Emmanuelle mène l’enquête : Emmanuelle Pireyre, Chimère

Emmanuelle Pireyre

« OK, je vais vous faire quelque chose sur les OGM », a répondu Emmanuelle à Libération qui lui proposait une tribune sur le sujet de son choix.
C’est là où les choses commencent à se gâter : qu’est-ce qu’une femme de lettres peut écrire sur les OGM, à l’heure où les écrivain.e.s sont souvent relégué.e.s à un divertissement mais sans lendemain, à soigner les traumatismes individuels, et non à prendre position sur les options politiques et encore moins scientifiques ? « Seulement je me renseigne » : la formule de Mallarmé devant écrire sur l’insaisissable Rimbaud une fois encore fait mouche. Amateur, idiot ou individu ordinaire, l’écrivain.e n’en sait pas plus sur la question, sur la dangerosité des maïs transgéniques, sur la force des lobbys dans la commission européenne, mais se renseigne, c’est-à-dire mène sa petite enquête.

Cette enquête, ce n’est pas une ligne droite, et Chimère multiplie les bifurcations, les fausses pistes et les embranchements. De fil en aiguille, Emmanuelle rencontre une biologiste obsédée par les chimères, passionnée à l’idée de créer un hybride de chien et d’homme : impossible ? dans l’état actuel des recherches, sans doute pas. Mais la question n’est pas peut-on créer ce monstre, mais comment faire une fois créé et qu’il se vautre dans votre sofa ou monopolise votre ordinateur ? Dans ces voltes et virevoltes du récit, Emmanuelle rencontre aussi un panel de citoyens tirés au sort par l’Europe pour réfléchir aux enjeux de la société contemporaine : si les Portugais réfléchiront au Nucléaire, le Danemark aux Robots et intelligence artificielle et les Lettons aux Nanotechnologies, les Français devront se pencher sur le Temps libre et le loisir. Se pencher, ou plutôt s’allonger et s’affaler : plutôt que de livrer un rapport en bonne et due forme, les Français vont choisir d’expérimenter le Temps libre, de transformer l’enquête en une expérience. Emmanuelle devant écrire sur les OGM ou une poignée de citoyens tirés au sort devant remettre un rapport, c’est là une défense joyeuse d’une forme démocratique de connaissance : l’individu ordinaire ne produit pas un savoir, mais en fait physiquement l’expérience, brouille les cadres du savoir, met en somme le bordel dans la science, car « l’importance de la sensation brute de farniente […] n’appelait aucun commentaire. » Il y a là une joyeuse extension démocratique de la connaissance, avec ses dissensus et ses désaccords, ses malentendus féconds et ses expertises subverties.

Enquêter, c’est bien beau, mais comment ? Formule trench coat et loupe ou formule magnétophone et sondage ? Le roman d’Emmanuelle Pireyre rejoint là la ligne directrice de ses précédents textes : l’enquête se mène sur le mode de l’ironie douce et de la folie légère, pour dire comment l’individu ordinaire s’empare des questions et des problématiques contemporaines, en creuse les apories, en pointe les aberrations, avec un sourire jamais loin de l’insolence. Pour se renseigner, pour composer la documentation de cette enquête, quand on a épuisé les articles envoyés par la journaliste de Libération spécialisée écologie-environnement, on sollicite son smartphone, on puise dans de précieux manuels, notamment La Culture générale à l’usage des candidats aux concours de la fonction territoriale : bref, on braconne, on glane ce que l’on peut.

C’est que l’époque est au récit documentaire, note-t-elle avec amusement, pointant les modes et les manières de notre époque : « nous, les auteurs littéraires d’aujourd’hui, aimons nous documenter et n’hésitons pas à nous déplacer sur le terrain pour éviter de raconter n’importe quoi. » On retrouve là le sillon documentaire déployé par Emmanuelle Pireyre depuis Comment faire disparaître la terre et Féerie générale, où la figure de l’écrivaine s’attache au fil des pages à dire la confrontation individuelle aux datas et à la masse de documents : le livre est tout à la fois la somme collectée de renseignements, notations, et le geste même d’ordonnancement (désordonné) et de réorganisation (précaire) de cette profusion documentaire : là encore, il s’agit « d’ordonner le chaos proliférant de la documentation ». Mais alors que dans ses textes précédents elle jouait le classement contre le roman, la collection contre la narration, Emmanuelle Pireyre entre pleinement dans l’art romanesque qu’elle aménage à sa mesure. Ce roman vient conclure, ou plutôt marquer une réalisation livresque, de plusieurs années de performances, de travaux en lien avec les arts contemporains : le roman garde discrètement les traces de ces expérimentations formelles et incarne également une de ses chimères, faite d’hybridité (maîtrisée) et de croisements (surprenants). Si l’on retrouve la veine ironique, la causticité enjouée et la présence continue de l’écrivaine, il y a là une vraie réussite dans le tressage des deux lignes narratives, dans le jeu de contrepoints et l’art de croquer des figures, l’employé d’Amazon féru de psychotropes, la manouche engagée, la psychanalyste voilée. Cette narration, elle est menée à la fois à travers de brèves séquences aux titres décalés et incongrus qui aiguisent la curiosité (« Pourquoi les Mexicains font-ils des réunions ? », « L’amour courtois »), mais aussi par une montée progressive en tension des enjeux. La présence de la chimère devient de plus en plus insistante, sinon préoccupante : que fait-elle toute la journée à regarder en peignoir sur le sofa des mangas ? Et le panel des citoyens occupés à expérimenter le Temps libre que vont-ils faire à l’heure de devoir rendre leurs conclusions à la commission européenne, dans une cérémonie qui n’est pas sans évoquer l’Eurovision ? Sans rien dévoiler du dénouement et des scènes finales où le burlesque côtoie le suspens, au moins faut-il dire que le roman invente, avec drôlerie et efficacité, les conditions d’une extension de notre vie démocratique.

Emmanuelle Pireyre, Chimère, éditions de L’Olivier, août 2019, 224 p., 18 € 50