John Jefferson Selve : « Je cherchais une formulation pour briser l’époque » (Possession immédiate)

Possession immédiate (détail couverture)

Indubitablement, depuis une poignée d’années, Possession immédiate s’est imposée parmi les revues littéraires et plastiques comme l’une des plus créatives et riches de sa génération. Emmené par John Jefferson Selve, ce nouveau numéro ne déroge pas à la règle en se plaçant d’emblée sous un mot d’ordre rayonnant et vif : « Seule la joie retourne ». Rassemblant l’excellence de la nouvelle génération dont le toujours remarquable Simon Johannin, décidément un de nos grands contemporains, mais aussi des photographes à l’indubitable puissance visuelle comme Anna Prokulevich, ce numéro ne cesse de questionner notre époque terrassée par la mort. Autant de raisons d’aller à la rencontre de John Jefferson Selve le temps d’un grand entretien pour Diacritik.

Comment est née l’idée de ce nouveau et très beau numéro de votre revue Possession immédiate ? Comme tous vos numéros, celui-ci s’ordonne autour d’un mot d’ordre fort et vif qui lui donne son titre, à savoir « Seule la joie retourne » dans une très belle formule. Dans la note d’intention en ouverture du numéro, vous indiquez, notamment, à son propos, l’avoir retenue « pour sa belle étrangeté », parce qu’elle « cisaille et caresse les têtes » : a-t-elle été d’emblée le moteur du numéro ? Pourrait-on dire enfin qu’elle contient pour vous un programme esthétique qui vous permet de déployer un choix de textes ?

Je cherchais une formulation pour briser l’époque. Notre monde, souvent m’use mentalement ou du moins rabote les désirs, les élans, les libertés. D’une certaine manière les autres numéros de PI témoignent de ça ; mais j’avais alors un autre titre en tête pour ce numéro: L’infinie sécession. Et puis je m’en suis fatigué, ce titre n’était pas à sa place ici. Possession immédiate a une identité forte, un ton, une pénombre, avec ce titre je continuais dans le même sens. L’infinie sécession pouvait être l’intitulé qui rassemble les neuf premiers numéros. J’ai eu peur de la répétition. Au fond, je voulais un tournant. Si ce monde m’use toujours plus dans ses nouveaux conformismes, dans sa hargne automatique de l’autre, dans sa haine du langage et son ultralibéralisme assassin,  je n’en suis pas pour autant le sujet dépressif. Loin de là d’ailleurs. La joie, l’intelligence des autres, les rencontres m’ont toujours enthousiasmé (je n’éditerais pas sinon).  Je n’ai pas peur de l’ombre. C’est plutôt l’esthétique du bien-être et les attitudes qui en découlent qui me font souvent flipper.

Toutefois, à cette époque la mort rôdait autour de moi, des amis ont perdu des êtres très chers, un ami a voulu en finir. J’étais touché par la bande. Touché par les vivants eux-mêmes touchés, sans trop savoir comment faire avec toute cette peine que je respirais dans l’air. C’est à ce moment-là que je tombe sur cette phrase. Enfin, un livre me tombe littéralement dessus, d’une bibliothèque mal rangée. Je l’ouvre et je tombe sur cette phrase : Seule la joie retourne. Et je sais que c’est la phrase qui animera le numéro à venir. Cette sorte de mot d’ordre improbable sonnait comme une évidence. À l’heure des complaintes permanentes et de la foi narcissique en cours, j’ai toute de suite entendu que cette phrase était parfaite. Elle est au fond, à ce moment-là, le contraire d’un programme. Chacun se l’est approprié. J’étais très curieux de voir ce qu’allaient en faire photographes et écrivains. Je voulais voir et entendre ce qui anime les autres, que ce soit à travers des figures, des souvenirs, des témoignages ou des focalisations intellectuelles ou visuelles. Et composer ensuite la revue au mieux avec tout ça.

En ces temps de pandémie, et dans les circonstances particulières de la sortie de ce numéro pour l’instant uniquement disponible sur le Net, votre éditorial évoque aussi la mort qui habite tragiquement notre temps. Cette formule « Seule la joie retourne » peut ainsi se lire finalement comme un grand cri nietzschéen de vie, ou plutôt d’appel à la résistance de la vie, la joie incomparée de survivre après les désastres : pourriez-vous revenir sur cette question de la survivance par la joie ? Enfin, en quoi pensez-vous que la revue, le lieu même de la revue, peut être l’expression plus que nul autre, d’un renouveau capable d’en découdre avec l’épuisement qui, partout ailleurs, règne ?

