Présences indiennes dans la littérature du Canada : 1. Robert Lalonde

Trois chroniques, centrées sur un « Canada littéraire » seront proposées, privilégiant les présences indiennes, ces présences invisibles dans la plupart des œuvres ou subrepticement notées au détour d’une phrase. La première est consacrée à l’écrivain Robert Lalonde et à son rapport à l’indianité. 

Il fallait en effet commencer par celui qui se dit, au détour d’exergues et de récits, « sang mêlé » et « fils-mêlé », élevé au village du côté des Blancs, entre autres par un père métis et une grand-mère Iroquoise, « un mêlé, un déchiré » : il a d’ailleurs écrit la préface de l’ouvrage de Maurizio Gatti sur la littérature amérindienne francophone du Québec.

La seconde se centrera sur une étoile montante de cette littérature, Naomi Fontaine, en indiquant succinctement celles et ceux qui l’ont précédée et qui animent avec elle ce champ littéraire. La troisième et dernière chronique s’intéressera à deux romans, distants dans le temps mais faisant une place intéressante aux tensions entre ces Premières Nations et les Canadiens blancs, Cantique des plaines de Nancy Huston (1993) et Taqawan d’Eric Plamondon (2017). C’est un autre regard, complémentaire de celui porté aux 51 écrivains canadiens et québécois du Dictionnaire des écrivains francophones classiques de Corinne Blanchaud (Champion, 2013) ; le seul auteur, présenté par Anne-Marie Petitjean, qui inclut dans sa création les Premières Nations, est Yves Thériault. Bernard Assiniwi, au moins, n’aurait-il pas mérité de faire partie de cette sélection ? Ce silence et cette invisibilité méritaient d’être effacés pour approcher de façon plus complète la ou les littératures du Canada. C’est aussi l’occasion de lever le voile sur une littérature francophone assez méconnue.

Notons, pour ce qui est de l’actualité en France, que Jean-Paul Dubois, lauréat du Goncourt 2019 pour Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon  – un titre qui pourrait être celui de ces trois chroniques – choisit comme espace central de son roman la prison de Montréal. Le protagoniste, Paul Hansen, incarcéré pour deux ans, introduit la culture amérindienne par des citations de Serge Bouchard, anthropologue et journaliste québécois, auteur de nombreuses études sur les Inuits, les Amérindiens, les Métis et les peuples autochtones d’Amérique du Nord, dont « L’homme est un ours qui a mal tourné » ; sa femme, Winona, est une Indienne Algonquine : « Je n’étais encore qu’un Français au pied lourd ignorant à peu près tout des astuces de la tente tremblante, des règles mystiques (…), de la légende fondatrice du raton laveur, de la raison pré-darwinienne selon laquelle « l’homme descend de l’ours » et de l’histoire qui raconte « pourquoi le caribou est taché de blanc seulement sous la bouche » ».

Robert Lalonde est écrivain et acteur, né en 1947, à Oka, à 50 kms à l’ouest de Montréal, au confluent de la rivière des Outaouais et du lac des Deux Montagnes. De par la complexité de la distribution des espaces dans cette municipalité, les relations ont été explosives, particulièrement lors de la crise d’Oka en 1990, contre les « guerriers mohawks ». Lalonde est l’auteur d’une œuvre riche et multiple et de nombreuses activités culturelles comme le théâtre et l’enseignement. Il avait été l’un des invités de la rencontre Étonnants voyageurs de Saint Malo en 2011. Son premier roman, La Belle Épouvante, est sorti en 1981 au Québec et en France.

