Lucie Taïeb : « où fuir suffit, ne suffit pas »

Lucie Taïeb © Michel Durigneux

Lucie Taïeb, génération 77, écrivaine, traductrice et enseignante-chercheuse, publie cette année un essai (Freshkills, recycler la terre, éd. Varia), un recueil de poèmes (Peuplié, Lanskine) et un roman (Les échappées, L’ogre). C’est une excellente occasion pour explorer son univers d’écriture d’une manière condensée et approfondie. On y verra comment le monde s’écrit aujourd’hui pas seulement à la première personne ou dans un projet qui engage d’abord corps et pensée individuelle, mais aussi réciproquement comment le monde nous écrit d’une manière plus générale. Nous parlerons de déchets, de dessous enfouis, de puissances mortifères et de résistances, et puis de langue(s) forcément.

Il faut louer au passage le travail remarquable des trois éditeurs en question, qui accueillent chacun à son tour les morceaux du puzzle et ne sont pas pour rien dans cette entreprise. Mais aussi tous les autres, Les Inaperçus, ayant commandé et publié le très beau Tout aura brûlé, et les remueurs et remueuses de remue.net, dont l’autrice fait partie : elle y est engagée de plusieurs manières — bureau, rédaction, projet collectif du Général INSTIN.

En 2019, tu publies trois livres, trois genres différents, si on peut dire. Pourtant il me semble qu’entre eux il y a une cohérence et des liens internes. Loin d’être des tentatives de réparation, il s’y exprime pour moi comme un souci de survie dans les ruines du capitalisme, pour paraphraser un livre d’Anna Tsing que nous apprécions tous les deux.
Si tu approuves qu’une base commune de ce genre sous-tende tes projets d’écriture (sans les épuiser dans tous les sens du terme), pourrais-tu développer comment cela t’est arrivé, voire s’est imposé ? Sinon, quelles barrière ou lignes de démarcation vois-tu ou essaies-tu de maintenir entre poésie (y compris les traductions et les choix d’auteurs et autrices que tu traduis) et ce que nous nommons depuis un moment « les déchets » pour caractériser le projet de recherche qui te tient à cœur et qui s’introduit dans ton écriture ? À en croire un texte préliminaire paru dans la revue Vacarme, poétique, politique, connaissance sont imbriqués dans un même mouvement.

Je te remercie de ta lecture, et je te suis absolument sur l’opposition  entre « tentatives de réparation » et « souci de survie », même si naturellement, je serais prudente avec ce terme de survie, qui me semble parfois utilisé de manière excessive. Le fait est que pour l’instant, tous mes livres sans distinction de genre se sont attelés à cette question, comment vivre avec/dans un monde intolérable, ou comment vivre après des événements qu’on n’accepte pas. J’ai été confrontée au deuil assez jeune, et c’était pour moi une question vitale, très présente dans mon premier livre tout aura brûlé, (Les Inaperçus, 2013), et très présente encore dans Peuplié (Lanskine 2019), qui traite encore du deuil et du désir qui lui subsiste, et dans Les Échappées. Or, je crois que dans cette tentative de résistance à des puissances mortifères, celles que l’on porte en soi, celles entretenues et générées par le type de société dans lequel nous vivons, le monde peut nous être un allié. Et j’entends par monde ici notre relation directe, présente, au sensible.

De fait, mon intérêt initial pour les déchets est aussi parti d’une relation au monde sensible qui me semblait comme trouée, d’une dissonance entre la perception d’un environnement immédiat propre et net, et la présence de montagnes de déchets longtemps invisibilisées (ce qui n’est plus tout à fait le cas aujourd’hui, mais cela nous mènerait un peu loin…). Le projet « Freshkills » était, dans ce sens, hybride dès le départ: j’ai à la fois beaucoup travaillé en bibliothèque, j’ai cherché un corpus littéraire, et essayé de me former sur cette question des déchets, de lire les travaux d’historiens, d’urbanistes, de géographes et d’anthropologues, et en même temps, j’étais fascinée par ce lieu, Fresh Kills, dont parle déjà DeLillo dans Outremonde. La plus grande décharge du monde à ciel ouvert, qui accueille des déchets pendant plus de 50 ans, et qui au bout du compte, devient un grand jardin « sauvage » !! J’avais l’idée que Freshkills Park incarne un simulacre caractéristique des sociétés occidentales de l’ère post-industrielle, sous le règne du néolibéralisme. Le jardin au-dessus et la merde en dessous, ou alors, la propreté ici, et de l’autre côté, les déchets. Depuis j’ai un peu nuancé ma vision des choses, mais ce dont parle Freshkills, et d’une certaine manière également Les Échappées, c’est de la « conscience divisée » qui est la nôtre.