Je reprendrais votre expression de : « joie incomparée » ; j’ai évoqué la mort mais pas les passions mortifères qui animent l’époque. Certes, je l’ai déjà fait dans des numéros anciens et chez vous, mais l’épuisement que vous évoquez réside pour ma part dans la nouvelle tension des discours identitaires. Qu’ils soient de droite dans leur xénophobie et de gauche dans l’ultra narcissisme de bonne conscience aujourd’hui sous algorithme ; nous en arrivons malheureusement à la même folie : la haine plus ou moins justifiée de ce qui n’est pas soi. Rien de nouveau sous le soleil vous me direz ! Mais j’ai le sentiment qu’il existe un certain mépris de l’Autre qui s’ignore totalement. Ce qui est assez nouveau. Langage appauvri de la démagogie de la haine contre novlangue fascisante qui s’ignore. Mettez au cœur de tout ça le mépris de l’élite (Paris) contre le peuple lambda (Gilets Jaunes mais pas que…) ; sans oublier le schisme : « jeunes vs vieux », et les tentations communautaires, nous ne sommes pas loin d’une asphyxie sociétale.

Il y a une certaine anarchie à la revue à ne pas se reconnaître dans aucune des paroles qui ont aujourd’hui droit de citer. Alors la  « joie incomparée », oui, parce qu’on ne se compare pas. La manière d’être et de parler aujourd’hui est compétitive, « on gère », on se compare, on se note,  on s’insulte, on s’évalue, on désire être en tête. Comme gagnant ou comme victime, peu importe. L’essentiel est d’être reconnu. C’est infernal et triste. Toutes ces manières sont les passions tristes (et vénéneuse) de notre temps. Elles viennent de partout. Et seule la joie échappe à ça. C’est une notion très particulière et complexe. Nous sommes loin d’en être au bout. Elle n’est pas performative. Il faut la chercher, en renifler les paradoxes, les étudier. S’attendre à la voir surgir là où elle n’est pas censé être.

Dans ce temps de pandémie et de confinement, ma seule joie un peu naïve contre l’épuisement que vous évoquez ne va pas être de croire que « le monde ne sera plus comme avant » vu les vautours aux manettes, il ne faut pas rêver… Mais cela va être de croire un instant qu’une pensée va naître autour de la condition de nos anciens. Je vous rappelle qu’au départ de ce « co-vide 19 », nous entendions : « Ce n’est pas grave ça ne touche que les vieux (sic !) ». Ensuite nous avons vu que l’état français jusqu’à un temps très avancé ne prenait pas en compte les morts des EHPAD (comme s’ils étaient des déchets ou l’insignifiance même…). Jusqu’à laisser les personnes âgées mourir dans la plus dure des solitudes. Ce qui s’est passé envers nos anciens, ce sont les graves symptômes d’une société épuisée, les symptômes d’un pays qui se déteste sans réellement le savoir. Et, je crois qu’il faudra une certaine forme de joie nouvelle en chacun de nous pour nous extraire de ce marasme et ne plus avoir honte de notre politique humaine. Alors oui, peut-être que le ralentissement temporaire que nous vivons ouvrira une brèche pour penser cela. Nous ne pouvons que l’espérer.

Je ne suis pas sûr d’avoir tout à fait répondu à votre question, mais une revue, mettre des gens différents pour un temps sous un cap, ne pas se laisser attraper, comprendre un peu ce qui se passe dans les désirs de l’autre : tout ça participe pour moi de la joie, ou du moins évite le rétrécissement volontaire de l’homme d’aujourd’hui. Comme le dit Yannick Haenel dans ce numéro « ne pas se laisser kidnapper dans la satisfaction organisée est le premier acte politique. »

Anna Prokulevich © Possession Immédiate

S’agissant des textes, ce riche numéro se divise entre deux catégories génériques, des textes tournés vers la création, d’autres hantés par la réflexion même si, toute désignation étant imparfaite et fragile, les textes de création interrogent et les textes de réflexion déploient un élan créatif. Je voudrais revenir avec vous sur le premier texte, celui liminaire au numéro, de Simon Johannin, compagnon de route de la revue depuis ses débuts : pourquoi l’avez-vous choisi pour donner en quelque sorte le ton de ce numéro ? N’est-ce pas un texte qui diffère sensiblement des textes précédents de Johannin où, notamment à la toute fin, dans une puissance poétique rare, la joie qu’il recommande est celle d’une union confiante dans le recommencement de la nature ? Est-ce que le retournement de la joie, c’est aussi une écologie par les textes ? « Sauver », c’est aussi le mot d’ordre du texte de Clément Roussier ? Peut-on lier les deux textes selon vous où la joie serait celle de la nature retrouvée ?