Le second, Le Dernier été des Indiens, ne trouva pas, tout d’abord, d’éditeur au Québec et il a été édité par Le Seuil en 1982. Dominique Demers écrit que « cette histoire de sexe et de sauvage » a surpris « tout le monde et en a choqué plusieurs ». Comme c’est le cas pour de nombreux récits ou romans de Robert Lalonde, le texte se construit sur de courts chapitres non numérotés. Le onzième est exemplaire des écartèlements du jeune Michel qui ne veut pas admettre la fracture entre les deux communautés, celle où il vit et grandit et celle qu’il se choisit. Il s’adresse à son grand-père, mort peu avant : « Qu’est-ce qu’ils ont contre lui, contre l’Indien ? Ils haïssent ce que je porte en moi et qui lui ressemble. Ils haïssent notre complicité, sa façon de m’aimer, sa joie noire. Et pourquoi veulent-ils me mener ailleurs, dans un monde clos, sans vol d’outardes au-dessus de nos têtes ni chute libre du temps ? (…) D’avoir vécu avec l’Indienne, ta femme, ses mystères quotidiens et ton bonheur fou et cette division en toi, le rouge, le blanc, elle, le clan, le clan et elle, est-ce tout ça que tu me lègues, comme un héritage que les autres n’auraient pas voulu ? (…) Ces courses folles que tu as vécues avec la sauvagesse grand-mère, l’Iroquoise, la plus forte de la réserve, au début, du temps de vos amours, quand le pâle n’avait pas encore étouffé le foncé, avant que ça se civilise tout de travers dans le village, toutes vos ruses, comme autant de faits d’armes, pour échapper à leur mesquineries, c’est à moi, grand-père, que tu confies tout cela comme un ouvrage à finir, comme un sens à ma vie ? »

Des liens unissent ce roman à celui qui est publié en 1993, Sept lacs plus au Nord, puisque Michel, adulte, que l’Indien Kanak a initié, l’été de ses 13 ans, à la liberté de son corps et de ses désirs, entame, sous la conduite énigmatique mais ferme de sa mère, un voyage dont il ne connaît pas le but mais qui sera de retrouver Kanak dont on comprend qu’il a fui la répression, « la drôle de guerre dans la pinède d’Oka » et l’enfermement dans la réserve. « Il démarra le moteur et alors la voix de l’Indien résonna dans sa tête, comme le bruit d’une branche de bois vert qui siffle dans le feu : « Mon frère, prends courage, tu approches comme on brûle ! » Le retour au village n’est plus l’enchantement du lac et des pins mais « sur la route déchirée, les derniers chars d’assaut qui barraient la vue, sentinelles désolées aux abords des premières maisons ».

En 1994, Le Petit Aigle à tête blanche parvenait à sa façon à réunir ces parts irréconciliables en un récit poétique qui fut couronné de prix. S’il ne peut être question d’analyser ici toute l’œuvre de Robert Lalonde, nous nous proposons ici de partir de son dernier récit, Fais ta guerre, Fais ta joie, paru en septembre 2019 aux éditions Boréal pour nous intéresser à la place de la culture indienne dans son œuvre, en privilégiant son roman de 1989, Le Diable en personne.

De par son statut « entre deux », il n’est pas retenu dans l’Histoire de la littérature amérindienne du Québec de Diane Boudreau de 1993. Maurizio Gatti, chercheur italien et auteur de travaux essentiels dont La Littérature amérindienne du Québec. Écrits de langue française (2004, 2009), lui confie la préface de son ouvrage mais précise à son sujet : « La majorité des auteurs tiennent beaucoup à ce terme amérindien qui marque leur spécificité. Certains, pourtant d’ascendance amérindienne aussi, ne se considèrent pas comme des auteurs amérindiens et ne recherchent pas cette reconnaissance à tout prix. Robert Lalonde, par exemple, d’origine mohawk, est né à Oka où il a passé son enfance. Ses origines mohawk ont beaucoup compté pour lui et sont restées dans sa façon d’être, mais il ne bâtit pas son œuvre là-dessus. Dans ses romans, on retrouve des thématiques amérindiennes comme la proximité avec la nature, très présente sensuellement dans son style, mais il vit et exprime son identité mohawk sans ressentir le besoin de l’extérioriser et de la revendiquer ouvertement. Elle constitue une partie de son expérience, mais ne définit pas l’ensemble de son identité et de sa création ».

