Julia Deck : « Comment observer la société sans ironie ? Ce serait insupportable »

Julia Deck © Hélène Bamberger

Une fois encore, en cette rentrée, Julia Deck signe un grand roman avec Propriété privée qui paraît aujourd’hui aux éditions de Minuit. Dans ce quatrième récit, plus encore que dans les précédents, Julia Deck déploie avec grâce et férocité une critique sociale sinon politique aiguë de ce qu’on pourrait appeler des « bobos » épris de nature et choisissant de vivre dans un « éco-quartier » : le couple Caradec. Très vite, dans cet univers aseptisé, surveiller et punir deviennent les maîtres-mots d’un monde où chacun s’épie jusqu’à la mort. Après le roman d’espionnage exploré dans Sigma, Julia Deck invente ici le roman de voisinage : mesquineries et voyeurisme au programme. Autant de raisons pour Diacritik d’échanger avec la romancière, l’un des auteurs parmi les plus importants de nos années 10.

Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre quatrième roman, le beau et vif Propriété privée. A l’occasion de la parution de Sigma, votre précédent livre, vous nous déclariez : « Je suis à peu près sûre que le prochain roman ne se passera pas en Suisse, qu’il ne traitera ni d’espions ni de peinture. »
Et, en effet, Propriété privée dépeint, en banlieue parisienne, l’histoire bientôt très agitée d’Eva et Charles Caradec, qui s’installent dans un écoquartier et découvrent peu à peu les désagréments du voisinage à travers le couple des Lecoq.
Comment est née en vous l’idée de Propriété privée ? Existe-t-il une scène première ou une idée liminaire qui auraient présidé à l’écriture de ce roman du mauvais voisinage ? Ou, à l’instar du Triangle d’hiver, qui est notamment né de votre lecture de Terminal Frigo de Jean Rolin, Propriété privée a-t-il été inspiré par une lecture en particulier ?

Je tournais depuis quelques mois autour du logement contemporain, des nouvelles façons d’habiter la ville, sans trop savoir quoi faire de ce sujet. Il me manquait la matière romanesque. Et puis je me souviens d’un moment très précis, je me trouvais dans le métro à Francfort, en octobre 2017, pensant à tout autre chose, quand les premières phrases du livre me sont venues. Soudain j’ai vu la scène, ce couple de Parisiens pleins de bonnes intentions qui, six mois après avoir emménagé dans un écoquartier, se demandent s’ils vont assassiner le chat de leurs voisins.

À partir de là, tout était engagé. C’est comme si la tonalité du livre était entièrement contenue dans ces premières phrases. J’avais déjà expérimenté ce phénomène avec mon premier roman, Viviane Elisabeth Fauville, alors que les autres procèdent d’intention plus construites.

Après Sigma, un roman épique, à la croisée de l’espionnage et de l’épistolaire, où proliféraient aussi bien personnages masculins que féminins, Propriété privée semble se resserrer sur l’histoire d’une femme, Eva, la narratrice.
À l’évidence, ceci marque l’éclatant retour de votre œuvre à ce que vous nommez vous-même vos héroïnes « un peu déréglées », celles qui, portées par une énergie de la contradiction et de la disjonction, ne cessent d’affoler leur entourage et leurs propres existences.
Diriez-vous ainsi d’Eva qu’elle appartient à la lignée électrique des Viviane Elisabeth Fauville et Bérénice Beaurivage ?

