KANDID et NEUROGLOSS

KANDID – C’est vraiment bien de parler à un spécialiste des neurosciences comme vous, c’est un domaine tellement compliqué.

NEUROGLOSS – C’est juste. Je vais vous aider à y entendre quelque chose. Soyons précis, moi, mon truc c’est les neurosciences cognitives : on s’intéresse à la compréhension des mécanismes de la pensée à partir des découvertes sur notre cerveau. Mais on raconte tellement d’inepties…

KANDID – Vous faites allusion à ceux que l’on appelle les neurosceptiques, c’est ça ? vous allez pas me caser là-dedans tout de suite ?

NEUROGLOSS – Non, non. Je vois que vous, vous faites des efforts pour dépasser vos réticences cognitives, rien que votre disposition physique favorise votre disposition mentale, je vous expliquerai les neurones miroirs.

KANDID – Ben justement, au sujet des réticences, ma prof de philo elle avait expliqué que pour Karl Popper, la psychanalyse n’était pas une science. Parce qu’elle pouvait toujours tout expliquer et même si on en rejetait ses résultats, c’est qu’on opposait des résistances. Donc on pouvait toujours tout justifier. C’est pas un peu pareil avec les biais cognitifs, vous nous en trouvez toujours un ?

NEUROGLOSS – Ah ! ah ! oui, c’est très fin de dire ça pour la psychanalyse mais pour la science d’aujourd’hui, c’est comment dire, caricatural, c’est excessif, bien sûr que non. Nous sommes des scientifiques, nous avons des protocoles, une démarche expérimentale et puis nous sommes très divisés entre nous, c’est la preuve d’un dynamisme scientifique, vous savez.

KANDID – Mais quand même, il y en a d’autres des approches  scientifiques ? Elles ne voient pas des biais partout, elles ?

NEUROGLOSS – Bien sûr, les sociologues, les philosophes, les linguistes, les anthropologues… On les aime bien. Nous nous intéressons bien évidemment à ce qu’ils font mais comme devait le dire votre prof de philo, les paradigmes changent et certaines connaissances sont infirmées . Toute science suscite des critiques, on nous taxe souvent de réductionnistes, comme si nous ramenions tout au cerveau. C’est très caricatural, c’est excessif.

KANDID – Je veux pas vous embêter plus avec les biais mais quand on va dans une librairie, on dirait que nous sommes dans l’erreur en permanence, comme avec un péché originel qui collerait à notre cerveau. J’ai vu ce livre qui nous explique comment l’on se fait facilement abuser par notre cerveau : quand le mot “bleu” est écrit en jaune, on hésite, voire on répond volontiers qu’il est de couleur bleue. J’ai vu un autre ouvrage qui nous dit que nous avons tendance à mal lire les courbes et les graphiques. Et encore un autre, nous présente nos erreurs communes et décrypte notre bêtise. En fait, il n’y a plus que ça : les tromperies du cerveau qui sont « contre-productives » et en contrepartie, on nous explique comment « cultiver les capacités cognitives » et se « protéger » ou se “muscler” le cerveau contre la « désinformation ». Vous êtes vraiment si divisés entre vous ?

NEUROGLOSS – Ne vous fatiguez pas à me faire les guillemets avec vos doigts, je sais tout cela. Les gens sont curieux, ils veulent connaître les formidables possibilités de notre science !

KANDID – Alors, quand ils achètent les bouquins sur le cerveau, ils ne sont plus des victimes de biais ?

NEUROGLOSS – Vous êtes un peu taquin, Kandid, là vous êtes victime d’un raccourci de pensée : vous voyez ces livres et hop vous foncez en ne formant la pensée qu’avec ce que vous avez en tête. C’est une heuristique de disponibilité. Et il suffit que vous trouviez encore un livre avec les erreurs du cerveau en couverture et vous me faites les guillemets. C’est ce que l’on appelle les biais de confirmation.  Désolé de vous le dire.

KANDID – Ah bon.

NEUROGLOSS – C’est comme ça, c’est scientifique.

KANDID – Mais vous, vous devez bien en être victime de votre cerveau, en avoir des biais cognitifs ?

NEUROGLOSS – Bien évidemment, nous sommes victimes de perceptions inadéquates, moi-même je dis bleu quand c’est écrit en jaune, vous savez ce genre de petites expériences confondantes : personne n’y échappe, du polytechnicien au simple Neurogloss.

KANDID – Euh, vos limites s’arrêtent juste aux mots en jaune  ?

NEUROGLOSS – Ah mais non… là, ça me fait plaisir que vous abordiez un sujet qui me tient à cœur. Nous allons plus loin. C’est pour cela que nous pouvons travailler pour réduire les risques qu’encourent nos démocraties si fragiles.