Tu as raison de te méfier du terme de survie, je suis tombé dans le piège de la traduction française du livre d’Anna Tsing, bien plus sobre dans le titre original. Il n’y est question que de « possibilités de vie dans les ruines » et son champignon n’est pas celui de la fin du monde, il y pointe juste, aussi comme une appropriation des ruines.
Cela me mène à cette position paradoxale que nous tenons, comme tu dis « le jardin au-dessus et la merde en dessous » et nous au milieu, divisés. Nous avons l’habitude d’enterrer – ici le terme technique « enfouir » est encore plus approprié, notre histoire et notre passé, et invisibiliser sa gravité. Pour rester à Freshkills Park, on y est aussi dans une sorte d’appropriation capitalistique – au-dessus le produit de loisir, en dessous l’exploitation du méthane produit par la décomposition des déchets, une optimisation des bénéfices. Comme tu dis : « le règne du néolibéralisme » ou la réintroduction marchande du déchet dans la circulation, qui en même temps produit d’autres déchets à traiter. En ayant vu cela de près, penses-tu qu’il existe une alternative à cette approche, car il ne semble pas effleurer les concepteurs de Freshkills Park que le méthane extrait pourrait être une réparation et mis à disposition gratuitement aux habitants qui ont supporté cette décharge pendant un demi-siècle ? Est-ce que l’imbrication d’enquête dans ton histoire personnelle, l’effet miroir qui est créé est un début de ta recherche d’une alternative ? Une interrogation ouverte et introspection poétique à la fois ?

Je pense qu’il y a des alternatives, évidemment, je le pense comme sujet politique et citoyen, mais ce qu’il m’intéresse d’explorer, quand j’écris, ce ne sont pas tant mes opinions politiques que la manière dont la configuration actuelle du monde dans lequel je vis pèse sur ma subjectivité, sur ma psyché, m’entrave ou me contamine. C’est aussi à ce moment-là, je crois, que le « je » cesse de renvoyer à ma seule histoire personnelle, mais s’exprime comme porteur d’une expérience existentielle située (historiquement, socialement). « Je » suis parmi tant d’autres le cobaye de notre époque, et en essayant de comprendre ce qu’elle me fait, oui, il y a sans doute un « effet miroir », mais plus l’effet d’un miroir tendu qu’un miroir dans lequel je me regarderais.

Dans ce sens, mon enquête sur Freshkills est aussi ou surtout une enquête, non seulement sur la décharge comme l’envers d’un monde propre et policé, mais aussi sur ce monde lui-même, d’où les déchets disparaissent comme par magie, et sur les angles morts de notre perception (tout ce que nous enfouissons…).

 

En allant à Freshkills et en regardant Manhattan depuis l’île de Staten Island où « l’ex-décharge-futur-parc » est en cours de transformation, j’ai bien su que je voulais aussi interroger ce que cela nous fait de vivre dans un monde aseptisé, faussement lisse, où la nature est récréative et domestiquée. C’est le sens du chapitre sur la « High Line », cette ancienne ligne de chemin de fer à l’abandon devenu une promenade hype et bien balisée, quand elle a jadis était le refuge d’une certaine marginalité urbaine au cœur de New York. Lors de la réhabilitation, on a effacé tous les graffs, caractérisés de « dégradations », pour finalement orner l’un des murs d’un pochoir géant représentant Einstein tout sourire, avec pour commentaire « Love Is The Answer ». On en voit tant aujourd’hui des villes comme ça, des villes proprettes et tellement sympathiques, où toute la geste de la contre-culture est récupérée et vidée de tout contenu politique, où des petits coins de nature sont aménagés, qui ressemblent à des enclos.

