Etel Adnan : Un printemps inattendu

J’étais une enfant turbulente et je suis resté quelqu’un de remuant. Quand j’entre dans une maison, je vais tout de suite aux fenêtres.

Née le 24 février 1925 à Beyrouth, Etel Adnan est la “fille unique d’une famille qui a vécu la guerre et l’exil comme conséquence de la guerre.” Je me suis souvent demandé comment un système aussi fragile que le corps humain peut supporter des bouleversements aussi fréquents que ceux que le Moyen Orient arabe a connu et continue de vivre.
Son père était Syrien, “officier de haut rang de l’Empire Ottoman”. Sa mère, Grecque de Smyrne. Ils avaient tout perdu au moment de sa conception – Smyrne ayant brûlé en 1922, et l’Empire Ottoman ayant été démantelé, quelques années auparavant. Ils avaient dû s’exiler au Liban, “lieu de charme et de beauté”. Le soleil était quelque chose de très fort pendant mon enfance à Beyrouth. Comme j’étais fille unique, le monde qui m’entourait avait beaucoup d’importance. Le soleil tout particulièrement, car il est très présent là-bas et la ville avait alors des maisons basses, trois étages maximum. Je m’intéressais aux ombres aussi. Je me souviens que j’essayais de regarder le soleil en face assez souvent et ça me brûlait les yeux et m’aveuglait. Son père, Assaf Qadri, était musulman et parlait turc (et parfois arabe) avec elle ; sa mère, Rose-Lilia (dite Lily), était chrétienne et parlait grec avec elle ; le père et la mère communiquaient entre eux en français par écrit. Mes parents allaient ensemble parce qu’il y avait quelque chose d’historique et de tragique en eux. (…) Il y avait entre eux le partage et la mémoire des événements. (…) Les choses et les moments les plus heureux de leur vie se trouvaient toujours dans le passé.

Dans Voyage, guerre, exil, publié (et traduit de l’anglais) par Patrice Cotensin (responsable des éditions de L’Échoppe, et aussi directeur à la Galerie Lelong & co.), Etel Adnan écrit : J’ai vécu dès mon enfance avec la conscience, gravée en moi, que l’exil géographique n’est qu’un cadre pour un exil plus profond et contre lequel on ne peut rien. À l’âge d’un peu plus de vingt ans, alors que la seconde guerre mondiale est finie, elle va à Paris faire des études de philosophie à la Sorbonne. J’étais alors un oiseau qui s’envolait hors de sa cage et désirait partir au loin. Partout et nulle part. Elle poursuit ensuite ses études à Berkeley et à Harvard en Californie où elle passera la plus longue partie de son existence. Cette rupture, qui se révélera radicale, n’était pas un exil. C’était une aventure. J’avais décidé de m’offrir un destin auquel rien ne m’avait préparé. Elle devient enseignante, vers la fin des années 1950, du côté de San Francisco. Puis, ce sont les années 60 “et la révolution culturelle mondiale qu’elles produisirent”. Je m’en souviens comme d’une période où je devins intensément américaine et intensément arabe, étant donné le nouveau point de vue que j’avais, depuis la baie de San Francisco, sur le monde arabe.