On pourrait avancer que, pour Lalonde, l’identité est un projet en perpétuel mouvement, selon la formule de Jean-Jacques Simard dans son ouvrage La Réduction. L’Autochtone inventé et les Amérindiens d’aujourd’hui (Québec, 2003). La critique québécoise a souvent ironisé sur l’attrait exercé par les romans de Robert Lalonde sur le lecteur français. Dominique Demers a ainsi écrit que « consciemment ou pas, celui que les Français ont surnommé Robert des Bois, offre aux cousins toutes la sauvagerie dont ils rêvent » ; appréciation un peu lapidaire et qui désignerait comme exotique toute « matière » indienne dans un roman ?

Au fil des entretiens, R. Lalonde a évoqué ses influences et ses admirations. Outre les grands conteurs, Perrault et Andersen qui « disent la vérité sans pudeur », il évoque Giono et ses contemporains canadiens car il croit en « l’amitié consolatrice des livres » mais encore Réjean Ducharme (1941-2017), bien entendu : « Je venais de lire L’Hiver de force. Je n’ai plus été capable d’écrire pendant longtemps. J’avais l’impression que tout avait été dit, qu’il n’y avait plus rien à raconter ». Il dit sa sympathie pour Yves Thériault (1915-1983) avec lequel il a travaillé à la radio. Anne-Marie Petitjean écrit, à propos de la création de ce dernier qu’il « s’agit moins de donner la parole aux minorités que de construire un monde littéraire propre et de représenter, sous la forme de personnages emblématiques, les forces élémentaires en lutte dans l’homme moderne : le Nord opposé au Sud, la ville contre la nature salvatrice, l’homme brutal et dominateur face à la femme qui le révèle, le solitaire marginal et en errance contre le groupe institué » ; toutes remarques qui peuvent aussi introduire à l’univers de Robert Lalonde.

En 1995 dans un portrait que beaucoup de critiques ont utilisé depuis, sous le titre, « L’ogre d’Oka », Dominique Demers dessinait la silhouette et la présence de Robert Lalonde, de façon très suggestive : « J’attendais Don Juan (…), j’ai cru reconnaître l’ogre du Petit Poucet de Perrault.
Robert Lalonde n’est pourtant pas gros. Mais il a quelque chose d’immense. A peine entré, il occupait déjà toute la place. C’est un homme massif, haut et large, un peu ventru. Des yeux ronds et perçants, fouineurs aussi, qui roulent en dévorant l’espace, à l’affût, gourmands. Soudain, il a éclaté de rire. Un gros rire, rauque et puissant, qui semblait sortir du ventre de la terre. (…) Un être gigantesque et étrange, mordant dans la vie avec un appétit féroce, véritable Gargantua de la création , dangereusement insatiable ».

Le récit le plus récent de Robert Lalonde, Fais ta guerre, Fais ta joie, est un hommage et un hymne, double, à son père – ce n’est pas la première fois que ce père prend une place envahissante sous sa plume… qu’on pense au roman de 1988, Le Fou du père –, et au lien intangible et obscur entre la peinture et la poésie. Le père occupe le texte du fils, en une recherche d’approche, de compréhension et de fusion : « Ce matin, les fesses dans la rosée, songeant à lui, à sa guerre, à sa joie, vous vous laissez éblouir pour le lever neuf du monde : un grand format, où le bleu et l’or dominent et que traversent les carouges en amour. Et, comme lui, obstinément, vous allez vous remettre au travail, renvoyant chez eux les beaux parleurs, clamant comme lui : « Morte la bête, mort le venin ! »

Faire revivre le père, c’est tenter de se saisir soi-même : « Vos autoportraits – dessins, écrits – sont des patchworks d’opposés, de contradictions, de désaccords. Vous risquez, vous vous risquez, vous vous déjouez, vous vous aventurez. Vous êtes inachevé, inachevable, oscillez sans cesse entre le statique et le dynamique ». Le texte est semé de biographèmes déjà rencontrés ici là dans Le Dernier été des Indiens, dans Sept lacs plus au Nord. Des pages évoquent le renoncement à une pratique artistique centrale dans sa vie pour une pratique périphérique. Le père a transmis au fils ce feu qui brûle malgré tout, quelles que soient les circonstances : « Pour vous la peinture, l’écriture, l’art sont encore et toujours flammes dans l’herbe, brillantes gemmes enguirlandées de joncs sur la grève, mystérieux déplacement dans l’air des oiseaux.  Ils sont cette inutile passion qui est à vous sans que vous la possédiez, ce trésor qu’un jour vous avez avalé et qui brûle en permanence dans la galaxie compliquée de votre cœur ».