 

Et si la littérature a un rôle à jouer dans tout cela, ce n’est pas tant, pour moi, par un « engagement » explicite que par la manière qu’elle peut avoir de s’adresser à nos corps et à nos esprits pour nous donner le goût et le désir d’une vie autre. En d’autres termes, je n’écris ni pour ni avec ceux de Staten Island, ceux que l’on a longtemps méprisés et à qui maintenant ce beau parc est « offert », qui permettra dans quelques années de faire grimper le prix de l’immobilier. J’écris vers ceux qui vivent, comme moi, de ce côté-ci du monde, le « bon » côté, et j’essaie d’interroger les lacunes de nos mémoires et le mélange poisseux de demi-vérités plus ou moins arrangées dans lequel nous stagnons.

À t’entendre, on pourrait soupçonner que cette nature qui nous entoure, et qui est toujours aménagée, touchée et retouchée (je pense au célèbre « unberührte Natur » que le français rend par « vierge »), devrait être un lieu authentique pour ne pas être « hostile et mensonger », mais je ne pense pas que tu veux dire cela.
Est-ce que c’est l’aménagement marchand (dans tous les sens du terme – pas seulement payant, mais arrangé pour accueillir plutôt des touristes qui ne font que passer que des personnes qui pourraient investir ses lieux pour les habiter d’une certaine manière) l’intégration de l’espace naturel dans l’ensemble de la circulation marchande et de la surveillance politique ? Il y a un autre aspect de Freshkills que je voudrais aborder avant de passer à autre chose. Je ne sais pas si tu y as pensé en commençant par Berlin, où le mémorial de la Shoah présente aussi une sorte de l’envers de notre histoire, avec en dessous les gravats et les morts de la dernière guerre mondiale. Je pense à un propos de Jean-Marie Straub (avec Danielle Huillet) expliquant qu’un long travelling dans leur court-métrage Lothringen ! (1994), balayant des prés, collines et forêts lorraines aurait pour seule fonction de faire sentir les cadavres qui s’y trouvent enterrés. La dernière activité de décharge de Freshkills a été notamment d’accueillir les restes humains et matériels des Twin Towers, détruits par l’attentat de 2001. Les corps déchus, font-ils donc aussi partie de cet envers invisibilisé ? Le cobaye vivant peut-il alors en dernier lieu se transformer en « déchet » abandonné dans les charniers, en dehors des cimetières où la mort est ritualisée ?

Pour le premier point, concernant la recherche d’une nature authentique, effectivement, cela ne fait pas partie de mes préoccupations. Je ne recherche d’« authenticité », ni du côté de la nature ni de celui de la ville, je constate simplement que l’aménagement urbain de plusieurs villes françaises s’accompagne de la destruction des espaces de liberté, de marginalité, de respiration, qui va de pair d’ailleurs, me semble-t-il, avec les mesures qui visent à rendre la ville hostile et inhabitable aux personnes les plus démunies.

Pour le second point, concernant les morts, c’est une question passionnante, même si elle n’est pas au premier plan dans ce livre, et ce parallèle entre cadavres et déchets peut se penser de plusieurs manières. D’abord, il y aurait une étude à faire sur le traitement des cadavres et des déchets urbains au XIXe siècle, entre les débuts de l’hygiénisme, la création des grands cimetières parisiens (le Père-Lachaise, en 1815) et l’apparition des premières décharges sanitaires (autour de 1920). En outre, l’idée que la mort, mais aussi les corps souffrants, vieillissants, abîmés, ont peu à peu perdu leur place dans nos imaginaires s’accorde bien à un monde où même les objets du quotidien n’existent que s’ils sont neufs et en parfait état, et où ils sont sinon voués à disparaître. Il y a dans Outremonde, de Don DeLillo, ce parallèle à la fois subtil et cruel entre une société où règne l’injonction de corps toujours « en forme », « entretenus », et ce devenir des objets immédiatement consommés, jetés et aussitôt transformés, recyclés pour être de nouveau utiles. Une logique donc qui exclut l’inutilité, la vulnérabilité, la vieillesse. Rien ni personne, ici, ne peut se permettre d’être simplement « abîmé ».