Oui, ici, j’ai d’emblée renoncé à combattre mon penchant pour les personnages féminins un peu ébréchés, aux motivations troubles. Ce goût me vient de l’enfance. Les sorcières, les mauvaises reines ne sont-elles pas des personnages infiniment plus intéressants que les bergères ou les princesses ? Avec elles, on a tout de suite de l’ambiguïté, du récit – sans compter qu’elles ont en général beaucoup plus de style. Le problème avec le héros ou l’héroïne positive, c’est que la voie est toute tracée : revers de fortune, combat contre l’injustice, dénouement à peu près heureux. Ce qui m’intéresse, au contraire, c’est l’indétermination des rôles, les oscillations de caractères multiformes qu’on ne saurait dire définitivement bons ou mauvais. D’une part, cela me paraît plus réaliste. De l’autre, c’est un ressort merveilleux pour les retournements dramatiques. Si votre narrateur n’est pas complètement fiable, vous pouvez jouer avec les interstices. Le tout est de construire un personnage cohérent. Même s’il est fou, même s’il ment, un personnage doit obéir à sa logique interne, sans quoi rien ne tient, ni les caractères ni l’intrigue.

Mais, dans le même temps, au regard de vos précédents romans, une variation majeure s’impose dans Propriété privée. De fait, ne pourrait-on pas dire également qu’il s’agit pour la première fois dans votre œuvre d’un couple « un peu déréglé », celui qu’Eva forme avec son mari ? Ce mari ne s’impose-t-il pas d’ailleurs comme le cœur même de l’histoire, à la manière d’un double masculin de Viviane Elisabeth Fauville, toujours chez son analyste ?

Tout à fait. Le premier protagoniste, c’est en effet le couple Caradec. Duo déréglé, certes, mais stable depuis trente ans, ayant appris à négocier ensemble les virages de l’existence. Et si le mari demeure assez silencieux, puisque c’est la femme qui raconte, il n’en est pas moins au centre. Par son refus de sortir de chez lui sauf pour son rendez-vous hebdomadaire chez le psy, il leur impose son rythme à tous les deux. On pourrait dire que la femme porte beaucoup, mais comme elle s’octroie diverses libertés à l’extérieur, cela introduit un système de compensation. Je voulais explorer l’économie intime du couple, en général très éloignée de ce qu’on manifeste en société. Donc les Caradec fonctionnent avec leurs dysfonctionnements, jusqu’à ce qu’emménage dans la maison mitoyenne un autre couple, les Lecoq, avec lequel s’installe une étrange hostilité. Leur présence ouvre une brèche, menaçant l’équilibre que les Caradec ont patiemment construit dans l’isolement, le secret. Que reste-t-il de nous quand l’architecture nous refuse toute intimité ? C’est un autre sujet qui m’intéressait, la façon dont le bâti, l’urbanisme déterminent notre état d’esprit et nos comportements.

Ma question suivante portera sur la supposée folie de vos personnages, en l’occurrence ici celle du couple Caradec. Si elle a pu caractériser déjà certains de vos personnages comme Viviane ou Bérénice Beaurivage, elle prend sans aucun doute un visage encore plus singulier dans Propriété privée. Car à voir les agissements pour le moins étonnants de voisins dit « normaux », on ne manque pas de s’interroger sur leurs santés mentales respectives, au point de se demander si Eva et son mari sont si fous que cela, le lecteur pouvant s’exclamer comme le policier : « Tous des maboules. » Ma question sera dès lors la suivante : proposer un couple hors des canons, est-ce finalement une manière pour vous de poser la question de la norme pour suggérer, comme vous nous l’aviez confié, que « la norme est une fiction sociale » ? Est-ce qu’interroger la norme constitue aussi bien l’une des visées de Propriété privée ?

En effet, les Caradec se heurtent très vite aux normes de leur nouveau lieu de vie, un écoquartier en grande couronne parisienne. Il faut dire que c’est une communauté hors sol, un microcosme où s’exacerbent les mécanismes sociaux. Ici, la norme réside dans une certaine réussite matérielle, avec tout le confort associé, et un tas de valeurs en vogue comme le vivre-ensemble ou l’écologie partagée style compost collectif, mais surtout une absence de réflexion critique qui pourrait faire apparaître la contradiction entre ces principes, le confort moderne et les préoccupations écologiques entrant facilement en concurrence, par exemple. Tout cela dans une volonté de transparence qui s’oppose au fait que, pour continuer à vivre ensemble, la plupart des gens ont finalement intérêt à ne pas tout dire, ne pas tout montrer. D’ailleurs, quand on rencontre les autres voisins, on se rend vite compte que personne n’est exactement ce qu’il donne à voir à l’extérieur. Comme s’il y avait une injonction à paraître et un consensus pour entretenir cette injonction, alors qu’elle est un fardeau pour chacun. Tous sont complices pour maintenir la norme, y compris les Caradec. À aucun moment ils ne se révoltent, comme si la chape était trop lourde. Ils se contentent de trafiquer dans les angles jusqu’au moment où tout vole en éclats.

