute importance, il ne doit pas non plus être seul décisionnaire. Les décisions ne peuvent se prendre de façon démocratique que par ce que les Grecs appelaient l’édoxè***, ce qui « paraît bon après une délibération ». Or, la délibération suppose le débat contradictoire, et que tout le monde puisse avoir voix au chapitre, même les moins « raisonnables » des citoyens : ne serait-ce que pour qu’on puisse leur prouver qu’ils ont tort, car on ne sait plus pourquoi, ni en quoi l’on a raison si le consensus règne en maître.

De l’impérieuse nécessité du débat démocratique
dans l’urgence de la crise sanitaire

Aussi, le Covid-19, loin de rendre illusoire le débat démocratique, le rend-il au contraire plus que jamais nécessaire, comme le recommande le Comité national consultatif d’éthique et, désormais, le Conseil scientifique lui-même****. Car, paradoxalement, des mesures prises par le gouvernement, sans concertation avec les personnes concernées, se sont avérées difficiles à mettre en œuvre sur le terrain, voire improductives : le confinement à domicile des personnes contaminées qui a occasionné des foyers de contagion familiaux, l’isolement des personnes âgées en EHPAD, l’impossibilité d’accompagner les personnes handicapées à l’hôpital, l’absence d’allègement des mesures de confinement pour les personnes atteintes de handicap psychique, la mise en bière immédiate des « défunts atteints ou probablement atteints du covid-19 » sans toilette mortuaire. Plusieurs de ces mesures ont dû être amendées ou retirées******. Sans concertation, nous avons perdu du temps dans l’aménagement de ces dispositifs.

Cette concertation est d’autant plus importante que, les experts eux-mêmes en conviennent, aucun des scénarios envisageables pour sortir de la crise n’est satisfaisant dans l’absolu. D’un côté, la levée du confinement, même partielle, entraînera une remontée en flèche des contaminations et, partant, un risque de submersion des hôpitaux ; mais, d’un autre côté, le maintien du confinement ne permettrait pas une immunisation collective suffisante des populations. C’est lorsqu’il y a aporie, c’est-à-dire impasse du raisonnement, que la démocratie prend tout son sens. Écoutons les médecins, mais écoutons aussi les patients ; écoutons les représentants des travailleurs confinés, rendus inactifs ou contraints à poursuivre leurs activités quand elles sont jugées stratégiques. Écoutons les chefs de petites et moyennes entreprises, que le confinement menace de la faillite. Écoutons les travailleurs sociaux et les psychologues qui mesurent les effets redoutables du confinement sur les violences domestiques ou sur le psychisme des populations. écoutons les professeurs qui tentent de maintenir une continuité des enseignements. Ecoutons celles et ceux dont les conditions de confinement sont plus difficiles encore que pour quiconque : écoutons les associations de personnes vivant avec un handicap, une maladie chronique ou en situation de dépendance, écoutons les gens vivant en EHPAD. Tous ces gens, assurément, ne seront pas d’accord, mais leurs savoirs d’expérience nous seront précieux. Certains ne verront que ce qu’ils supposent être leur intérêt personnel – quand celui-ci, on le sait, requiert que soit satisfait l’intérêt général qui en est la condition de possibilité. D’autres diront des choses fausses ou formuleront des propositions impraticables, mais on les corrigera, on les réfutera, et cela nous permettra de cerner les problèmes avec davantage d’acuité. D’autres encore, à n’en pas douter, nous feront tous franchement progresser, parfois même à leur insu. Disons-le clairement : le plus grand péril que nous encourions, avec le covid-19, c’est celui de l’unanimité qui est une ennemie de la démocratie. La force de la démocratie émane de ses faiblesses mêmes, comme l’a remarqué Claude Lefort dans L’Invention démocratique : du « lieu vide » de son pouvoir, de la légitimité toujours douteuse de ses gouvernants et de ses lois, de la « division sociale » qui toujours menace le corps social démocratique.