Enfin, pour revenir spécifiquement à Freshkills, il a été très difficile pour les familles des victimes du 11 septembre d’accepter que les restes de leurs corps, mêlés aux débris des tours, soient enterrés dans une décharge. Il y a eu à ce sujet des débats longs et houleux avec la ville. Pour ma part – moi qui suis extérieure à cette histoire – j’ai été frappée par un petit texte (History and Future of Fresh kills) de l’anthropologue américaine Robin Nagle qui connaît bien Fresh Kills, et où elle rappelait que nos ordures sont un « bien commun », nos décharges une « œuvre commune », et qu’il faudrait peut-être accepter d’y penser autrement qu’avec honte et dégoût, pour parvenir à réintégrer cette réalité dans le champ de notre pensée, et dans notre espace mental.

Lucie Taïeb © Michel Durigneux

Tu me fais penser à un roman de Laura Kasischke, The Raising (Les revenants en français), qui met en scène des sororités, qui explorent l’expérience de la mort ou de la presque-mort (je n’ai pas de mot pour Scheintod en français), et en marge une chercheuse universitaire qui travaille sur notre rapport à la mort dans le passé et le présent : sa théorie est en fait que les zombies et toutes ces représentations de revenants au cinéma et dans la littéraire sont une lointaine réminiscence de relations anciennes que la communauté humaine entretenait avec ses membres morts, qu’elle pouvait côtoyer encore dans leur décomposition à ciel ouvert. Comme tu dis, à la fois la mort et les cadavres disparaissent de notre imaginaire, mais ils reviennent aussi transfigurés au cinéma par exemple, d’une manière assez étonnante dans le dernier film de Jim Jarmush, The dead don’t die. Dans Freshkills, tu cites aussi Mary Douglas qui analyse nos rapports au sale et à l’impropre, l’impur, des étiquettes qui ne relèvent pas toujours d’une logique linéaire, mais sont toujours liée à la honte et/ou au dégout. Alors si cette « œuvre commune » peut être une piste intéressante pour accepter la cohabitation avec nos déchets, accroitre la responsabilité commune, l’obligation de répondre aux générations futures, il n’empêche que l’exposition aux effets de ce « bien commun » est désastreuse.
Comme c’est un arrière-plan de tes récits, je pense d’abord à Safe, mais aussi à Les Échappées ou la question de savoir où trouver une protection et un refuge aussi fragile qu’ils soient. Safe s’inspire en partie d’un film de Todd Haynes au titre éponyme, « où fuir suffit, ne suffit pas. » L’héroïne du film, devenue allergique à une vie aseptisée chimiquement fuit pour se protéger, guérir  dans une cellule dite pure de toute pollution extérieure, mais stérile dans tous les sens du terme. Dans cette situation paradoxale, ton échappatoire, s’il en est, ou la protection même, pourrait être la langue, voire plusieurs langues.
J’aimerais te faire réagir à cette citation de Georges-Arthur Goldschmidt dans
Quand Freud voit la mer : « Et si le « sens » était d’être dans deux langues et si toute la démarche de la psychanalyse consistait à faire voir l’autre dans la langue ? Qu’une langue est en somme l’analyse de l’autre ? L’allemand (et réciproquement) analyse, porte au jour le caché du français : car tout cela est aussi dans le français. Une langue est le recours de l’autre, elle est son halètement devant l’impossible expression par elle-même. »
L’allemand, le français, l’anglais, Safe, écris-tu, « était un de ces mots. Qui ne se laissait pas traduire. Qui n’avait pas d’équivalent, pas d’adjectif qui en français lui aurait correspondu. On le « rendait » sans difficulté. En sécurité, protégé, à l’abri – cela ne posait aucun problème. Mais elle rêvait d’un texte où elle aurait traduit safe par safe. Où elle ne l’aurait pas traduit. »
Autrement dit, safe ou son absence, qu’est-ce que cela pourrait nous dire sur la langue française ?

Ta question ouvre beaucoup de portes, je choisis mon chemin si tu veux bien… Pour commencer, la très belle citation de Goldschmidt, dont je garde surtout la fin (je ne connais pas assez bien les enjeux de la psychanalyse pour en parler ici) « Une langue est le recours de l’autre, elle est son halètement devant l’impossible expression par elle-même. » Je ne peux qu’acquiescer. D’une part, on connaît parfois la surprise de trouver à dire quelque chose de soi, quelque chose de signifiant, en empruntant un mot d’une autre langue. De ce fait, c’est moins l’absence de safe en français qui m’a intéressée – ça, c’est le problème des traducteurs – que le fait de trouver formulée dans ce mot cette recherche d’un lieu sûr, étanche à toute extériorité toxique, mais par là même aseptisé et absolument étouffant. Or, on vit pour ainsi dire avec le fantasme plus ou moins avoué que nos villes pourraient être ce type de lieu.

