Javier Cercas: Qu’est-ce que la littérature ? (Le point aveugle et Le Mobile)

Javier Cercas

En 2015, l’écrivain espagnol Javier Cercas est invité à tenir un cycle de conférences en littérature comparée à l’Université d’Oxford, succédant ainsi à George Steiner, Mario Vargas Llosa et Umberto Eco. Son sujet sera le roman, en tant qu’écrivain et critique, deux activités dont Cercas souligne la parenté en introduction de son essai, réécriture et prolongement des cinq conférences tenues en anglais : « tout bon écrivain est, qu’il le sache ou non, un bon critique » et « tout bon critique est un bon écrivain ». Son sujet sera le roman ou, plus précisément, Le Point aveugle du roman, ce centre irradiant et obscur, d’autant plus signifiant qu’il échappe à toute résolution, ce lieu ambigu, paradoxal et oxymorique, travaillé de tensions qui irradient dans l’ensemble du récit. Parallèlement à cet essai, les éditions Actes Sud publient le premier roman de Javier Cercas, Le Mobile.

Cette théorie du roman depuis un point aveugle est inspiré de celle du regard, et plus précisément de l’anatomie de l’œil exposée par Edme Mariotte au XVIIe siècle : dans chaque œil, un point qui ne voit pas et c’est le cerveau qui compense l’information manquante et remplit ce vide. Tel est aussi le mécanisme du roman, écrire et donner à voir depuis « un point à travers lequel on ne peut rien voir » :

« Le roman n’est pas un genre responsif mais interrogatif : Écrire un roman consiste à se poser une question complexe et à la formuler de la manière la plus complexe possible, et ce, non pour y répondre ou pour y répondre de manière claire et certaine ; écrire un roman consiste à plonger dans une énigme pour la rendre insoluble, non pour la déchiffrer (à moins que la rendre insoluble soit, précisément, la seule manière de la déchiffrer). Cette énigme, c’est le point aveugle, et le meilleur que ces romans ont à dire, ils le disent à travers elle : à travers ce silence pléthorique de sens, cette cécité visionnaire, cette obscurité radiante, cette ambiguïté sans solution. Ce point aveugle, c’est ce que nous sommes. »

C’est à partir de cette idée d’un roman écrit depuis un point aveugle, que l’écrivain relit non seulement les textes qu’il a pu publier (Anatomie d’un instant, Les Soldats de Salamine) mais aussi l’histoire littéraire (Don Quichotte, Moby Dick, Le Procès, Le Guépard) : dans toute grande œuvre un lieu qui irradie, constitue un nouement, un paradoxe, un point nodal à la résolution impossible. Tout grand livre pose une question insoluble et son intrigue est le déploiement de cette interrogation et non une quelconque réponse apportée à l’énigme initiale. « La réponse réside précisément dans l’absence de réponse ».

C’est ce point aveugle qui permet, selon Cercas, de clairement différencier les romans de « divertissement » de ceux qui ont une portée heuristique et épistémologique et s’offrent comme des outils « de recherche existentielle ». Non, l’obligation d’un roman n’est pas de bien raconter une histoire et de nous permettre de nous évader, tout oublier et autres fadaises, de surtout ne pas nous égarer hors de notre zone de confort (les fameux feel good books, en tête de vos gondoles de supermarché). Bien au contraire, le roman fore, descend en nous, dérange, nous conduit à découvrir une part inconnue du monde et de l’être, et cette voie défrichée modèle non seulement ce qui est raconté mais la manière de le faire. Un grand roman répond nécessairement à un « impératif d’innovation formelle ». Il n’a que faire de l’évasion divertissante, des repères rassurants, d’un frileux confort. Un bon roman est un « livre impossible », composé depuis un point aveugle, une énigme à laquelle il confronte son lecteur. L’univers composé par le récit est à l’image du monde qui nous entoure, « radicalement ironique : un monde où il n’y a plus de vérités monolithiques et infaillibles, mais où tout n’est que vérités bifides, ambiguës, polyédriques, moirées et contradictoires ». Le roman, c’est l’ironie telle que l’ont définie Thomas Mann (non pas dire « ni ceci ni cela » mais « à la fois ceci et cela ») et avant lui Friedrich Schlegel, « la forme du paradoxe », soit selon Cercas cette fois, « un instrument de connaissance qui opère avec l’ambiguïté radicale des vérité plurielles et contradictoires ».

Javier Cercas
Javier Cercas

Justement, c’est aussi dans cet espace « aveugle » que se nouent les éléments permettant de définir le roman — cet infâme, déclassé, ignoble et snob roman — comme un genre par essence impur, hybride : les grandes œuvres télescopent et font entrer en tension leur part romanesque, journalistique, historique, biographique, etc. Ce point est donc aussi un carrefour, comme le montre le Quichotte de Cervantès qui ne convoque les genres romanesques que pour les confronter et les épuiser, se muer en un « grand fourre-tout » dont la trame est traversée par « le fil ténu des aventures de don Quichotte et de Sancho Panza », « encyclopédie de toutes les possibilités narratives et rhétoriques connues par l’auteur, tous les genres littéraires de son époque, de la poésie jusqu’à la prose, du propos judiciaire jusqu’aux discours historique ou politique, du roman pastoral jusqu’au roman sentimental, du roman picaresque jusqu’au byzantin ». Et ce qui vaut pour l’un des romans ayant fait la fortune du genre et marqué son avènement dans l’histoire littéraire vaut pour les recherches contemporaines, celles du nouveau journalisme (Tom Wolfe, Truman Capote, Norman Mailer) comme pour Borges, Perec, Calvino, Kundera, Sebald, Barnes, Coetzee, Echenoz, Carrère, Deville, etc.

