Le château des animaux : « se souvenir du dernier jour où nous n’avons rien fait »

En adaptant librement La ferme des animaux de George Orwell, Xavier Dorison et Félix Delep se sont attaqués à un Everest. Leur représentation du monde anthropomorphique Orwellien est éclatante et ce château sur lequel règne un taureau despotique est un havre terrible où la cruauté des puissants est à la mesure de l’espoir des faibles.

Cela faisait longtemps qu’on n’avait pas vu une telle réussite graphique pour un premier livre. Avec Le Château des animaux, Félix Delep fait preuve d’une maîtrise incroyable : trait, couleur, décors, lumière… on touche à la perfection. Dès la première image – ou plutôt le premier tableau pour emprunter au vocabulaire théâtral – le lecteur est saisi par ce style précis, ce dessin appuyé, qui entre l’apparition des personnages et la présentation du décor global, créent une unité visuelle forte et annoncent la fresque à venir.

Si la fable est animalière, les sentiments, eux, sont très humains. Pour Xavier Dorison, « La ferme des animaux est l’un des chefs d’oeuvre de George Orwell, et l’un des romans majeurs du XXè siècle, peut-être le roman qui décrit le mieux (…) la tragédie majeure de son époque : le processus de confiscation des idéaux démocratiques par des dictateurs sanguinaires ». Publié en 1945, le roman dystopique d’Orwell (relire en BD la biographie dessinée signée Sébastien Verdier et Pierre Christin chez Dargaud) est une satire ouverte du régime soviétique et de la révolution de 1917. Critique des régimes totalitaires, du Stalinisme, de la dérive autoritaire, La ferme est un roman désabusé, cynique, amer : après avoir cru gagner leur indépendance, les animaux ont perdu tout espoir. Si les maîtres ont changé, l’illusion d’une vie meilleure n’a duré qu’un temps ; les aspirations collectives ont peu à peu été remplacées par les ambitions personnelles et l’attrait irrésistible du pouvoir né de l’émancipation. Oubliés les préceptes originels et les rêves communs de liberté absolue : désormais, « tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres. »

Avec Le Château des animaux, Xavier Dorison formule le postulat qu’Orwell était bien plus qu’un commentateur de son époque : il était un visionnaire et il peut être relu aujourd’hui à l’aune de l’histoire du monde. Qui a maintes fois répété le schéma décrit dans son roman vieux de plus de 70 ans. Mais pour le scénariste, si Orwell a vu juste, « il n’a pas tout vu ».

Napoléon le cochon a été remplacé par Silvio le taureau, despote massif, président d’une république autoritaire dans laquelle les bêtes sont de somme, travaillent pour la collectivité à la reconstruction du château et pour remplir le grenier (réserve de nourriture censée nourrir tous les animaux). Dans cette république, le tyran est aidé par des chiens miliciens numérotés et un coq aux ordres. Cette minorité tient sous son joug, vaches, cochons, oies, poules, chèvres et gouverne par la peur et la violence. Et si une quelconque rébellion ou une émeute de la faim semble vouloir naître, Silvio et ses chiens répriment dans le sang le moindre début de contestation. Et en profitent pour revendre les morts aux humains avec qui ils commercent.

 

Si le propos et la représentation sont terribles, le sequel de Dorison et Delep est porteur d’espoir : à la tyrannie, à l’inéluctabilité d’un destin qui s’écrit dans le sang et la mort, les auteurs opposent la non violence, le rire, le ridicule comme armes et moyens de résistance. Mais pour que l’espérance revienne, il faut parfois un élément déclencheur. C’est un rat qui sera ce catalyseur, ermite itinérant qui dispense sa connaissance du monde et moque les puissants. Un rat que Silvio voudra réduire au silence, mais que sauveront Miss B., seule chatte de ce cheptel productiviste, aidée de César, lapin velléitaire aux allures de Dom Juan de basse-cour. Grâce à eux, pour le bien commun, pour faire taire la peur, pour faire naître l’espoir, le miracle aura lieu, pouvoir espérer, c’est déjà être libre.

Graphiquement inspiré, avec des dialogues subtils et terribles, Le Château des animaux est non seulement un hommage, une extension de la lutte menée par Orwell pour la vérité et la liberté, mais aussi et surtout un conte très actuel. Un nouveau commentaire d’une époque qui continue de voir encore et toujours les dictateurs en puissance dévoyer dans une indifférence coupable les idéaux les plus purs.

Xavier Dorison & Félix Delep, Le Château des animaux, tome 1, Miss Bengalore, 72 p. couleur, Casterman, 15€95

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