Et pour revenir à Goldschmidt, j’ajouterais qu’il y a là aussi une jouissance, celle de pouvoir, dans cette impossible coïncidence entre deux langues, qui sont aussi deux versions d’un même sujet, disparaître à soi-même, ne pas se correspondre, éviter toute classification, toute assignation. C’est une des obsessions qui nourrissent mes livres, depuis tout aura brûlé jusqu’aux Échappées, ce refus du nom, qui fixe, fige ce que l’on est, ce que l’on doit aussi continuer à être pour exister socialement.

Or, ce que Mary Douglas définit, elle, comme l’impur, c’est ce qui n’a aucune place, ce qui ne se laisse pas réduire aux catégories définies par un ordre de pensée sur lequel repose aussi une structure sociale, et qui est à la fois perçu comme sale et comme dangereux.

Ce que je cherche toujours, donc, c’est du « jeu », de l’espace et de la ruse, dans et par la langue. Parce qu’à correspondre et à se correspondre seulement, on finit par s’épuiser, par s’amenuiser. C’est d’ailleurs là que je retrouve tes zombies – même si je n’ai pas encore lu Kasischke… sauf qu’à mon sens, les zombies, c’est nous! Il est de fait pas mal question de la mort, dans Freshkills, pas tant des cadavres et de leur destination, mais du fait que nous sommes, nous, dans une « Scheinleben », dans une « presque vie », une « apparence de vie », donc, celle des corps efficaces, de la pensée lisse et du langage pauvre.

C’est d’ailleurs aussi ce qui m’a fascinée chez Mary Douglas, sa manière de montrer qu’une société seulement soucieuse de faire perdurer ses structures, ses catégories, ses hiérarchies s’anémie, et que l’obsession de la pureté – la correspondance à soi-même, en l’occurrence – aboutit nécessairement à une hypocrisie et à un dépérissement.

Tout n’est pas comparable, évidemment, et il y a dans la vision néolibérale du monde et ses formes de réalisation une puissance mortifère qui dépasse la seule obsession de pureté. Mais en tout cas, encore une fois, c’est contre l’étouffement que j’écris, contre la chape, et pour trouver une issue, une respiration, une énergie.

Une dernière chose, concernant les morts: si je me rappelle bien ce que dit Philippe Ariès (L’homme devant la mort) lorsqu’il parle de la manière dont vivants et cadavres se sont longtemps côtoyés, cette cohabitation avait d’abord une fonction religieuse: nous ne sommes que chair périssable, nous devons vivre en songeant toujours à cette vie après la mort qui nous attend, la seule qui importe. Mais il souligne aussi que vivre auprès des morts réveillait le désir ardent d’une vie du corps, et que les cimetières, notamment le cimetière des Innocents, étaient les hauts lieux d’une intense vie nocturne dédiée au plaisir charnel.