Le très beau texte de Simon ouvre le numéro parce qu’il s’agit d’un rêve dont la tangibilité ne cesse d’étonner, il possède le calme cauchemardesque d’une traversée qui se sait elle-même en train de traverser les marécages. Ainsi, ses rêves versent vers l’animal pour faire allusion à Bailly sur le sujet. Les bêtes sont des messagers, elles craignent notre crainte à les voir. Comme nous même nous nous défions de notre part animale. Où comme l’écrit Michel Surya aussi dans ce numéro à la toute fin de son texte à propos d’un phrase de Nietzsche : « qu’il lui avait fallu en passer par plusieurs individualités, qu’il avait toutes utilisées en tant que fonctions, mais que c’est la dernière qui comptait seule … » Les p          anthères de Simon sont cette part d’animal dans l’humain qui nous sera en dernier lieu nécessaire.

Quand au poème de Clément, c’est drôle, j’ai un temps hésité avec Simon pour ouvrir le numéro, il débute ainsi :

« On est là, au bord, tout au bord,
sans cesse perchés entre l’épiphanie et le coup de grâce
le tout recommencer ou tout finir pour de bon ;
nous sommes des équilibristes,
des marcheurs de cordes,
à pieds serrés sur le tendon vibrant des frayeurs humaines ; …»

À propos de l’écologie je ne suis pas sûr, il s’agit peut-être plus de l’union à l’animal ou alors à la nature. L’écologie, telle que l’on peut l’entendre ou la pensée, nous dit radicalement qu’il faut que l’on cesse d’être pour que la planète se porte mieux. Pour se sauver, il faudrait disparaître, c’est là notre petit paradoxe du moment. À moins de faire exploser les Data center et autres plateformes californiennes, et de mettre un contrat sur les grandes familles concentrationnaire de fortune de la planète, mais nous n’en sommes pas là. ;-)

Mais pour revenir à la nature, si je pense à elle,  je pense plutôt aux premières phrases de cette chanson de Nick Cave sur son chef d’œuvre Ghosteen, elle s’appelle Sun Forest, il faut entendre ce chant. Tout est là. Profondément :

I lay in the forest amongst the butterflies and the fireflies / And the burning horses and the flaming trees / As a spiral of children climb up to the sun/ Waving goodbye to you and goodbye to me /As the past pulls away and the future begins /I say goodbye to all that as the future rolls in /Like a wave, like a wave /And the past with its savage undertow lets go.

Au cœur de ce numéro se déploie aussi bien une réflexion en filigrane sur la sexualité, l’hymne à jouir de l’hymen à la joie en quelque sorte, comme une manière de palindrome. Cette réflexion apparaît avec force dans le texte de Mehdi Belhaj Kacem, « Jouir Immortel » qui développe une idée qui court également, en filigrane, dans d’autres textes ou d’autres photos, cette idée selon laquelle la sexualité serait une joie, celle de « la célébration « gratuite » de l’instinct d’auto-perpétuation ». Diriez-vous que cette loi, cette définition de la joie guident d’autres textes du numéro ou éclairent notamment les très belles photos notamment d’Anna Prokulevich ?

Mehdi  désarticule un cliché que l’on dit analytique, celui de la jouissance comme petite mort pour dire que celle-ci est « le soupirail même qui nous fait entrevoir l’infini » et cette « extase immanente » est certainement une source de joie pour qui aspire à entendre sa perpétuation par delà sa propre mort. Au fond, on touche d’une manière singulière au grand Art. Alors les choses ne sont pas autant pensées dans la grammaire de la revue mais chaque texte éclaire, et celui de Mehdi en particulier.

D’ailleurs, j’aimerais signaler ici la sortie juste avant le confinement d’un très grand livre de MBK, un livre-somme : Système du pléonectique, c’est chez Diaphanes, dans la collection Anarchies, j’ai eu de la chance d’en lire de grandes parties, c’est une fresque phénoménologique pour qui veut entendre et voir autrement les affres de notre temps.