Dans sa postface à Prémonition, publié en 2015 par la Galerie Lelong, Jean Frémon (à qui je dois la découverte d’Etel Adnan, poète et peintre dont les œuvres m’avaient échappé jusqu’à sa première exposition dans cette galerie, la même année) note qu’“après avoir commencé à écrire en français, Adnan s’est détournée de cette langue à cause de la guerre que les Français menaient en Algérie, elle ne reconnaissait plus comme sienne la langue de l’oppresseur. Elle opte alors pour le langage muet de la peinture. Quelques années plus tard (…), c’est par solidarité avec les mouvements américains de protestation contre la guerre du Viet Nam qu’elle choisit d’écrire en anglais et devient un poète américain.” J’entrais dans la langue anglaise comme une exploratrice, chaque mot était naissant les verbes lançaient des flèches. On pourrait égrener les lieux d’exil, jusqu’au dernier, paradoxal (mais peut-être non) : Paris où elle vit aujourd’hui, contrainte de ne plus trop se déplacer, interdite d’avion pour raisons de santé. Ainsi que diverses séquences de retours au pays natal (elle a été journaliste à Beyrouth dans les années 70). Notons au passage les titres de ses premiers écrits publiés en France : Jébu suivi de L’Express Beyrouth Enfer (P.J. Oswald, 1973), Sitt Marie Rose (Éditions des Femmes, 1978). Ou L’apocalypse arabe. Dans Un printemps inattendu, merveilleux titre pour un recueil d’entretiens que vient de publier la Galerie Lelong & co., on peut lire (et entendre la voix d’) Etel Adnan nous souffler à l’oreille : La poésie n’a pas besoin d’être politique dans son sujet. Ce n’est pas le sujet qui est important, c’est la façon dont vous le traitez. (…) Que vous parliez d’une rose ou de la situation en Palestine, vous pouvez écrire un poème. Comment ? C’est votre affaire, et celle du lecteur… En un sens, tout est politique (…) tout ce que l’on fait réagit sur le monde, même de façon ténue, invisible, mais qui participe au devenir général du monde. En ce sens, le fait de se laver les mains est aussi un événement du cosmos. Et au cours du même entretien (en 2015 avec Rewa Zeinati) : Nous sommes dans un temps de poésie tranchée et dépouillée, de minimalisme ; il est devenu naturel d’éviter tout développement.

Ces deux livres (Un printemps inattendu et Voyage, guerre, exil) sont publiés à l’occasion d’une nouvelle grande exposition à la Galerie Lelong & co., centrée principalement sur ses Leporellos (le tout premier datant de 1961). Les peintures d’Etel Adnan sont le plus souvent très simples, formellement, et toujours d’une grande justesse. Comme quoi suivre ses intuitions, travailler, comme dirait Henri Michaux, dans un état intermédiaire : entre façons d’endormi et façons d’éveillé, peut donner de bons résultats quand on ne triche pas. Il suffit de regarder, il suffit d’entendre, il suffit d’accorder nos sens : Etel Adnan ne triche jamais. Je peins dans un état de demi-éveil et demi-sommeil, mon esprit profondément concentré. Croire en vos instincts est essentiel. Elle s’est mise à peindre un peu sur le tard, alors qu’on lui faisait remarquer qu’il n’était pas logique qu’elle enseigne la philosophie et l’esthétique sans être passée à l’acte côté peinture. J’ai pu tout à coup faire quelque chose de mes dix doigts. Pastels. Dessins. Huiles au couteau. Sur papier, d’abord. Le plus souvent de petit format et généralement réalisés au cours d’une même journée. Activité longtemps secrète, peu reconnue. Mais alors qu’elle approche les 90 ans, sa participation en 2012 à Documenta 13 lui ouvre enfin les portes d’une reconnaissance internationale tardive (d’où le titre de ce recueil : Un printemps inattendu). Sa côte fait un grand bond en avant à un âge où – ironise-t-elle – elle ne peut plus dépenser cette manne imprévue. Elle publie à l’occasion un texte (traduit en Français par Patrice Cotensin chez Lelong) intitulé Le prix que nous ne voulons pas payer pour l’amour. Elle affirmera plus tard : J’ai toujours eu deux préoccupations. L’une est l’amour, l’échec de l’amour dû à beaucoup de choses, et au fait que la première personne que l’on a vraiment aimée vous hante à jamais. L’autre est mon amour de la Nature, mon besoin de nature. Tout cela ne cesse de me faire aller de l’avant. Et aussi : Ne pas voir de rivières, c’est une autre façon de mourir (…) Je ne sais quand j’ai écrit cela, mais c’est très vrai… Sans la mer, l’océan ou une rivière tout près, je suis comme une plante qui se meurt.