Une courte évocation de Vincent Van Gogh se termine ainsi : « Tout grand artiste ne demande ni à triompher, ni à s’enrichir, ni même à vivre mieux : il demande à continuer, un point c’est tout ». Et continuer, c’est aussi pour Robert Lalonde se mettre dans le sillage du père : « Vous rêvez souvent que votre père et vous, assis jambes pendantes sur un tapis volant proche parent de la moquette du salon que votre mère détestait tant, survolez marais et bayous à la recherche de l’aigrette neigeuse, du phalarope bicolore ou du héron garde-bœuf ».

Chacun a son mode de représentation du monde : pour le père, c’est la peinture et pour le fils, l’écriture. La phrase d’Émile Zola exprime l’oscillation d’un art à l’autre : « Suis-je un peintre égaré dans l’écriture ? Je me demande si ma plume n’est pas un succédané du pinceau… » Il fait sienne la leçon du père en l’exprimant par la voix de Giacometti : « Je peins et je sculpte pour mordre sur la réalité, pour me défendre, pour me nourrir, pour être le plus libre possible, pour faire ma guerre, pour la joie ».

On reconnaît alors l’origine du titre de ce récit autobiographique, Fais ta guerre, fais ta joie : la transformation syntaxique est une véritable interpellation où lutte et résistance sont autant de moments de bonheur et de réalisation. Et jusqu’au terme du parcours de cette écriture hommage, le père est là, présent, pour le pire mais surtout pour le meilleur : « Alors, bien sûr, vous pensez à lui. Ou plutôt, vous êtes lui, vous abdiquez devant l’impossible tableau, toutes vos couleurs séchées, la toile badigeonnée du rose sale de l’aube de novembre, vous vous répétez : c’est fini, j’ai tout épelé, tout composé, j’ai rendu à chacun ce qu’il m’avait donné ». Ce récit, ciselé à chaque page, dialoguant avec les peintres et donnant vie au père, est bien « une méditation » sur l’art et sa force quels que soient les chemins qu’il emprunte, un hymne à l’entêtement à vivre et à créer. Sorte de bilan de créateur, on doit espérer qu’il n’est pas le dernier.

*

Il y a trente ans, le romancier faisait paraître en France un roman d’une grande force, Le Diable en personne. Il avait été précédé de quatre romans dans lesquelles la présence indienne était évidente, sans masquer les autres composantes canadiennes. Le Diable en personne raconte l’histoire de Warden Laforce, métis errant entre les États-Unis et le Canada ; il a toujours choisi la liberté aux divers emprisonnements. Pour retracer l’histoire de cet homme, Robert Lalonde ne choisit pas l’ordre chronologique : il entretisse  des moments de la vie de cet errant, moment qui ont pu durer et où il a pris résidence, où il a arrêté sa course dans un village ou dans une ferme où sa force tranquille et son étrangeté ont, tout à la fois, fasciné et inquiété.

Le récit commence par l’enterrement de Marie-Ange, sa femme, au moment même où subitement celui qui s’appelle alors Laurel Dumoulin fuit : « En bondissant, les yeux de travers, suant mauvais et le cœur battant, il prend le champ. Il va par la droite, là où les mottes de terre se brisent, retiennent le pied de force. Un peu plus loin, c’est mouvant, à cause du sable. Quelle épouvante le fait courir comme ça ? Fuir ? Qui l’aurait cru ? Lui ? On aurait discuté, on aurait essayé de le raisonner, au besoin on l’aurait frappé au visage, il serait revenu à lui. Fuir, lui, l’étranger ? C’est vrai qu’il a le caractère secret. Mais, justement, un caractère secret, ça résiste, non ? »

