Louise Bourgeois par Jean Frémon (Calme-toi, Lison)

Louise Bourgeois 1982, par Robert Mapplethorpe
Louise Bourgeois 1982, par Robert Mapplethorpe

Parmi les figures de l’art contemporain représentées sur les tableaux retrouvés de Randall, dans le roman de Jonathan Gibbs, p. 172 : Louise Bourgeois. Et c’est justement Louise Bourgeois que figure un court (et magnifique) livre de Jean Frémon, Calme-toi, Lison, Louise Bourgeois prise dans un monologue intérieur en « tu », parfois interrompu par un « je », bribes de souvenirs et sentiments évidemment imaginaires mais ancrés dans la biographie — l’enfance à Choisy-le-Roi, le mariage avec Robert Goldwater, le départ pour New York, la création, Jerry Gorovoy…
Jean Frémon écrit à partir de sa longue fréquentation de l’artiste depuis les années 80, lui qui, directeur de la galerie Lelong (Paris et New York), organisa sa première exposition en Europe, en 1985.

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C’est la face intime de Louise Bourgeois qui s’expose ici, dans un portrait qui fait de Louise Bourgeois son propre modèle, non un visage mais un hémisphère intérieur, souvenirs, névroses, récit de soi, motif central d’une œuvre qui a toujours creusé mémoire et récit.
Jean Frémon rend la texture d’une voix, les rythmes et tensions qui la traversent. Justement s’organise à Paris une rétrospective de l’œuvre, longtemps ignorée, Louise Bourgeois ne pourra pas se déplacer, elle ne voyage plus, sinon dans sa tête.

Elle (se) raconte mais n’a t-elle pas toujours été « fabricante de fables » ? « On dit que ce sont des sculptures parce qu’elles sont en marbre ou en fer ou en bois, en réalité ce sont des fables, de petites histoires du passé, restées en travers de ta gorge, des pilules mal avalées, que tu débites, que tu marmonnes, que tu rumines ».

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Ni biographie ni livre de critique d’art, mais texte sensible sur une immense artiste, Calme-toi, Lison est, depuis un « tu » à New York et en fin de vie, ce portrait diffracté, presque démembré, comme certaines des œuvres de Louise Bourgeois qui exposent enfance, rapport au père, ou à la mère (l’araignée), blessures et failles pour donner forme à ses tropismes, ses obsessions, ses rituels. Le texte épouse la manière et la matière de Louise Bourgeois — trouver son histoire, la dire, lui donner forme — il est tissage et broderie, écheveaux (de cheveux), escalier qui ne mène nulle part, « rien que pour dire la douleur de l’escalier — avec, derrière l’un d’eux, un cœur rouge de cire, et au pied une petite personne écrasée. Écrasée parce qu’abandonnée. Vous ne la voyez pas mais elle est là, toujours, au pied de tous les escaliers. Personne ne la voit, mais toi tu sais qu’elle est là, criant en silence. Abandonnée ».

Tel est ce texte, dire ce que personne ne voit de l’artiste, dire l’œuvre sans la représenter autrement que par des mots, dire le cri et l’origine de la douleur, un chemin vers une pratique artistique dont critique et public ne percevront que tardivement l’importance. Jean Frémon raconte l’escalier qui mène à soi, dans l’enfance les feuilles cousues sur les tapisseries achetées et vendues par le père, à la place des sexes, la mort de la mère ensuite représentée dans les araignées dans un rituel qui est expression et conjuration du deuil, il dit les sculptures qui sont elles aussi des liens, le tissage d’une œuvre à une autre comme une quête ininterrompue, devenue sujet et objet de ce monologue, adresse indirecte à un autre que soi.

Louise Bourgeois pense à L’Encyclopédie chinoise de Borges et Calme-toi, Lison pourrait en être un chapitre, variation sur les mots et les choses (Foucault cite le texte de Borges dans la préface de son essai), classification d’animaux « innommables », recueil et collection, réseau hétérogène dont la subjectivité serait le centre, organisant une représentation dans son chaos et son désordre fondamental, à lui seul forme et poétique, archéologie d’un savoir de soi comme des autres.

La langue est matière, dans ce texte bref et dense, travaillé par un vagabondage intérieur comme autant de tentatives d’échappées, jusqu’à l’envol final. « Tu as fermé tous les volets, ouvert toutes les fenêtres et toutes les portes dans l’espoir d’un courant d’air. En vain. Pas un souffle ». Même sensation d’enfermement dans les souvenirs et images qui remontent de l’enfance, transportées d’un continent à l’autre depuis Choisy, albums, reliques, bibelots et 78 tours à « la mort de Père », espoir d’un ventilateur qui viendrait aérer New York sous la canicule comme cette vie dont les images pèsent et envahissent, comme un espace et un territoire intime, cet entre-deux d’une vie entre ici et là, « c’est comme ça l’exil, ça sépare. Séparée de là-bas et séparée d’ici. Séparée de tout ».

Le monde serait damier ou échiquier, « infini, complexe, désordonné, chaotique ». « Et ce n’est pas un échiquier, le monde », il faut inventer sa forme, se détacher des pères et du Père, fabriquer des questions, « des questions en bois, des questions en fer, des questions en marbre ».

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« Un jour je me suis dit : Tu peux toujours tailler le bois, pétrir la terre ou polir le marbre mieux que personne, à quoi cela sert-il si tu ne racontes pas ta propre histoire ? (…) Mais attention. Ton histoire n’est pas celle qu’on t’a racontée. Celle qu’on a voulu à tout prix te faire accroire. Nous sommes des récits, des strates de récits, nous sommes l’entrelacs, le tissu des récits racontés par les autres, les parents, les aînés (…). Nous sommes ce que les autres disent que nous sommes. Notre nom agrège peu à peu des bribes d’être ».

Contre le conte tout fait, ou cette histoire subie dans et par le récit des autres, « tisse ton monologue, ma fille, voilà ce que je me suis dis » : au plus près d’une voix intérieure et intime, Jean Frémon tisse à son tour le monologue de Lison, sous le nom hérité de Louise Bourgeois pour la scène de l’art.

Jean Frémon, Calme-toi, Lison, éd. P.O.L., 2016, 118 p., 9 € — Lire un extrait en ligne

Jean Frémon a également écrit, parmi de très nombreux autres livres, plusieurs textes sur Louise Bourgeois, Louise Bourgeois, femme maison (L’Échoppe, 2008), Naissance, Dessins de Louise Bourgeois (Fata Morgana, 2010) et Louise Bourgeois : Moi, Eugénie Grandet (Gallimard, 2010).

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En février 2016, un autre roman centré sur Louise Bourgeois a paru au Seuil, signé Xavier Girard (Lire ici l’article de Diacritik sur Louise Bourgeois face à face).