« Baron noir », saison 2: Solférino féroce

En surface, Baron Noir est « une vraie série politique dramatique, qui profite d’une écriture soignée, de bons dialogues, d’une mise en scène intelligente et de comédiens de qualité » (Pierre Langlais, Télérama). En surface, Baron Noir, saison 2 est « encore plus près du réel » (Carine Didier, Le Parisien). En surface, enfin, Baron noir est « une série captivante qui s’attache sans cynisme aux tiraillements entre convictions et ambitions » (Télérama). Une série « sans cynisme » ? Vraiment ? Rien n’est moins sûr. C’est même strictement le contraire. Explications.

Après visionnage de l’intégralité de la saison 2, Baron Noir déçoit sur la forme et rend perplexe sur le fond. Extraordinairement cynique, Baron noir provoque et (re)présente la classe politique de manière très désabusée, comme un microcosme fait d’entre-soi, de tractations, d’ambition(s), de récupérations, de retournements de vestes, de clientélisme, de trahisons justifiées, de promesses intenables au nom de la solitude et de l’exercice du pouvoir.

« Choc des démocraties » et simplifications choc

Si le scénario d’Eric Benzekri et Jean-Baptiste Delafon est plutôt bien pensé (Philippe Rickwaert joué par Kad Merad en grand ordonnateur et seul idéologue de la pensée de gauche, unique recours du PS pour réaliser la fameuse synthèse), on regrette très vite le classicisme de la mise en scène qui finit par lasser (voire rendre indifférent), à force de répéter les mêmes mouvements circulaires de caméras autour des personnages et/ou d’abuser des plongées / contreplongées pour figurer ascensions ou descente aux enfers. De la même manière, la profusion de dialogues politico-stratégiques (si brillants soient-ils) en alternance avec de rares virages intimistes (mal négociés) conduit à préférer le calme glaçant du Bureau des Légendes d’Eric Rochant à la frénésie presque lelouchienne qui s’empare de la série réalisée par Ziad Doueiri.

Le soin porté aux lieux (de L’Élysée à La Lanterne en passant par les plages du Nord ou le siège du PS rue de Solférino), l’attachement des scénaristes à être invariablement plausibles quant il s’agit de faire parler un premier secrétaire, un président de parti, d’Assemblée, un Premier Ministre ou une Présidente en salle de crise et la volonté indéniable de renvoyer le spectateur à ses chères études (d’opinion), font que le Jeu des 7 erreurs tourne vite à la surdose. Et s’il l’on devait s’amuser à chercher des comparaisons faciles, plutôt que de lorgner vers The West Wing (parangon mondial de la série politique) on irait davantage du côté de Designated Survivor, à force de voir s’empiler les retournements de situations, de voir se faire et se défaire les (més)alliances, de constater l’impuissance finale du Baron Rickwaert à faire bouger les (ses ?) lignes…

Sous la surface, le miroir de la présidence Macron (Vanity Fair) tendu par Baron noir renvoie-t-il vraiment l’image de la France de 2016, 2017 ou 2018 ? Une fois encore, sans lui retirer ses qualités réelles de série addictive d’excellente facture, Baron Noir laisse une impression diffuse soit d’être passée à côté de l’essentiel (l’accession d’une femme à la Présidence de la République française), soit de s’être (consciemment ou non) posée comme un commentaire de l’échiquier politique actuel jusqu’à dérouler des théories parfois étonnantes.

Des personnages, de droite comme de gauche, qui ne cessent de marteler que le bipartisme est mort et enterré et que le monde (politique) gravite autour de trois forces (i.e. la (les ?) gauche(s), le centre libéral et un Front National jamais labellisé « extrême-droite ») ; un avatar de Jean-Luc Mélenchon (François Morel, parfait) plus vrai-faux que nature ; une droite républicaine absente, presque anecdotique ; une société civile prise en otage par des politiques sans vergogne, déconnectés du réel (le message est clair, tout se joue dans les coulisses et non dans l’isoloir). De brillante quand il s’agit de virevolter dans les arcanes de la politique en montrant les appareils et affectant un jargon technique propre à éblouir le profane (le passage d’Eric Benzekri par les cabinets du leader de la France Insoumise et de Julien Dray est un gage d’acuité), la série devient parfois confuse lorsqu’elle délivre un message proche d’un « tous pourris » relativement dérangeant.

Si la prestation de Kad Merad est toujours aussi convaincante, si la vision rickwaertienne du socialisme atavique qui justifie ses fins et ses moyens pour unifier le parti à son corps défendant, les affaires privées de l’ex-élu deviennent des artifices qui appellent trop le pathos. De fait, l’attachement que l’on peut avoir pour le personnage se noie dans les rôles qui lui échoient : rouage et soldat du parti, mémoire des luttes locales ancestrales, père de famille, éminence grise. Baron noir enfile les amalgames et étreint mal le foisonnement de thèmes qu’il embrasse.

