Le parti pris des (petites) choses

 

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L’artiste est celui, sans doute, qui peut chausser n’importe quelle lunette, varier les lentilles, user du péri- comme du micro-scope, voir grand, préférer le petit, être tour à tour lilliputien ou brobdingnagien, l’espace de l’art se jouant de tous les échiquiers, ivre de dimensions, horizons, lignes de fuite et autres perspectives (voire mirages).

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Olivier Rolin, dans « L’œuf du roitelet » qui ouvre A y regarder de près, rappelle lui-même avoir « taillé un costume de mots à la planète entière » dans L’Invention du monde (Seuil, 1993), une journée du globe — le 21 mars 1989, jour de l’équinoxe de printemps — dans toutes ses facettes, sa diversité (et l’unité qui le fait monde). Dès l’année suivante, il avait espéré s’essayer à la miniature, projet abandonné pour Port-Soudan. « Des circonstances imprévues m’en éloignèrent bientôt. Plus de vingt ans ont passé, j’y reviens » ; pour inventer autrement le monde, par le détail.

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A y regarder de près est cet inventaire de « petites choses », pour reprendre les Géorgiques de Virgile cité en épigraphe, un De natura rerum pour « briser les forts verrous des portes de la nature », poésie en prose, scientifique et saugrenue, un texte inspiré de Ponge, évidemment, comme de Chateaubriand, pour la richesse de sa langue, ses néologismes qui créent l’objet en lui trouvant un vocable, un double « défi », donc : parvenir à décrire le minuscule et lui donner vie et mot ; non pas seulement décrire mais en décrivant désigner et nommer. Apprendre à regarder, donner à voir, représenter dans le sens multiple et abyssal de ce terme (décrire pour dire autrement et changer le regard porté sur l’objet, dire après d’autres descriptions, d’autres écritures des choses), tel est l’objet de ce livre d’objets, dans une représentation elle-même double, avec les textes d’Olivier Rolin et les dessins (eau-forte, lavis, gouache et plume) d’Erik Desmazières qui entrent en dialogue et écho.

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9782020573290Olivier Rolin cite lui-même ses grands aînés, de Virgile à Perec, de Ponge à Whitman (« I believe a leaf of grass is no less than the journey-work of the stars », « je crois qu’une feuille d’herbe n’est pas moins que le travail errant des étoiles »). Il aurait pu citer son propre Suite à l’hôtel Crystal (Seuil, 2004), recueil de chambres d’hôtel à travers le monde comme autant d’histoires et fragments).

Dans cette filiation exhibée, Olivier Rolin offre des descriptions qui sont des portraits de choses — Ponge, cité, ne disait-il pas vouloir « faire exister une pomme comme une personne » ? —, des natures (surtout pas) mortes, des vanités parfois, des détails d’un quotidien que plus jamais nous ne verrons du même œil.

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41R5cAti91L._SX300_BO1,204,203,200_« Rien ne nous frappe, nous ne savons pas voir » (Perec)

L’artiste (ici l’écrivain comme le peintre) se fait miniaturiste, joaillier, dans une attention passionnée au détail dont les plus grands, de Stendhal à Daniel Arasse en passant par Barthes ont dit combien de lui tout découle, combien il concentre pour mieux déployer, combien parfois il arrête le regard sur une incongruité pour obliger à penser, à y regarder de plus près.

 

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Ainsi dans le tableau de Francesco del Cossa regardé et commenté par Daniel Arasse, « l’anomalie de l’escargot fait signe. Elle nous appelle à une conversion du regard et nous laisse entendre : vous ne voyez rien dans ce que vous regardez », l’Annonciation énonce, ouvre à un sens autre, fait voir l’infiniment grand depuis le minuscule.

Dans A y regarder de plus près, certains mots ouvrent à d’autres, comme l’artichaut dont le nom « comme celui du cornichon » — on retrouve Stendhal…— a « quelque chose d’exagéré et, par là, de comique », dont la fleur est comme « une sorte de pivoine préhistorique », dont la tige rappelle l’asperge, qui sera d’ailleurs le mot suivant, « phallus végétal ». L’asperge est indissociable de Proust, comme l’huître (et sa coquille « aberrante ») Balzac et Flaubert.

A y regarder de plus près est un abécédaire végétal et animal qui se constitue — l’artichaut, l’asperge, l’huître, l’os de seiche, l’oursin, la cétoine, la girolle, la mouche, la noix, la patate germée, la plume, la pomme de pin, le galet —, une galerie précieuse, une leçon de choses, en textes et images, qui, en définitive, rappelle peut-être les Vies imaginaires de Schwob, dans la manière de tout faire partir du détail, pour le goût minutieux de la bizarrerie qui fait sens, pour cet art de donner vie par un imaginaire né de l’archive (texte et observation), pour ce déploiement d’un monde parallèle, à la fois création, livre d’images et bibliothèque, en un mot cabinet de curiosités, dans lequel le monde s’expose autrement.

Olivier Rolin, Erik Desmazières, A y regarder de près, Seuil, Fiction & Cie, octobre 2015, 128 p., 25 €

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