Comment se déchiffrer à l’ère des big data ? Charly Delwart (Databiographie)

« Il y a qui on est. Là dans l’univers », écrivait Charly Delwart dans L’Homme de profil même de face (2010). Mais comment définir ce « qui on est », la somme de « il y a » qui constitue cet être au monde ? Peut-on se dire et dire l’univers, la place d’un « je » dans cet univers, depuis des données brutes et des statistiques ?

Ces data sont les biographies écrites par les algorithmes mesurant et analysant nos comportements numériques, nos habitudes d’achat, nos lectures, classant leur rythme et le portrait de chacun.e qu’ils dessinent. Que serait alors une databiographie, nouveau dispositif d’écriture de soi et ironisation de ces existences chiffrées que nous propose Charly Delwart ? Peut-on, au sens propre, se déchiffrer ?

C’est en tout cas ce que tente le dispositif mis en place par l’écrivain confrontant un premier ensemble de données collectives brutes (statistiques, chiffres, courbes, camemberts et graphiques) et données biographiques objectives à ses souvenirs, à une écriture de soi plus subjective. Le dispositif fonctionne donc dans deux sens complémentaires que l’on pourrait dire centripète et centrifuge : un biographème peut être confronté à une enquête statistique ou, à l’inverse, le souvenir peut être réactivé par les statistiques mais, toujours, il s’agit de se mesurer à l’aune de chiffres plus généraux et d’ainsi dessiner la cartographie de sa singularité dans le commun. La carte des pages 286-287 l’illustre à elle seule : quel espace le « moi » a-t-il parcouru et occupé dans le monde ? (et le lecteur se demande à son tour quelle topographie d’une cartographie générale ses voyages dessinerait) :

C’est exactement la carte que, jusque récemment, produisaient Facebook ou Instagram, depuis les identifications géographiques de nos photos et statuts, avec la relativité de cet enregistrement supposé factuel puisque, bien sûr, tout le monde ne considère pas que son moindre pas (ou repas) mérite archive publique muséifiée. On pouvait très bien avoir visité l’Acropole sans imaginer que la milliardième photo de ses pieds foulant une terre antique allait changer la face du globe et la carte produite par le réseau social ignorait alors la Grèce dans sa saisie. Mais même si ces cartes ont disparu de nos accès directs, les data enregistrent bel et bien toujours (et plus que jamais) nos déplacements, les lieux précis, le temps passé et ce que nous y avons fait, les algorithmes moulinant ces traces et données pour définir nos profils.

C’est à cette cartographie chiffrée et souterraine de nos vies que répond Databiographie, en un véritable renouvellement formel, parfois indigeste mais fascinant en tant que proposition d’un type de nouveau récit, profondément ancré dans les bouleversements contemporains induits par le numérique, les extinctions du vivant, etc., comme le souligne le commentaire d’un passage du livre de Jared Diamond, Effondrement, dès la page 23 de Databiographie. Les deux premières cartes du livre sont sous le signe de disparition, soulignant combien écrire aujourd’hui est indissociable de nos urgences (écologiques, climatiques) et réflexions (transhumanistes, écopoétiques, articulation humains/non humains) :

 

Il s’agit donc bien ici de se mesurer, et, changeant d’échelle, de réévaluer notre importance dans un ensemble plus grand, commun, de tenter de cartographier un « il y a », un « où » et un « qui » dans le monde… de voir combien nous, en tant qu’espèce humaine, sommes un microcosme dans un macrocosme que nous détruisons sûrement — ici pas de lentement mais sûrement, tout s’accélère, ce que ne montre pas le graphique de droite.

Le quantitatif est donc une saisie qualitative quand il s’agit de mesurer la force géologique qu’est l’homme de et dans l’anthropocène, cette scène de sa mégalomanie d’apprenti sorcier.
Mais qu’en est-il quand il s’agit de sentiments, de souvenirs, de cette part de nos vies qui fait notre singularité d’humains — du moins le croyait-on avant de commencer à forger le concept de sentience —, qui définit radicalement nos personnalités et nos « caractères » pour dessiner la carte floue et sensible de nos tropismes ? Autant le dire tout de suite, elle en prend un coup aussi. Jean-Jacques Goldman s’en amusait dans une chanson de 1982 : « En données corrigées des variations saisonnières / Elle est beaucoup, beaucoup pour moi (…) Au tout dernier sondage sur mon échantillonnage / Elle a une côte en bois / Elle a des pourcentages pur sang pour son âge / C’est du tout tout premier choix », nouveaux fragments d’un discours amoureux au temps du tout mesurable. Juxtaposer Barthes et Goldman n’est pas plus farfelu que nos compulsions d’astrologie et tests de la personnalité, autre éclairage de cette manie de comparer le particulier au général ou de tenter de trouver des clés de soi dans un collectif normé.