Car la relecture pointue de la politique française vantée par les critiques télé peut être aussi vue comme une réécriture questionnable. Si le constat est sans appel sur la question des réseaux sociaux (en cela que la série met en avant l’impact de Twitter dans les campagnes électorales, pointant le phénomène des trolls et les attaques ad hominem pour déstabiliser et décrédibiliser), Baron noir est non moins féroce quand il oppose des nouveaux médias estampillés manipulateurs (Sputnik) aux vieux organes de presse aux ordres (« on va publier une tribune dans Libération »)… De même, sur la question du machisme en politique, Amélie Dorandeu (Anna Mouglalis) n’accède au pouvoir qu’à l’aune des malversations du président en exercice, avec 53% des votes et face au candidat du Front National (interprété par Patrick Mille et  présenté d’entrée comme installé dans le paysage politique, avec lequel il faut compter voire composer) ; choisissant de gouverner au centre, la présidente de fiction est présentée comme une apparatchik qui va mener la gauche à son délitement inéluctable ; le jeune député Cyril Balsan (Hugo Becker) parachuté en banlieue parisienne mène son combat pour la laïcité à l’école en n’hésitant pas à user de formules choc (voire choquantes) au point de devenir la cible des « rouges-bruns » ; le centriste décomplexé caricatural campé par Pascal Elbé (sorte de Laurent Wauquiez sur le Mont Mézenc, de Nicolas Sarkozy sur le plateau des Glières, voire d’Arnaud Montebourg au Mont Beuvray) qui en vient à rallier un ex-ministre de droite, le président socialiste de l’Assemblée Nationale en se mettant très médiatiquement « en marche » pour traverser la Souleuvre (difficile à avaler pour le pouvoir en place).

Redistribution des cartes et ou mélange des genres ?

Dans cette France pseudo-fictionnelle, que penser de ce « nouveau monde » tel qu’il se construit, analysé, entre autres, dans le 7ème épisode ? Eric Benzekri et Jean-Baptiste Delafon semblent avancer une profession de foi qui emprunte à la morgue nihiliste de leur Vidal (« c’est le vieux monde qui s’écroule avec ses vieilles pratiques, ses vieux partis, ses vieux clivages ») et à l’emphase grotesque de leur Thorigny (« centristes de toujours avec la passion de l’indépendance que cela suppose, sociaux démocrates assumés qui ont toujours refusé le déni de la réalité, militants d’une droite souvent libérale, parfois gaulliste (hum) mais toujours républicaine et démocrate, participons ensemble au nouveau monde (…) »). Dès lors, on ne peut prêter à la présidente Dorandeu des accents jupitériens — en chef de guerre secrète qui assassine préventivement des terroristes au nom de la sûreté de l’État, elle ressemble davantage à Geena Davis (Commander in Chief) qu’à François Hollande. C’est bien plutôt au premier ministre Thorigny que revient le titre d’épigone du modèle macronien : « moi je marche (re hum) vers un nouveau monde et je sais que quelque soit le temps que ça prendra, nous marcherons ensemble contre les deux extrêmes qui menacent le pays ». Et les bords opposés de l’échiquier de se retrouver catalogués menace nationale.

Alors s’il ne s’agit que de politique fiction, à trop vouloir s’ancrer dans le réel, en utilisant des focales courtes sur les protagonistes pour expliciter le lieu (forcément de pouvoir) dans lequel ils évoluent, en adossant des images réelles d’émeutes (Clichy-Sous-Bois en 2005 et Bobigny en 2017), en diluant parfois des idées, voire des idéologies (comme la question de la réforme du système éducatif qui imposerait la mixité sociale ; les questions de la fin de vie ou du « Contrat de Travail Unique » ; la multiplication et l’inanité des courants socialistes personnifiés par des ambitieux des deux sexes…), les scénaristes de Baron noir ont-ils voulu coller à l’actualité, simplement en tirer une substantifique matière qui nourrirait leur propos ou se projeter dans notre monde post-Bataclan qui a induit et continue de générer des peurs légitimes ?

Autant de questions sous la surface d’une série encensée. Entre les récupérations sémantiques d’un jeune député qui se nourrit du discours du Congrès d’Epinay de 1971, quand il est suggéré que le mouvement de l’école libre de 1984 est en partie responsable de l’échec de la politique de l’intégration à la française, quand le mot synthèse revient régulièrement dans la bouche de presque tous les personnages, n’est-ce pas l’ombre de François Mitterrand que l’on voit planer au fil de cette saison 2 ? Mais la conclusion de Salomé Rickwaert selon laquelle son père serait l’homme providentiel à même de sauver la gauche (et lui-même et la France au passage) est-elle un vœu pieux  ou une maladresse de plus ?

Baron noir, saison 2. Créé par Eric Benzekri et Jean-Baptiste Delafon. Réalisé par Ziad Doueiri. Avec Kad Merad, Anna Mouglalis, Hugo Becker, Pascal Elbé (Fr, 2017, 8 × 52 min). Première diffusion depuis le lundi 22 janvier sur Canal+, Intégrale déjà disponible en Replay sur MyCanal.