Etel Adnan, Leporello © Galerie Lelong & co.

“En 1990, Etel Adnan a recopié sur un leporello le texte intégral de Mezza Voce, le livre d’Anne-Marie Albiach. (…) Elle a fait un autre leporello avec un texte de Claude Royet-Journoud” écrit Jean Frémon dans L’Écriture des formes (Frac Auvergne / Galerie Jean Fournier, 2017). Étant lui-même poète et fin connaisseur de la poésie contemporaine, Frémon dit d’elle qu’elle est “poète visuel” – ce qui sonne juste. Car sa peinture est travaillée par la poésie, même si pour elle, peinture et poésie sont à l’évidence deux formes d’art bien différentes. (…) La couleur me donne une joie que les mots ne m’apportent pas en eux-mêmes. Je n’écris pas pour le bonheur d’utiliser les mots, mais par besoin de dire. Alors que peindre est un bonheur physique, immédiat. Il n’est pas si simple de parler de ses huiles, de ses dessins, de ses gravures, qui peuvent aussi bien s’appréhender comme des figurations que comme des abstractions, non qu’ils soient dans un entre-deux incertain, mais parce que sa quête de liberté, côté forme, est souveraine, transcendant les catégories de la manière la plus simple et radicale qui soit. “À peine a-t-elle saisi des pinceaux qu’elle a su donner forme à un espace libre, ouvert large. (…) C’est une surface où soudain apparaissent des convergences, des divergences, des affrontements ou des mariages de formes, des suspens, des horizons, des collines, des ciels, des dunes peut-être, des lacs ou des étendues d’eau, des soleils, des lunes, toutes sortes de choses aussi naturelles que l’air que nous respirons” (Jean Frémon, L’Écriture des formes).

Etel Adnan

Les peintures peuvent sembler faciles d’accès car visibles par tout un chacun mais elles peuvent aussi être hermétiques et mystérieuses comme des poèmes. Elles peuvent même être plus difficiles à comprendre. Des centaines de milliers de gens peuvent visiter une exposition et très peu vraiment la saisir (entretien d’octobre 2016 avec Zeina Zalzal pour L’Orient-Le jour à Beyrouth). Puis, à la question “Qu’aimeriez-vous que les gens retiennent de vous ?”, Etel Adnan répond : J’aimerais surtout que mes livres ne disparaissent pas immédiatement. Qu’ils soient lus au moins par quelques personnes quand je serai plus là. Aujourd’hui l’artiste plasticienne est devenue incontournable suite à quelques expositions récentes, comme à l’Institut du Monde Arabe à Paris, au Zentrum Paul Klee à Berne (“le sommet de ma carrière” dit-elle dans son recueil d’entretiens, notant son accord avec l’idée de Klee selon laquelle “un dessin, c’est une ligne qui part en promenade”) et dans de nombreux musées, centres culturels et galeries de la planète : en Europe, en Amérique(s) et dans certains Pays Arabes. Si ses peintures sont devenues très coûteuses, il est encore possible d’acquérir des estampes à prix raisonnable, notamment chez Lelong & co. Quant aux livres – proses, poèmes –, de taille généralement modeste, ils commencent à proliférer, qu’ils soient écrits directement en français ou, le plus souvent, traduits de l’anglais. Près de vingt-cinq titres ont paru ces dix dernières années, répartis pour l’essentiel entre quatre éditeurs : Manuella éditions (trois titres à partir de 2013) ; L’Échoppe (six titres à partir de 2014) ; Galerie Lelong, devenu en 2017 “Galerie Lelong & co.” (cinq titres à partir de 2015) ; et les Éditions de l’Attente (quatre titres à partir de 2013).