Ces premières lignes plongent le lecteur dans un mystère à l’écoute d’une voix qui ne sera jamais attribuée mais qui parfois prendra les intonations de tel ou tel personnage selon les moments du récit et les nécessités du discours que la narration entend tenir : à la fois voix collective de l’autre communauté mais aussi voix collective de la communauté indienne quand on nous expliquera le rejet que Warden enfant a fait des coutumes ancestrales où on voulait l’enfermer. Métis insaisissable qui refuse les assignations qu’elles viennent des siens ou des autres et dont l’existence ne prend corps et âme que lors de rencontres exceptionnelles : le jeune Florent puis Marie-Ange. Malgré tout l’amour qu’il sait donner, la société vigilante sème sur son passage ses avertissements et ses intolérances et transforme le parcours de Warden en une suite de deuils et de morts jusqu’à sa propre disparition, ce jour où, après tant d’autres fois, il fuit. Marie-Ange enterrée, au bout de dix huit jours, on ne le cherche plus du tout : « Parti comme il était venu. D’ailleurs on n’était pas si surpris que ça, au fond. L’homme fut de tout temps presque une légende, ou plutôt un méchant conte ». On sait seulement qu’il est parti en hurlant deux noms : « Marie-Ange » et « Florent ».

Préservant le mystère et la découverte qui n’est jamais total dévoilement, le romancier refuse le déroulé chronologique car il ne peut correspondre à cette vie faite de disparitions et de présences, de misère et d’intense bonheur. L’ensemble du récit raconté, déroule des séquences temporelles sur une quinzaine d’années que l’on peut reconstituer après coup : de son arrivée à la ferme des Bazinet, sous le nom de Jos Pacôme vers 1916-1917 à la mort de Florent dans l’année qui suit – comme une « punition » mais racontée très tardivement dans le récit ; de sa réapparition sous une nouvelle identité, celle de Laurel Dumoulin dont on évoquera douze années de vie avec Marie-Ange sans s’attarder sur les détails de la rencontre ni de la vie quotidienne. Il semble qu’entre la mort de Florent et l’arrivée au village de Marie-Ange, Abercorn, s’écoule une ou deux années où se succèdent : fuite, arrestation, prison, explication dans une lettre dictée au pasteur qui est lue au tribunal, ainsi que le cahier de Florent, cahier qui scande tout le roman ; enfin l’atroce châtiment. A nouveau le corps du métis renaît de l’immonde, grâce à une routier qui lui tend la main sans demander d’explication et lui « offre » sans s’en douter, son identité. Le mariage avec Marie-Ange a lieu vers 1919 et elle meurt vers 1931. C’est alors à nouveau la fuite. Trente ans plus tard, en 1961, un nouveau personnage prend les rênes de l’histoire pour la mener presqu’à son terme : c’est Mathilde, la cousine aimée de Marie-Ange.

Au centre de trois regards, en une quarantaine d’années, Warden Laforce, alias Jos Pacôme, alias Laurel Dumoulin alias Laurel Mills, prend chair et vie alors que lui-même parle si peu et ne sait ni lire ni écrire. Le regard et la voix de Florent restitue ce qui fait la magie des récits de Robert Lalonde : la force tranquille et radieuse de l’amour vécu en symbiose avec la nature magnifiée, emportant dans sa poésie et loin de la trivialité, toute description de la fusion des corps aussi précise soit-elle ; le bonheur absolu du présent qui ne veut s’embarrasser ni du passé, ni de l’avenir quand sont racontées des passions que tous réprouvent : celle entre l’homme et le jeune adolescent, celle entre le métis, « le diable en personne » et la jeune fille, Marie-Ange.

Le troisième regard et la troisième voix sont ceux de Mathilde : elle a trop aimé sa cousine et l’étranger pour comprendre tout de suite. Il lui faudra trente ans pour accepter de faire le chemin de mémoire, pour approcher de l’incompréhensible, du mystère et du caché et refaire l’enquête, persuadée qu’au bout de son parcours  –  mais, au but, son cœur la lâche –, elle retrouvera Jos/Laurel/Warden.