Il est impossible d’épuiser la richesse de cet essai en un court article. Il permet de relire Cervantès, Melville, Kafka, Proust, Vargas Llosa d’un œil neuf. Il croise les théories de Pierre Bayard (le clin d’œil au plagiat par anticipation, p. 91). Il est aussi, pour l’écrivain, une forme d’autobiographie intellectuelle — « asseoir ma propre généalogie » —, voire d’autofiction, puisque tout écrivain désigne ses « ancêtres littéraires » mais se plaît aussi à les créer…

9782330068950Le Point aveugle est de ces essais qui, comme le Lector in fabula d’Umberto Eco, marquent et marqueront des générations de lecteurs, de penseurs du roman ; au-delà des questions narratologiques soulevées dans ces pages, Le Point aveugle est aussi une puissante réflexion sur la part de « fiction collective » de notre époque (rejoignant en ce sens celles d’un Ben Lerner aux USA), cette hybridation du réel et de la fiction parfois terrifiant — selon un article lu par Cercas « un Britannique sur quatre croyait que Churchill était un personnage de fiction ». Chacun développe une forme de fiction alternative sur le réel, perceptible dans les théories du complot, celles qui revisitent les points aveugles de l’Histoire (l’assassinat de Kennedy entre autres exemples) et compensent l’énigme par un discours hypothétique…

En somme le romancier est tout sauf hors du monde et il construit et édifie sa fiction contre les fables que voudraient nous faire gober certains, ce romancier est pleinement et absolument dans le réel, même quand il le met en forme par la fiction. Que ses livres soient ouvertement politiques comme ceux de Sartre ou plus insidieusement engagés, ils sont, comme l’a dit Oé lors d’une rencontre avec Cercas à Tokyo en 2010, une forme de « littérature qui te sollicite totalement, une littérature dans laquelle on s’implique de telle façon qu’on ne veut pas seulement la lire mais aussi la vivre ». Kafka l’avait écrit, en une formule trop citée pour ne pas avoir été vidée de sa substance — alors rendons-lui son inquiétante étrangeté en la reproduisant en allemand, « ein Buch muß die Axt sein für das gefrorene Meer in uns » —, nous voulons des livres qui soient des « haches », soit des livres qui nous retournent, nous changent, nous débitent, nous engagent, nous dégèlent.

9782330068967Toutes ces réflexions de 2016, Javier Cercas leur donnait déjà une forme narrative en 1987 dans Le Mobile, son premier récit, justement publié par Actes Sud en parallèle de l’essai. Dans Le Point aveugle (p. 174), Cercas écrit que ce roman peut presque être lu comme un « manifeste du postmodernisme« . Il faut avoir un certain culot pour ouvrir son œuvre par un titre qui ne peut que rappeler Butor (Mobile, 1962) ; pour l’introduire depuis un terme polysémique, à la croisée justement du romanesque et du judiciaire, désignant l’enquête qui est sans doute l’autre nom du récit quand ce dernier travaille sur un croisement et une hybridation des genres.

Álvaro, le protagoniste de Mobile (comme avant lui Kafka ou ses personnages) travaille dans un cabinet juridique. Mais c’est surtout à la littérature qu’il a « subordonné » sa vie, la littérature qui, il le sait, est une « maîtresse exigeante« . Il se consacre à sa tâche, écrire « une œuvre ambitieuse de portée universelle« , de manière obsessionnelle, presque maladive. Après avoir hésité entre plusieurs formes, il choisit le roman, maintes fois mis à terre, en état de mort annoncé, pourtant toujours vivant puisqu’aucun autre « instrument ne pouvait capter avec une telle précision et une telle richesse de nuances la complexité infinie du réel« . En référence à Flaubert, il écrira donc « l’épopée inouïe de quatre personnages banals« , dont l’un, bien sûr, post-modernisme oblige, écrit justement un roman ambitieux. Le Mobile est l’épopée vertigineuse d’une écriture lancée dans sa propre recherche, l’aventure du roman et de son point aveugle, déjà.

Javier Cercas, Le Point aveugle (El punto ciego), traduit de l’espagnol par Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujicic, Actes Sud, « Un endroit où aller », novembre 2016, 223 p., 18 € 80 — Lire un extrait en pdf

Javier Cercas, Le Mobile (El Móvil), traduit de l’espagnol par Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujicic, Actes Sud, novembre 2016, 96 p., 13 € 80.

Signalons une rencontre avec Javier Cercas ce soir (18 novembre 2016) à 19 h 30 à la librairie Charybde (75012), toutes les infos ici

et demain, samedi 19 novembre 2016, à 19 h à La Maison de la poésie (Paris), rencontre animée par Sylvain Bourmeau, dans le cadre du festival Paris en toutes lettres.