Etel Adnan

Intéressons-nous maintenant à ces quatre livres publiées aux Éditons de L’Attente (249 rue Sainte-Catherine à Bordeaux) dans la collection “Philox” (qui se propose de connecter la littérature poétique à des récits critiques, philosophiques, scientifiques…) :

LÀ-BAS (THERE) est le premier livre d’Etel Adnan, publié au printemps 2013 par les Éditions de l’Attente. Traduit par Marie Borel et Françoise Valéry, il se compose d’une série de 38 “poèmes en prose” (on pourrait dire aussi bien “méditations”) ayant le même titre (LÀ-BAS) plus un, nommé ICI, positionné entre le dix-neuvième et le vingtième poème de cette série. Il y est question de ce “cercle de mort qui entoure le Moyen-Orient” et de propositions pour en sortir : “accepter l’autre, l’ennemi qui est devenu au cours du temps réalité et mythe, corps et image”. Dans Un printemps inattendu, Etel Adnan dit à quel point elle tient à ce recueil écrit pendant la signature des accords d’Oslo en 1993 : À l’époque, c’était la première fois qu’on avait le sentiment que la paix allait enfin se conclure entre les Arabes – et pas seulement les Palestiniens – et les Israéliens. (…) Je croyais à une vraie paix. (…) Et puis malheureusement, la paix ne s’est pas faite. (…) Sans écrire de la poésie, j’aurais perdu la tête. La poésie est ma façon de faire partie du monde politique. Je parle politique dans le sens grec, c’est-à-dire le monde et la gestion du monde. J’écris ce que je pense et ce n’est pas perdu. Et ce n’est pas que salutaire, c’est aussi d’une grande beauté, de celles qui s’accordent aux formes de véhémence les plus intenses. La Californienne qui a toujours été choquée d’avoir été plus rapidement assimilée à la société américaine que les Indiens (Native Peoples) ou les Blacks (ces derniers ayant pourtant débarqué bien avant elle) écrit : Encore. Écoute, lorsque ton oreille s’accorde à la mer, elle qui reflète sa jeunesse dans ses propres eaux… pourquoi le ghetto Noir est-il si sombre à San Francisco, au crépuscule, quand l’océan écume en fureur blanche et l’Afrique porte une ceinture violette sur l’horizon. Nombre de poèmes de cette série sont ainsi porteurs de questions. La dernière (p.93) : Une créature nous a rendu visite, aucun des dieux ne lui avait donné de nom et nous l’avons appelée Mort, elle a pris le pouvoir sur nous, et les premiers jours de l’automne les feuilles jaunies sont tombées sur nos lits. Alors les arbres ont posé le regard sur leur nudité même et les avons-nous secourus ?

MER et BROUILLARD (SEA and FOG) est le deuxième livre d’Etel Adnan, publié à l’automne 2015 par les Éditions de l’Attente. Traduit par Jérémy Victor Robert, il est composé, comme son titre l’indique, de deux parties, la seconde étant elle-même découpé en deux temps : BROUILLARD, et CONVERSATIONS AVEC MON ÂME (cette dernière séquence est la seule versifiée de manière “traditionnelle”, tandis que les précédentes sont formées de courts paragraphes – fragments ou versets – longue méditation, tant poétique que philosophique, sur ces thèmes en perpétuelle reprise que sont la vie et la mort, et toujours au plus près des éléments, notamment atmosphériques. C’est d’une grande sensualité, comme étant écrit à fleur de peau (celle que l’on doit sauver en temps de guerre qui se trouve être aussi cette surface sensible sur laquelle peut s’imprimer la beauté du monde). La pensée a beau être inséparable de la vie, il serait merveilleux de la suspendre, de l’isoler, non pas dans une sorte de sommeil, mais dans la conscience la plus vive. Cet ouvrage est un peu plus épais – dans les cent-cinquante pages – mais l’échelle est la même. Il doit se lire en recherchant les bons tempi car notre artiste visuelle est aussi musicienne, autrement dit quelqu’un pour qui le silence n’est pas de repos, mais de tension. Compositrice par fragments (elle cite Héraclite) et montage, à la recherche d’une forme plus ample. Son (très relatif) “minimalisme” est américain. Au fond plus proche de celui d’un Morton Feldman (par ailleurs amateur d’art et collectionneur) que des trop fameux répétitifs (rien ne se répète strictement ici, nous sommes plutôt du côté de la variation – de la recherche de différences :  Le désir fait ressortir les différences. Des choses absentes nous entourent. Brouillard flottant.)