Magnifique roman sur l’impossible place du métis et son irréductible soif de liberté : les premières phrases sont de fuite, comme nous l’avons vu mais avant elles et après les exergues, Robert Lalonde a intercalé deux arbres généalogiques – certitudes dérisoires des racines ? –  des familles des deux amours de Warden et de l’amour incompris qu’est Mathilde. Comme si ces arbres généalogiques des Choinière et des Bazinet accentuaient encore l’absence de filiation ou la rupture dans la généalogie qu’a voulu le jeune métis lorsqu’il s’est enfui de la réserve le jour même de son initiation : « Non, il ne descendra pas dans la vallée rejoindre les autres, Warden. Il ne participera pas à la fête, il ne sera pas initié, il ne se livrera pas pieds et poings liés, il ne se jettera pas dans la gueule du loup. Les maléfices des sorciers ne l’effraient pas. Paroles en l’air. Et puis il en verra d’autres. Tout, sauf appartenir à cette tribu de folie et d’oubli pour laquelle les danses névralgiques et le triste faste du ration day sont les seuls paradis. Il rêve, Warden, bien plus que le Rêveur, son oncle. Il rêve d’ailleurs, de liberté, d’errance s’il le faut, de vagabondage, même, de bannissement si c’est le prix à payer pour que cesse le cercle infernal : attendre, danser, prier, travailler toujours et longtemps patienter dans les files d’attente, les jours de ration. Non, cette vie-là n’est pas pour lui, c’est sûr ».

Avec ce personnage, Robert Lalonde se tient sur la crête où il excelle entre interdit et liberté, entre amour et morale puritaine, entre vie et mort, entre enracinement et envol. Le souffle de ce texte est le souffle de l’irréductible parcours de qui est prêt à tout pour rester libre. Dans un « clavardage » avec ses lecteurs, Robert Lalonde confie : « J’aime bien Le diable en personne. Peut-être parce qu’il m’a donné pas mal de fil à retordre »…

Deux extraits de ses promenades dans la nature au cours desquelles il note toutes sortes de choses « sur l’art de voir, de lire et d’écrire », recueillies dans Le monde sur le flanc de la truite (1997), peuvent montrer l’importance de ce roman dans sa vision du monde et la force de l’écriture : « Je suis un animal sauvage, un de ceux qui savent que le savoir ne met pas à l’abri de rien. Je ne cherche pas à être protégé, mais libre, mais complètement vivant ».

« …L’oiseau reste libre, même un coup descendu et gisant sur l’établi, perdant son sang. Tu n’as rien pris de lui, surtout pas sa vie, qui est innombrable, qui n’est pas unique, individuelle, absurdement précieuse, comme la nôtre. Cette conscience-là que j’ai, qu’ont les humains, de vivre tout seuls, séparés, notre âme irremplaçable prise dans notre corps original, isolé, l’oiseau ne l’a pas. Il continue de voler, il ne meurt pas, il est infiniment remplacé, éternel ».

Il y a quelque chose de l’oiseau en Warden Laforce, ce métis qui n’appartient à aucun clan. On est souvent tenté, en lisant les récits de Lalonde, de confondre le protagoniste, narrateur ou pas, avec l’écrivain. La réponse donnée à Claudine St-Germain en septembre 2019, est très intéressante et dessine bien les frontières entre le vécu et le fictionnel : « L’action du récit (sauf dans mes carnets) n’appartient à peu près jamais à ma trajectoire personnelle. Cependant, l’émotion du livre, elle, est essentiellement autobiographique. Pour transmettre le choc, la beauté, la détresse ou l’enchantement – salut Gabrielle Roy ! – je ne peux, ne dois me fier qu’à mon propre cœur ».

Robert Lalonde, Le Diable en personne, Le Seuil, 1989 (rééd. Points), Montréal, éditions du Boréal, 1999 (2e édition). Traduit en anglais par Leonard W. Sugden sous le titre, The Devil Incarnate, Ekstasis Editions, 1977. 

Robert Lalonde, Fais ta guerre, fais ta joie, Montréal, éditions du Boréal, septembre 2019, 144 p., 18 $ 95 / 14 €— Lire un extrait