Mais revenons à cette célébration, oui, il s’agissait de donner à voir, plus qu’une sexualité, un érotisme des corps, par delà bien et mal, par-delà l’essentialisation des genres et et sans aucune séparation des hommes et des femmes.  J’ai rencontré Anna quand elle avait 19 ans, il y a quatre ans, sa série : It’s all about love a quelque chose qui témoigne de la déhiscence sereine, d’une possession nouvelle, d’un eros à l’oeuvre. Je crois qu’elle voulait témoigner de cette joie-là. Il y a quelque chose de la célébration oui, en tout cas j’avais  envie de sortir d’une certaine guerre de tranchée médiatique bourgeoise que l’on tente d’instaurer entre les hommes et les femmes. Mais plus que de définition, il s’agit en tout cas  de brèches et d’intensités : Clarisse Gorokhoff, Georgina Tacou et Lolita Pille, écrivent aussi à leur façon sur ça. Ça va de l’espièglerie au combat instinctif et il n’y a pas de traduction intellectuelle à cela. Comme l’écrit Mathilde Girard dans la revue dans son texte La joie : «  Mais si tu avais su, si tu avais pensé ça n’aurait pas été la joie, ça aurait été la pensée de la joie et la joie t’aurait échappée. »

Texte de Simon Johannin © Possession Immédiate

Enfin, plastiquement, nous commencions à l’évoquer, votre revue propose toujours une recherche graphique accomplie qui se donne comme toujours double : en premier lieu, dans ce numéro, un accompagnement de figures qui vient rythmer les textes, par éclat de couleurs vives. Ce sont, deuxièmement, ces mêmes éclats de couleurs qui frappent dans les très belles photos réunies ici, celles notamment de Chiraz Chouchane, Mary Baldo ou encore Michaël Blin. A l’exception du travail de Pierre de Valombreuse en noir et blanc, toutes les photos sont en couleurs, couleurs toniques, vives, chaudes et vibrantes.
Le but semble en être double : par la vivacité chromatique, il s’agit, semble-t-il, d’identifier joie et vie, puissance de vie. Il s’agit, également, dans nombre de photos comme celles de Julien Langerdoff, d’associer les couleurs, à la joie de la carnation et à l’hymne érotique, l’hymne même à un érotisme. Est-ce ainsi que vous avez conçu le choix des photos et l’utilisation particulière de ce numéro, moins sombre à l’évidence que les précédents ?

C’est tout à fait ça. Et le travail saisissant et remarquable  de Pierre de Vallombreuse, avec ses photographies des peuples Palawan et Badjo est au centre de la revue comme une clef de voûte ou se mélange les peuples comme une sorte de Pangée imaginaire, une traversée d’un passé comme présent et présences. Et son noir et blanc photographique est étrange, un peu magique puisque j’y vois des sortes de couleurs comme dans un rêve, un souvenir, dont la puissance est sans objet. Ensuite, oui, Michael et Mary ont apporté beaucoup de force au numéro. Une grande beauté aussi, avec, un éloge à la douceur et au mouvement. Quant à Chiraz, comme les collages de Julien, ils ont leur point d’équilibre assez fascinant, rien de plus difficile que de réussir un collage, il faut comme ont dit en free jazz le  It. Ce que j’ai vu aussi en direct avec la confection du scrapbook que Philippe Azoury a fait dans les bureaux de Ben Wrobel, le directeur artistique de Possession immédiate.

Et puis nous n’avons pas négligé la peinture en plusieurs points, comme la découverte du travail artistique de Gérard Berréby, fondateur des éditions Allia. J’ai eu la chance de visiter son atelier. C’est d’une grande richesse, la série choisie va dans la matière brute de la couleur. Ferdinand Gouzon, grand ami et pilier de PI,  et qui écrit de très beaux livres sur l’art vient de m’envoyer un lien sur Derek Jarman et son livre Chroma, c’est aux éditions de L’Éclat, ça vient de sortir je crois. Le site est  truffé d’extraits incroyables sur les couleurs, c’est très bien fait. La couleur, son évocation, son vocabulaire sont pour moi une source de joie et de partage. Il faut aller voir. Donc oui, ce numéro sort de la pénombre, et je ne remercierai jamais assez tous les contributeurs. Pour ce dixième numéro de 200 pages, ils sont plus d’une quarantaine. Sans eux tous, rien de possible. Ça paraît évident mais c’est toujours bien de le redire.

Possession immédiate, volume 10, 15 € disponible ici en un clic pendant le confinement.