KANDID – Quoi ?!

NEUROGLOSS – … qu’encourent nos démocraties…

KANDID – Non mais ça, je sais ce que c’est d’encourir mais quel est le rapport entre un cerveau qui confond le mot bleu et la couleur jaune et la démocratie ? Pour l’apprentissage des nombres, pour celui des langues, vous avez peut-être des choses à décrire mais pour la démocratie… Pourquoi vous faites ça ?

NEUROGLOSS – Ah!ah ! vous en avez des questions, « pourquoi vous faites ça ? », eh bien pourquoi nous ne le ferions pas, cher Kandid ? Mais parce que tenir compte d’autrui, de son avis, faire confiance ou ne pas faire confiance à quelqu’un, c’est dans le cerveau ! là, dans le cerveau !

KANDID – Vous êtes sûr ?

NEUROGLOSS – Oui, les expériences le confirment, faites-moi confiance.

KANDID – Déjà ? On se connaît pas bien quand même…

NEUROGLOSS – Avec quelques exercices, un peu d’entraînement cognitif – si je peux le dire comme ça pour vulgariser – vous serez moins sensibles aux tromperies, aux infox qui pullulent sur les réseaux. Notre cerveau est bombardé d’informations, Il faut pouvoir le laisser décider avec les bonnes vitesses de pensée. Vous savez les démocraties sont instables et fragiles.

KANDID – C’est bizarre, ça me rappelle un vieux truc : ma prof de philo elle m’avait déjà parlé de Jürgen Habermas, avec lui on était déjà « cognitivement dissonant » (‘scusez pour les guillemets) quand on ne voulait rien entendre des vérités de la science pour maintenir intactes ses convictions religieuses ou éthiques, ou alors il fallait chasser ces moments de dissonance. C’était la condition pour la délibération démocratique : rechercher des communications sans distorsion. En fait, vous faites le même coup, non ? Je veux pas vous fâcher, hein, avec le rapprochement mais c’est un peu ça, non ?

NEUROGLOSS – Non !

KANDID – ?

NEUROGLOSS – Non, là, vous dissonez.

KANDID – Pourquoi on écraserait toujours le bas pour aller vers le haut avec la démocratie ?

NEUROGLOSS – Vous dissonez complètement  !

KANDID – On nous parle toujours de “démocratie des crédules”, aussi attardés que leur cerveau bloqué à la mauvaise vitesse de pensée comme vous dites.
J’ai un exemple : vous avez lu les bandes dessinées de vulgarisation sur le cerveau ?

NEUROGLOSS – Vous n’aimez même plus les bédés ?

KANDID – Justement, je les aime bien alors c’est pour ça : quand on me donne un exemple de vos heuristiques, là, on me montre un personnage qui par automatisme crie “tous pourris !” dès qu’on  lui parle des politiques. C’est ça que je ne comprends pas, pour me dire qu’il y a des raccourcis on me fait un gros raccourci avec un citoyen lambda forcément mal dégrossi.

NEUROGLOSS – Mais voyons, c’est une simple bédé pour aider ces gens qui…

KANDID – … et l’autre jour on m’expliquait qu’il ne fallait pas mettre son bulletin de vote tout de suite mais se poser deux secondes, faire une sorte de pas de côté pour considérer le point de vue adverse. Il faut se taper des exercices comme ça pour retirer la couche de non-rationalité qui vous embête ? On va faire de la gym cognitive comme ça à l’école ?

 NEUROGLOSS – Eh oui, il le faut.

KANDID –  Ca, j’ai compris qu’on nous dit “il faut” et on nous promet plein de choses pour l’école, avec les mêmes mots que vous et de la numérisation massive des copies en veux-tu en voilà.

Et chez les grands, on va faire comme Tocqueville et leur dire que la démocratie porte en elle les neurogermes de sa déstabilisation ?

NEUROGLOSS – Ah oui, ça me plait !

KANDID – Vous allez nous trouver un neurodespote démocratique ?

NEUROGLOSS – Hum, vous dissonez plutôt pas mal mais il faudrait vérifier quelque chose : allongez-vous ici, Kandid…

KANDID – Dans le grand tube, là ? Ça a pas l’air très confortable…

NEUROGLOSS – Mais non, les bras bien allongés s’il vous plaît, oui comme ça…

KANDID – … je me sens un peu comme une momie.

NEUROGLOSS – Le cerveau fait preuve d’une grande plasticité, habituez-vous à votre momie.

KANDID – … mais !

NEUROGLOSS – Et ne restez pas de biais comme ça !