La démarche de Charly Delwart est autre, éclairée par les deux exergues du livre : (s’efforcer de) croire « en un chaos profondément organisé » (Francis Bacon) et considérer que ‘l’opposé du jeu n’est pas le sérieux ou la réalité » (Sigmund Freud). L’écrivain, comme il l’écrit dans le Prologue de sa Databiographie qui vaut explicitation du dispositif d’écriture comme art poétique, a « question à tout », il cherche donc un outil de compréhension de son désordre intime, affronte l’abîme par le chiffre, fait du « Qui suis-je ? » une interrogation quantifiable mais dont les saisies et mesures sont soumises à une réponse « changeante et insaisissable », provisoirement saisie de tableaux en graphiques et dans les textes qui les accompagnent. Si chaque donnée fixe un moment et une mesure, donne des faits, elle n’est jamais que la trace tangible de chiffres soumis à des évolutions, qui devront être actualisés.

Dans les big data, Dewalt cherche donc ses little data, son enfance, ses pensées, un infime, ce qui le différencie peut-être. Il y a les faits biographiques, eux-mêmes intangibles : Charly Dewalt est né le 13 janvier 1975 à Bruxelles. La suite est provisoire : âgé de 44 ans, il vit à Paris, est en couple depuis 18 ans, a 3 enfants, il est écrivain et scénariste, qu’il souhaite ou non une certaine stabilité dans ce tableau. Ce portrait minimal fait par ailleurs de lui « un sujet occidental vivant au XXIe siècle ». Ces données, même susceptibles d’évolution, nous situent. Mais peuvent-elles nous river ?

Depuis chiffres (dont l’extension est maximale puisque même la numérotation des paragraphes semble participer des données) et graphiques (le sommaire même du livre en est un et tous sont dus à Alice Clair), se déploient des récits de soi, jamais vraiment très loin de la maxime, de la réflexion d’ordre général ou d’une quête d’objectivisme. Si « chacun est seul avec ses questions » et ne réfléchit « qu’à l’intérieur du cadre formé par sa propre vie », il peut chercher ailleurs, élargir le cadre, ce que l’auteur a fait via la psychanalyse, s’y livrant à « un travail de décryptage, d’interprétation, de compréhension », ce que nous pouvons aussi tous faire à travers « la fiction (qui) permet de se nourrir de l’expérience des autres, d’agrandir le cadre ». Ce que le lecteur de ce livre fait en observant ces graphiques, en tentant de percer leur sens parfois hiéroglyphiques, en lisant ces « points sur un atlas comme des possibilités de soi-même ».

Quantifiant le nombre d’heures vécues, mais aussi celles passées couché, debout assis, voire aux toilettes, l’auteur se lance dans une entreprise aux accents perecquiens, cherchant « le mode d’emploi des choses » : le sens d’une vie se trouve-t-il dans le nombre de mails reçus par an, de poissons mangés et pêchés, de chemises repassées, la superficie de pizzas ingérées (97 m2 et surtout des napolitaines, 82,4 m2) ? Les saisies peuvent parfois sembler saugrenues, autant que ce qui tisse nos quotidiens — les billions de spermatozoïdes produits et trois enfants ; la surface en m2 qu’il aurait pu acheter avec le budget consacré à sa psychanalyse — mais c’est là l’infraordinaire de nos vies, la matière même qui les constitue, strates après strates, comme les souvenirs qui sont, Delwart le souligne, « bien plus que des éléments du passé : ce sont des éléments constitutifs. Sinon on ne s’en souviendrait pas ».

L’œuvre même de Delwart entre dans cette analyse chiffrée, Circuit (2007), L’Homme de profil même de face (2010), Citoyen Park (2012), Chut (2015) : temps d’écriture, indice de satisfaction (de 0 à 10) ; les auteurs qui l’ont influencé (Levé, Steve Tesich, Roth, Toussaint, Kundera etc.), les textes fondamentaux (Le Point aveugle de Cercas et d’autres), les lectures et manières de lire. Tout est ici réflexion sur soi mais comme hors de soi, hors de tout nombrilisme, plutôt soi dans un rapport à un monde « digéré », à « la réalité (qui) est ce qui continue d’exister quand on cesse d’y croire » (Philip K. Dick, cité p. 243).

Si le plus intime est énoncé (le couple et les relations amoureuses, la dark memory, intime du côlon), c’est depuis une extériorité et une factualité (dont Delwart montre aussi les limites) : « Je suis en train d’écrire des éléments épars de ma vie (…). Une vie comme une autre, la seule que j’ai dans les faits ».
Si 207 622 personnes (dont 4769 décédées depuis) sont nées comme lui le 13 janvier 1975, pourquoi est-il lui, depuis quelles influences et quels choix, quelles bifurcations dans le récit supposé par sa naissance contextualisée ?
Une vie et l’écriture d’une vie est-ce la part subjective d’un index, celui proposé en fin de livre sous forme de graphique encore, est-ce un récit singulier dans le récit général ?

Charly Delwart, Databiographie, Flammarion, août 2019, 336 p., 19 € — Lire un extrait