Merci pour cette réponse très riche, qui ouvre une quantité de pistes pour aborder Les échappées, ton dernier livre, qui vient de paraître chez l’Ogre. Pour commencer par le titre, nous y retrouvons pas seulement la fuite, l’évasion déjà abordée, mais aussi ce qui nous échappe, dont nous sommes privés : ce lieu sûr, protecteur, et aussi la certitude qui va avec. C’est d’une part un peu la marque de fabrique de l’Ogre, dont je suis et apprécie le travail d’édition depuis cet ovni du début de Max Blecher, Aventures dans l’irréalité immédiate, suivi de cœurs cicatrisés, qui annonce en quelque sorte le programme de la maison, mais de l’autre épouse de près l’univers que tu développes dans Les échappées (et aussi dans Safe chez le même éditeur, dont nous avons déjà parlé). Y revient à la fois l’autre langue par l’héroïne qui s’appelle Stern, et un récit ou plusieurs qui, s’ils tournent (ou plutôt tourbillonnent) autour de quelque points fixes, Oscar, la fille, l’homme gris, une société qui épuise et asservit ses sujets, et pour ne pas oublier, des saisons, se dérobent à la lecture, dès qu’on s’y attache, pour devenir autre chose. L’apparition de Stern (mazel, stella, star, espérance, le café Rising Star) ouvre pour moi une boîte de Pandore (le « sésame » dans ton récit), dont tu te sers sans trop t’y attarder. Oscar, l’autre personnage, subit ou choisit un moment donné aussi une de ces métamorphoses de nomination : ArKos, Ossakar, Askaro. Or, rien que ce Stern évoque pour moi un champ sémantique considérable, depuis la bible, la torah et son messianisme, son détournement nazi.
Et pour finir, un philosophe a fait ainsi son entrée dans ma lecture de ton livre malgré moi : Günther Anders (né Günter Siegmund Stern), cousin de Walter Benjamin. « …[F]aire ce que voulait Stern, revenir à nous, mettre un terme à l’épuisement, reprendre force et courage, être autrement. », écris-tu, et c’est presque la description de ce qui est arrivé à Anders (qui veut dire autrement en allemand), lorsque son patron lui avait suggéré de s’appeler « autrement », car déjà trop d’articles avaient été signés Stern. Mais c’est aussi la proximité de son œuvre qui m’a fait penser à lui et à sa thèse centrale : l’obsolescence de l’homme face à ses inventions. La société dans Les échappées vit dans et par l’épuisement de tous ses sujets, le but de « rendre toute intervention humaine inutile », les vertueux « s’effondrent » et Stern, un espoir incertain, les considère « si parfaitement asservis » qu’elle n’y trouve rien à en tirer. J’ai l’impression que tu joues avec ce champ d’associations possibles sans t’y appesantir. J’ai le même sentiment avec l’univers des contes qui s’y imbrique, « l’homme gris » l’éternel fonctionnaire irréprochable, mais aussi maître du temps dans Momo de Michael Ende, ou encore Stern ayant « des drôles de tresses oranges et jaunes » me faisant inévitablement penser à Fifi Brindacier (aka Pipi Langstromp chez Astrid Lindgren). Les enfants sont aussi les indomptés ou indomptables dans l’histoire, au point de t’obliger de raconter la leur autrement. Pourtant après l’été, il faut retourner à l’école, à moins de s’appeler Ernesto chez Duras. Mais je ne veux pas trop dévoiler non plus.
Pourrais-tu parler un peu de tes inspirations, de leur côté conscient ou inconscient pour revenir à Freud, qui te dirigent aussi vers des mots et univers que tu n’as pas vus venir ? Cela et d’autres éléments produisent par moment un côté facétieux dans ton écriture, malgré la noirceur du monde décrit. Le rire bien qu’il (ad)vienne tardivement après une longue traversée et plutôt du genre pince-sans-rire, est-ce qu’il peut sauver, ou du moins panser quelques plaies ouvertes ?
Il faut aller toujours tout droit, dit la veille. Droit vers le sud. Tu sais où est le sud ? Le sud est une saison dangereuse, lui répond-elle. Mais c’est là qu’il nous faut aller. On ne sait pas qui guide l’autre, bras dessus, bras dessous, à pas calmes, mesurés, tout le contraire de fuyardes. Tout au plus, des échappées.

Car l’énergie, comme on peut le voir aussi dans cet extrait, est déjà bien présente dans tout ce qui s’oppose parfois vainement à cet « effondrement » ritualisé, effondrement qui signifie que nos récits apocalyptiques sont déjà pris en charge par l’asservissement structurel. Est-ce cette respiration, ce souffle que tu cherches dans la légèreté d’une tournure qui arrive par petites touches, marquant ensuite ce « joli » mois de mai où on fait ce qu’il nous plait (en 1968 par exemple), et qui remplace la quatrième saison manquante dans Les échappées ? « Mai » qui sonne aussi comme « mais », comme la « mer » de Freud chez Goldschmidt, qui seulement en français peut devenir phonétiquement la « mère » de toutes les batailles. Goldschmidt dirait : le génie de la langue.

Merci pour cette question qui est déjà une lecture. Cela me fait très plaisir que tu parles de cette chère Fifi Brindacier, je n’y avais pas du tout pensé, mais évidemment j’adore ce personnage malicieux et déjà subversif… Je suis heureuse, aussi, que tu évoques l’humour, parce que c’est une dimension qui n’est pas forcément évidente, vu la matière assez sombre du roman, mais qui est bien présente. Je cherche un humour un peu diffus, léger, parfois très noir aussi, mais qui permette que tout ce qui est dit et traversé ne « pèse » pas, ne soit pas accablant – qui crée une distance et une respiration, comme tu le dis si bien.

