D’une Youtubie maudite

En français, on les qualifie de « chaînes cancer« , en anglais ce sont les « toxic channels« . Leurs vidéos vous attirent avec des titres en gros caractères blancs sur fond noir, avec les propos les plus clivants possibles, les actions les plus stupides. Au besoin, elles vous promettent de gagner une carte cadeau en échange de commentaires, de clics et de pouces bleutés. On y trouve toutes les meilleurs infox, les mises en scènes bidonnées, les meilleures dénonciations gratuites des autres chaînes et des personnalités en vue, les accusations malsaines de SJW (le Social Justice Warrior défend la représentativité de la diversité et des minorités, cible parfaite pour l’alt-right) bien connues du monde des jeux vidéo. En se posant ainsi en grandes méchantes de toute la Youtubie, elles nourrissent l’algorithme qui leur rémunérera au mieux leurs égarements.

Pour les autres membres de la communauté, ces chaînes sont considérées comme un dévoiement, là où l’on cherche à instaurer une morale, là où l’on voudrait être une école pour toute la Youtubie en devenir. D’ordinaire, la sincérité est de mise, on se corrige mutuellement, on identifie par tâtonnements communs ce à quoi on tient et ce que l’on met à distance. Les petites autorités émergentes se construisent en miroir, se forgent un vocabulaire, des récits, des règles à partager. Aussi la chaîne cancer se voit-elle accusée de rompre le contrat de sincérité. Elle en vient à d’autant plus saturer l’espace qu’elle ne rechigne pas à produire à haute dose des vidéos interminables pour exister, sans s’encombrer des montages soignés des concurrents. D’un même mouvement, elle sape les efforts des besogneux et réduit leur visibilité.

Le vocable, chaîne cancer, de la maladie proliférante exprime donc les angoisses suscitées par une menace interne :  une dynamique négative susceptible d’entraîner vers le fond, aussi bien ces mauvais youtubeurs que les vertueux. L’expression anglaise Toxic Channel nous permet quant à elle de mieux appréhender les effets collectifs. Pour cela, parmi les nombreuses occurrences du toxic dans notre monde, le parallèle avec les “actifs toxiques” de la crise des subprimes mérite le détour. Dresser ce parallèle, c’est déjà admettre que le succès d’une chaîne cancer repose sur un principe spéculatif : comme pour un titre financier, ce qui compte, ce ne sont pas les qualités intrinsèques du produit mais ce que le marché en retient. Si tout le monde se précipite parce que tout le monde semble se précipiter, la demande pour ledit produit est stimulée et mécaniquement sa valeur augmente. Nous sommes tous des cliqueurs malgré nous, et l’on aurait beau jeu d’accuser trop vite les vilains toxiques – comme dans le monde de la psychologie et du développement personnel. Nous sommes embarqués en commun, dans un processus aux responsabilités multiples. Il faut alors accepter un deuxième parallèle avec la finance. L’instabilité et l’opacité des produits sur les marchés ont conduit à développer toujours plus de produits dérivés, c’est-à-dire de ces titres forgés pour se prémunir contre les risques des premiers produits. Aussi, à mesure que le risque s’intensifie, la demande et la valeur des titres secondaires augmentent. Cette situation paradoxale se reproduit avec nos vidéos de Youtubie :  l’existence de chaînes cancer occasionne l’apparition de vidéos morales pour dénoncer leurs pratiques. Là aussi, les clics des uns se multiplient lorsque la vilénie des autres s’affirme. Ce qui ne manque pas d’alimenter la suspicion. Le justicier ne mettrait-il pas à profit son supplément de moralité ? On ira alors visionner sa production pour juger de sa moralité réelle, comme on pesait l’âme de l’Égyptien avec une plume sur le plateau concurrent de la balance.

Ainsi, la barre de droite des vidéos recommandées par la plateforme finit-elle par soumettre à nos clics trois types de miniatures conjointes : les chaînes aux comportements toxiques, celles qui voyant cette tendance se revendiquent en toute opportunité comme telles, mais aussi les anti-toxiques plus ou moins sincères.


Au bout du compte, le cliqueur est entraîné de vidéo en vidéo, dans ce qui est communément appelé des Rabbit Holes, en référence à la descente interminable d’Alice au fond du terrier. En s’enfonçant toujours plus de l’autre côté d’un miroir qui lui aura d’abord réfléchi sa propre image, le cliqueur risque bien de ne  plus savoir à quelle autorité se vouer. Les petites autorités en formation ? les autorités sanctionnées par les suffrages du marché ? Les autorités qui s’érigent en agences de notation des concurrentes ? (Top 5 Most Toxic Youtubers)

Mais Alice s’est d’abord trompée, pensant que sa chute la mènerait sur le versant sud de la Terre, où elle chercherait le nom de la contrée auprès d’habitants à la tête à l’envers. Elle rencontre finalement un monde qui n’est pas retourné mais un monde sans dessus-dessous, où le bon et le mauvais, le sens et le non-sens redistribuent autrement les morceaux du monde à l’endroit. Les mondes à l’envers, les Upside Down d’Alice ou de nos séries (Stranger Things) sont imprégnés d’un toxique qui ne nous est étrangement pas si étranger.

Devant le miroir, dont le terme spéculation tire son origine (speculum), le temps s’allonge, se déforme, risque de nous mettre en retard, jusqu’à ce que nous soyons prêts à remettre notre image à l’endroit.