NUIT (NIGHT) est le troisième livre d’Etel Adnan, publié à l’automne 2017 par les Éditions de l’Attente. Traduit par Françoise Despalles, il est aussi en deux parties, la seconde s’intitulant Conversations avec mon âme (II) (cette fois sans majuscules). Souvenir : le 5 septembre 2014, lors d’une rencontre publique à la Fondation Cartier, Hans Ulrich Obrist demande à Etel Adnan de donner quelques indications au sujet de ce poème encore inédit. Elle lui répond : J’ai toujours aimé la nuit. Beaucoup d’enfants sont comme ça. On vous dit : va te coucher, il est huit heures du soir – et c’est juste quand on a envie de jouer, ou de rester avec les invités, etc. J’ai toujours aimé la nuit, je ne sais pas pourquoi… Quand j’étais étudiante à Paris, je ratais le métro, j’allais avec des amis à Strasbourg Saint Denis, puis à pied jusqu’à la Cité Universitaire, deux, trois fois par semaine. J’arrivais à trois heures du matin. J’aime la nuit et mon dernier poème… Je me dis : qu’est-ce que l’être humain aurait été s’il était un oiseau de nuit plus qu’un oiseau de jour. Voyez : nous fonctionnons surtout le jour. De plus en plus, puisqu’il y a de l’électricité, on fonctionne la nuit. Mais les cités effacent la nuit – la vraie nuit. Dans Le prix que nous ne voulons pas payer pour l’amour, elle précise : J’aimais la nuit, alors, et c’est toujours le cas. La nuit est un élément de l’amour ; comme le brouillard. Cela libère de l’espace, permet à la fraîcheur de le traverser. Sa magie exalte le corps, amène à la surface le mystère d’être tout simplement en vie, d’exister. Avec ou sans étoiles et galaxies, le ciel devient un territoire privé – le domaine même de l’imagination. Ce sont les moments où on atteint tout ce qu’il y a entre la lune et soi. Ouvrant au hasard NUIT, on peut facilement trouver un fragment se raccordant avec ce qui précède (même s’il est recommandé de lire ce poème d’un seul souffle). Par exemple : Et la nuit est une île couverte de neige, la vie, toujours au temps présent, / dans la nonchalance d’un ruisseau. Ou (quasi-incipit) : …cette forêt qui créa la nuit quand la lune regardait ailleurs. Dans ce poème, Etel Adnan se propose “de concilier l’inconciliable : la relation de la mémoire au temps” : Mémoire et temps, tous deux immatériels, sont des fleuves sans berges, et qui confluent sans fin. Tous deux échappent à notre volonté, nous dépendons d’eux pourtant. Ils peuvent être mesurés, mais mesurés par qui, par quoi ? (…) Nous pouvons admettre que la mémoire ressuscite les morts, mais ceux-ci demeurent à l’intérieur de leur mode, non pas du notre. L’univers recouvre le tout, une épaisse couverture. C’est dans ce poème qu’elle a écrit cette phrase inouïe : Mon père est né l’année où l’idée de l’éternel retour vint à l’esprit de Nietzsche ; probablement le même jour.