Avec le nom de « Stern », tu évoques la question de la place du judaïsme, qui est en fait très fréquemment présent dans ce que j’écris, mais le plus souvent de manière souterraine et cryptée. J’avais ce nom de Stern (et même un prénom, que j’ai finalement supprimé) dès les premières moutures de l’histoire. C’était le nom de l’héroïne, il m’a pour ainsi dire été donné avec l’histoire et j’aurais eu du mal à le changer.

Lucie Taïeb © Michel Durigneux

Je pense en fait que ce nom a plus à voir avec un messianisme juif, auquel j’ai pu m’intéresser en travaillant sur des auteurs comme Nelly Sachs et Juan Gelman, que cela n’indique la judéité de mon héroïne. Stern, c’est l’étoile et la recherche d’une rédemption, et la racine de cette quête est sans doute aussi liée à la poésie d’Ingeborg Bachmann, qui cherche toujours ce point lumineux à l’horizon, de « l’autre côté », qui tend vers une utopie qui ne pourrait advenir que dans et par le langage. D’ailleurs, le seul poème qu’évoque Stern explicitement, c’est « Si la Bohême est au bord de la mer », de Bachmann. Je connais mal Anders, davantage Benjamin, mais les échos que tu peux entendre sont sans doute liés au fait qu’en travaillant sur la poésie de Bachmann (lectrice assidue de Gershom Scholem et d’Adorno) puis sur les enjeux mémoriels en Allemagne après 45, je me suis imprégnée d’un certain nombre de questionnements dont je reconnais aussi les limites pour aborder le monde qui vient ou qui est en train d’émerger sous nos yeux. Je veux dire que je ne suis pas sûre que la pensée critique de l’École de Francfort – ou ce que j’en connais et comprends – soit encore opérante pour déchiffrer ce qui se passe en ce moment, et en particulier une sorte de « dématérialisation » et de « désensibilisation » de l’expérience au monde dont je ne sais pas encore que penser.

Pour revenir à Freud et à l’inconscient du texte, je suis, lorsque j’écris, dans une forme de disponibilité à ce qui peut venir, je « laisse entrer » les images et les formules, car ce qui m’importe dans le premier jet, c’est toujours de toucher une justesse, une acuité de la langue et du sensible. C’est un état de conscience légèrement modifié donc, une concentration et une porosité en même temps, qui peut se rapprocher aussi de l’état de rêve. De fait, il est bien possible que, comme dans les rêves, je ne maîtrise pas toutes les associations qui sous-tendent mon texte, et que l’on pourrait entendre pour les rendre signifiantes. Ce qui était la matière même de la dernière partie de Safe, des récits de rêves, devient ici une manière pour moi, à la fois, d’écrire, mais aussi, de tenter de montrer que le réel est mouvant, incertain, insaisissable. Il y a quelques certitudes, quelques traits bien nets et définis dans l’intrigue du roman (ce régime de soumission totale au travail, les petits transistors qui circulent sous le manteau, l’éveil sensuel puis la maladie d’Oskar, entre autres), et je laisse ensuite des zones d’incertitude ou de flottement, aussi parce que cela me permet de représenter un univers fictionnel où rien n’est finalement figé, où il existe du jeu, des failles dans le réel, qui, d’un côté, le troublent, mais de l’autre, autorisent l’émergence du possible, et d’alternatives au « monde tel qu’il est. »

De ce fait, le roman décrit moins un geste révolutionnaire qu’il ne s’interroge sur ses conditions d’émergence: comment « revenir à soi », comment desserrer l’étau? C’est cette première étape qui m’intéresse ici, celle du passage à l’acte salutaire, du mouvement presque instinctif par lequel on rejette le joug, avant de s’en libérer complètement, et d’en libérer tous les autres.

Lucie Taïeb, Freshkills. recycler la terre, Éditions Varia, Proses de combat, 2019, 120 p. 19 €
Lucie Taïeb, Peuplié, Éditions Lanskine, 2019, 15 €
Lucie Taïeb, Les Echappées, Éditions de L’ogre, 2019, 180 p., 18 €