Alors, et si le covid-19 nous adressait une leçon de démocratie ? Voyons plutôt : en s’attaquant au corps humain, le coronavirus contraint ce dernier à développer des défenses immunitaires. Il est vrai aussi qu’impitoyablement, le virus révèle les faiblesses d’un organisme, comme il révèle les faiblesses de nos corps sociaux et de nos économies. Il ne faut toutefois pas penser la défense antivirale de manière individualiste : on l’a dit, c’est quand une majorité de corps humains sont immunisés contre lui que le virus recule. Il y a pis, ou mieux, selon le point de vue qu’on adoptera : en raison de son extrême virulence, le covid-19 a la caractéristique de provoquer une réaction excessive des anticorps, qui peuvent s’attaquer à l’organisme lui-même. Que n’y a-t-il à méditer dans tous ces symptômes viraux ! Agir à la fois individuellement et ensemble, se méfier des moyens mêmes qu’on déploie, à raison, pour lutter contre l’épidémie et qui peuvent menacer nos libertés individuelles et l’exercice même de la démocratie, et penser que la démocratie n’est jamais aussi forte que lorsqu’elle est menacée et qu’on a peur pour elle. Ayons peur pour la démocratie – dans les deux sens du mot pour : inquiétons-nous pour elle, et faisons de cette inquiétude un moyen de faire de l’autonomie des citoyens une réalité politique*******, et préparer le monde d’après la  pandémie. L’urgence sanitaire ne peut être qu’une urgence démocratique.

Florent Trocquenet-Lopez, professeur de littérature en classes préparatoires
Sébastien Claeys, chercheur en philosophie, responsable de la médiation à l’Espace éthique Île-de-France, université Paris-Saclay
Paul-Loup Weil-Dubuc, chercheur en philosophie, responsable de la recherche à l’Espace éthique Île-de-France, université Paris-Saclay
Arielle Castellan, professeur de philosophie en classes préparatoires

Notes :

* Pas une seule fois dans son intervention du 14 mars 2020, annonçant les mesures de confinement, Eduardo Philippe n’a évoqué ne serait-ce que le principe d’un débat démocratique, se contentant de mentionner des consultations d’experts, et concluant son intervention par des injonctions empreintes de paternalisme : « Mes chers compatriotes, notre objectif, avec le Président de la République est de protéger la Nation, de vous protéger. Chacune et chacun d’entre vous. (…) Mais j’ai confiance dans la capacité des Françaises et des Français à comprendre la gravité du moment et adopter tous ensembles les comportements civiques, responsables et solidaires qui nous permettront de surmonter cette crise. » Voir cet article sur le site gouvernement.fr.

** Loi portant réforme de l’hôpital et relative aux patients, à la santé et aux territoires du 22 juillet 2009, qui substitue une logique de résultat à la logique de moyens dans le financement des hôpitaux.

*** La forme impersonnelle ἔδοξε (édoxè) du verbe grec δοκέω (dokéô) est utilisée dans la formule initiale des décrets dans les cités démocratiques de la Grèce ancienne  : « ἔδοξε τῇ βουλῇ » (édoxè tè boulè ») : « il a paru bon à l’assemblée » (voir dictionnaire Bailly, article « δοκέω »).

**** Voir la note du Conseil scientifique rendue publique par Mediapart, « Une urgence sociétale. L’inclusion et la participation de la société à la réponse au Covid-19 ».

****** Nous pensons, par exemple à l’aménagement des conditions de sorties pour les personnes autistes dans le cadre du confinement ou à l’autorisation d’un accompagnement d’au aidant professionnel ou familial en cas d’hospitalisation d’une personne handicapée.

********* Voir, entre autres, les propositions formulées dans la tribune D’un plan de relance à un plan de transformation : la démocratie pour préparer le monde d’après, lejdd.fr,  11 avril 2020. Voir aussi : Emmanuel Hirsch, « Sur l’après confinement, un grand débat citoyen est urgent et indispensable », Libération, 24 avril 2020.