SURGIR (SURGE) est le quatrième livre – et dernier à ce jour – d’Etel Adnan, publié au printemps 2019 par les Éditions de l’Attente. Traduit par Pascal Poyet, il est aussi en deux parties, la seconde s’intitulant Conversations avec mon âme (III). Dans sa présentation, l’éditeur nous apprend que le New York Times décrit le travail poétique d’Adnan comme “héritier méditatif des aphorismes de Nietzsche, du Livre d’heures de Rilke et des versets du mysticisme soufi”. SURGIR, poème où l’agitation règne, s’ouvre par une séquence sidérante : Les pluies retournent au son de leurs origines quand la nuit commence à s’étendre ; dans les terres, la nuit est aussi longue que les avenues désertes d’une ville, / ou le chemin vers les galaxies lointaines. Les animaux ressentent la désorientation. / Les pensées sont métalliques et fondent dans l’eau salée. Leur fréquence augmente la mélancolie, l’omniprésente mélancolie. / Le sens est éphémère. / Le monde répercute son désordre, crée des vagues de détermination. / La lumière d’une bougie peut faire ressortir toute l’absurdité des victoires. / Regarder les pierres, là-bas, le mur fissuré, la pluie. / Enfant, j’ai été trouvée dans un panier, dit-on, plein de roses, et avec des rubans. Nulle mention des épines.

J’aurais pu accumuler bien d’autres citations, provenant d’autres livres, et non des moindres, comme son extraordinaire – et unique – “roman” publié par les Éditions des Femmes en 1977, Sitt Marie Rose, écrit dans l’urgence, en français et en un mois seulement, irrigué par la colère que l’auteure éprouvait contre la guerre qui avait commencé (le 13 avril 1975) au Liban. Ce livre a été republié en 2010, puis en 2015, par Tamyras. Ou encore cette brève prose d’une rare violence publiée en 2004 par Al Manar, Jennine, texte intense sur (et contre) la guerre et son cortège de massacres : Quand il faisait froid dans nos maisons non chauffées, on se réchauffait au souvenir des ancêtres, on se disait que nos arrière-grands-parents étaient des demi-dieux. Oui assurément. Rien de moins. Mais ils sont venus, les salauds, effacer à coups d’obus, nous dire que tout simplement on n’existait pas. En 2016, dans l’entretien avec Zeina Zalzal déjà cité (repris dans Un printemps inattendu), elle notait que progressivement, la colère s’est estompée. Même si mes écrits sont restés très longtemps politisés. Je me rends compte aujourd’hui que les quinze dernières années, je suis devenue plus philosophique dans mon écriture. Plus méditative. Plus tournée vers la poésie qui, chez moi, est une forme de pensée.

Etel Adnan © Galerie Lelong & co.

L’exposition Leporellos se tient à la Galerie Lelong & co. jusqu’au 7 mars 2010, soit une dizaine de jours encore après publication de cette chronique diacritique (qui, merveilleux hasard, est mise en ligne le jour même où Etel Adnan fête ses quatre-vingt-quinze ans). Un catalogue a été publié pour l’occasion, qui non seulement reproduit les œuvres exposées, mais les accompagne d’un texte important d’Etel Adnan (L’écriture et le dessin ne faisant qu’un) et une version remaniée de l’essai de Jean Frémon (publié dans L’Écriture des formes) déjà cité. Cet accrochage/installation se prolonge à deux pas, dans la librairie de la galerie qui propose de nombreuses estampes, ainsi que l’essentiel des ouvrages dont il a été question dans les lignes qui précèdent (et bien d’autres, dont le superbe catalogue de l’exposition au Zentrum Paul Klee).

• Etel Adnan, exposition Leporellos, Galerie Lelong & co., 23 janvier – 07 mars 2020 — Toutes les informations ici.
• Etel Adnan, Un printemps inattendu (Entretiens), Galerie Lelong & co., 164 p., 25 €
• Etel Adnan, Anne Moeglin-Delcroix, Jean Frémon, Leporellos, Catalogue de l’exposition, Galerie Lelong & co., 2020, 104 p., 25 €
• Etel Adnan aux Éditions de l’Attente