Les Sauvages sur Canal +: affliction politique

On aurait voulu dire que la fiction française pouvait s’enorgueillir d’une nouvelle réussite avec la mini-série réalisée par Rebecca Zlotowski pour Canal +. On aurait voulu y croire après un premier épisode plutôt réussi et des prémisses courageuses (la France élit un président issu de l’immigration), on aurait souhaité que Les Sauvages nous emporte. Récit d’une déception, autopsie d’une création originale qu’on aurait aimé aimer.

On aurait même aimé en rire (en disant que ça décolle comme Baron Noir et que ça atterrit comme Demain nous appartient : en catastrophe). On aurait pu se moquer bêtement du jeu de certains acteurs – proche de celui de Benjamin Castaldi dans sa publicité pour un programme minceur – ou se gausser des mouvements de caméras embarquées qui finissent par donner le mal de mer, ce qui est incongru pour une fiction plutôt terre-à-terre… On aurait aussi pu faire preuve d’indulgence (tout en restant ironique) si le final n’avait pas atteint des sommets de platitude quand sous les ors de la République, le président de fiction achève son discours d’investiture par ces mots qui sont le titre de la série.

Les Sauvages. Un drame familial déguisé en récit de politique fiction, inspiré de la tétralogie de Sabri Louatah (aux éditions Flammarion) qui a imaginé une France capable d’élire son Barack Obama hexagonal malgré le racisme ordinaire, les blessures mal soignées du passé colonial, en dépit d’un conservatisme bien de chez nous et de l’hypocrisie de nos politiques qui font des mea culpa comme ils respirent tout en prenant bien soin de ne pas tenir leurs promesses électoralistes.

Roschdy Zem © CPB FILMS / SCARLETT PRODUCTION / CANAL

Avec des dialogues creux (jusqu’au grotesque) et une image relativement froide, comme passée au filtre numérique d’un réseau pour photographes sociaux, Les Sauvages ne se donne ni comme une dystopie, ni comme une utopie et semble hésiter à dire s’il s’agit d’un futur sombre ou un idéal à venir. En mettant en scène un président élu d’origine kabyle (Roschdy Zem), une gauche rassemblée (mais toujours perfide) derrière la figure stricte de cet universitaire venu en politique après avoir enseigné aux États-Unis, Les Sauvages souffre de proposer un sujet explosif qui se transforme très vite (dès le deuxième épisode en fait pour les plus patients) en téléfilm aussi pétaradant qu’un épisode d’Un si grand soleil. Dire que l’intérêt fait pschitt en deux temps trois mouvements (l’épouse du président jouée par Amira Casar est cheffe d’orchestre) est un euphémisme : la réalisation est molle et empruntée et surtout, semble presque avoir peur de ce qu’elle propose.

Marina Foïs © CPB FILMS / SCARLETT PRODUCTION / CANAL

En interview sur France Info, Marina Foïs a déclaré qu’elle avait « accepté cette série pour le sujet ». On ne questionnera pas ici la motivation de l’actrice – d’autant qu’elle surpasse le reste du casting avec une interprétation sans faille –, mais un sujet ne fait pas une bonne série et n’est rien sans une direction d’acteurs, une intention et une vision. Or, Les Sauvages manque (cruellement) de ce qui fait de Baron Noir, Borgen ou du Mari de la Ministre des réalisations soignées, novatrices et percutantes.

Critiquable sur la forme, Les Sauvages ne l’est pas moins sur le fond. Car après quelques épisodes s’insinue un sentiment de gêne qui ne lâche plus le spectateur jusqu’à l’épilogue : on se demande si Rebecca Zlotowski n’a pas été dépassée par ce qu’elle met en scène. En refusant toute démonstration (très, trop bienveillante, la série semble ne vouloir froisser personne, ni les progressistes, ni les extrémistes), Les Sauvages s’enferme dans une neutralité clinique coupable. Comme lorsqu’il s’agit de montrer comment le personnage de Nazir Nerrouche (Sofiane Zermani) délinquant se rapproche des ultra-nationalistes stéphanois pour attaquer un ennemi commun et fomenter un attentat contre le nouveau président qui servirait leurs causes respectives. Ne jugeant jamais, si ce n’est par la bande (certains monologues ou dialogues permettent à la série de reprendre un peu de crédit quand il s’agit de dépeindre les motivations ou les affres personnelles des protagonistes), Les Sauvages échoue par son manque d’engagement et peine à creuser ses personnages.

Sofiane Zermani © CPB FILMS / SCARLETT PRODUCTION / CANAL

Là était peut-être le vrai sujet de cette série : avec un casting qu’on voit malheureusement trop peu en télévision, avec ces histoires plurielles, générationnelles, les personnages incarnent la société d’aujourd’hui avec leurs différences, leurs aspirations collectives et leurs ambitions personnelles. Les Sauvages brosse le portrait d’une famille maghrébine de Saint-Étienne qui sera peut-être à l’origine ni plus ni moins d’une crise institutionnelle voire d’une révolution. Entre le jeune premier Fouad (Dali Benssalah) star de la télé avec un prénom bien français, « Krim » (Ilies Kadri) qui rêve de devenir pianiste et se transforme en criminel (sic), Jasmine (Souheila Yacoub) autre symbole de l’efficacité de l’ascenseur social, directrice de la campagne de son père, Slim Nerrouche (Shaïn Boumedine) jeune homosexuel contraint de se marier ou la jeune Louna (Lyna Khoudri) qui intègre un groupuscule nationaliste pour mieux se sentir française… Qui trop embrasse…

Dali Benssalah © CPB FILMS / SCARLETT PRODUCTION / CANAL

Si son sujet était de parler de la difficulté de s’intégrer, de communiquer, de vivre tout simplement, on aurait aimé que Les Sauvages aille au bout de son intention : pour celles et ceux à qui on rappelle trop souvent qu’ils sont venus, sont nés en France mais qu’ils sont « issus de l’immigration », qu’ils ne trouvent pas de travail parce qu’ils ne s’appellent pas Sylvain ou Laurence, montrer la difficulté, jusqu’à l’impossibilité, de savoir où et comment se situer sur l’échiquier social d’aujourd’hui.

En se voulant ancrée dans le réel (avec le fossé entre les élites et les simples citoyens, l’opposition Paris-province, la tentation et le risque de la radicalisation religieuse, le racisme et l’extrémisme des « droites », la division et les calculs de la gauche…) en sur-jouant la France black-blanc-beur de 98 (la scène de Marseillaise dans le stade de foot balance entre parfait ridicule et pompe télévisuelle caricaturale), Les Sauvages souffre énormément de son ambiguïté, de son manque de subtilité et passe à côté de son sujet de peur d’avoir à le traiter.

Les Sauvages, réalisé par Rebecca Zlotowski pour Canal +. Avec Roschdy Zem, Amira, Marina Foïs, Dali Benssalah, Sofiane Zermani, Souheila Yacoub, Shaïn Boumedine, Ilies Kadri, Carima Amarouche, Lyna Khoudri, Farida Rahouadj dans les rôles principaux. 6 épisodes, intégrale disponible à la demande sur MyCanal.

3ème et 4ème épisode ce lundi 30 septembre 2019