Charles Coustille : Parking Peguy

Il y a peu, Charles Coustille nous donnait sous le titre d’Antithèses (Gallimard) les résultats de l’enquête pour le moins originale qu’il avait conduite parmi les grands auteurs français. Il y croisait les mondes littéraire et universitaire, en prenant l’exemple de quatre auteurs majeurs du XXe siècle (j’omets ici Mallarmé) qui s’étaient engagés dans le projet d’une thèse sans jamais aboutir. Parmi les cas passés en revue, le plus remarquable était celui de Charles Péguy, un Péguy que Coustille plaçait haut dans ses admirations tout en sachant que l’écrivain était à demi oublié aujourd’hui. Un Péguy qui entreprit donc en Sorbonne un doctorat anti-Sorbonne auquel il eut la sagesse de renoncer à temps. Mais un Péguy pas négligé de tous pour autant puisque se sont réclamés de lui dans les derniers temps un Deleuze ou un Latour, un Plenel ou un Finkielkraut.

Mais voici que Coustille revient à l’auteur de Notre jeunesse sous un autre angle pas moins inattendu. Soutenu par un coéquipier photographe, Léo Lepage, il parcourt la France en collectionnant tous les lieux du pays qui perpétuent le nom de cet auteur réfractaire s’il en est : rues, avenues, boulevards, impasses ou parkings. Et la collecte, comme on pouvait s’y attendre, va dans le sens de lieux plutôt pauvres et semi-populaires. Au point qu’on peut se croire en parcourant l’album du point de vue photographique dans la France des « gilets jaunes », même si ces derniers n’ont pas obtenu encore que certains ronds-points soient dédiés à l’auteur de L’Argent.

Il est donc utile de rappeler que ce dernier se voulait solidaire des sans-grade et des laissés pour compte ou encore que l’enfant d’Orléans et de l’Île de France affectionnait tout ce qui était périphérique ou, comme on dit désormais, territorial. C’est ce qu’exprime le bel album qui nous est proposé aujourd’hui, dans lequel sont mis en regard et autant que possible accordés entre eux sites et courts extraits de textes. Quelques couples sont ainsi bien assortis. Soit, pour ne retenir ici qu’un seul exemple, cette image du 6ème arrondissement de Paris où trois enfants et leur père traversent la rue Charles Péguy pour illustrer l’éloge du père de famille que l’on trouve dans Clio : « Il n’y a qu’un seul aventurier au monde, et cela se voit très notamment dans le monde moderne : c’est le père de famille. » (p. 37) Un tel éloge ne pouvait décidément venir que du Péguy chrétien…

La méthode de Coustille a cela d’à peu près inédit qu’elle relève d’une enquête sur les représentations dispersées des écrivains et artistes. Question première : combien de lieux ont-ils été « péguifiés » sur le territoire de la République ? L’auteur en dénombre 427 qui portent le nom de l’auteur, là où Gide d’en compte que 166 et Proust 118. Pour toute une part, cette abondance relative vient de ce qu’il existe plusieurs Péguy en regard d’un même référent nominal : soit en succession l’écrivain, le polémiste, le socialiste, le chrétien, le pacifiste et le martyr de guerre. Mais la distribution territoriale ne se fait pas trop selon cette répartition idéologique, encore que les municipalités d’obédience catholique prédominent parmi celles qui retiennent le nom de celui qui signa Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres. Mais sont également nombreuses au palmarès les communes qui furent spécialement affectées par la Grande Guerre et qui se souviennent donc en baptisant du nom de l’écrivain un site local.

 

Et voilà qui nous donne sans conteste un Charles Péguy écrivain patrimonial ce qui serait plutôt propice à sa faible lecture. Et cependant, comme en témoigne le présent Parking Péguy, deux traits de l’homme et de l’œuvre devraient permettre que l’écrivain revienne au goût du jour. C’est évidemment son côté peuple — du côté de Michelet ou bien de Vallès, dirons-nous. C’est par ailleurs et surtout le superbe styliste du ressassement et de l’insistance, qui en appelle irrésistiblement à une lecture à haute voix. Lisons donc aujourd’hui Charles Péguy, et, par exemple, dans l’excellente anthologie que propose Coustille.

Charles Coustille, Parking Péguy, photographies de Léo Lepage, Flammarion, août 2019, 192 p., 21 € — Lire un extrait

Lire ici l’entretien de Johan Faerber avec Charles Coustille