Julia Deck (DR)

Pour en venir au cœur du roman, Propriété privée offre une intrigue et une narration qui, là encore, retissent les fils des romans précédents en en relançant plus profondément les interrogations. À commencer par la construction même de la narration et la manière, décidément énergique, dont elle est menée par Eva. En effet, parce qu’une disparition et bientôt un meurtre s’installent au centre de l’histoire, Propriété privée fait songer à un roman policier, comme Viviane Elisabeth Fauville. Cependant, Propriété privée reprend le schéma du roman d’espionnage qui innervait Sigma mais, de manière plus prosaïque, sinon ironique : épier ses voisins. Diriez-vous ainsi que Propriété privée invente le roman de voisinage comme on dit roman d’espionnage, une manière de policier et d’espionnage quotidien dont la loi suprême serait « un bon voisin est un voisin mort » ?

« Roman de voisinage », l’expression est parfaite. Et où le voisinage s’exprime-t-il mieux qu’en banlieue ? C’est un terreau très fertile pour l’imagination. Les apparences sont tellement lisses, on veut savoir ce qui se passe de l’autre côté du décor. Et puis c’est une fiction domestique, où chacun peut se projeter – il suffit de voir l’omniprésence des banlieues dans les séries américaines, par exemple. Il y a quelque chose d’excitant à imaginer qu’il se produit des événements exceptionnels dans les environnements les plus ordinaires. On se dit que ça pourrait nous arriver, puis se rassurer en constatant que ça ne nous arrive heureusement pas. Les bénéfices cathartiques sont assez évidents. Quant à savoir si un bon voisin est un voisin mort, j’aime beaucoup l’idée de western banlieusard. Cela dit, les Caradec entretiennent d’assez bonnes relations avec les voisins qui se tiennent à une distance raisonnable. Le problème vient des intrusions de plus en plus brutales de la part des Lecoq, qui semblent animés d’intentions tout sauf innocentes. Mais, comme les Caradec ne sont pas très fiables non plus, on entre dans un jeu de miroirs. À la fin du roman, tout le quartier se livre en effet à une sorte d’espionnage de proximité – comme on dirait commerce de proximité –, où on ne sait plus toujours qui sont les espions et qui sont les cibles.

A la fois ironique et glaçant, ce roman de voisinage où chaque voisin reçoit les uns autant qu’il guette les allées et venues des autres paraît avoir dans son énergie narrative des influences cinématographiques, comme vos précédents récits. On songe ici bien évidemment à Fenêtre sur cour, de Hitchcock, pour le voyeurisme et les soupçons de meurtre. On songe à Meurtre mystérieux à Manhattan, de Woody Allen, pour sa relecture ironique et enlevée de Hitchcock. Mais on peut penser surtout aux Banlieusards, film là encore ironique et enlevé de Joe Dante sur une petite banlieue américaine cossue et fermée, mise en émoi par l’arrivée de nouveaux habitants. Est-ce que ces films ont pu influencer votre peinture de l’écoquartier que vous mettez en scène et nourrir votre intrigue ?

Bien sûr, j’ai pensé à Fenêtre sur cour. Un récit qui se déroule juste sous vos fenêtres, ou entre vos fenêtres et votre paranoïa personnelle, n’est-ce pas l’idéal ? Cela dit, quand j’imaginais l’intrigue, je me représentais plutôt une espèce de Sergio Leone périurbain, où tout finirait par un règlement de compte dans la rue principale, avec des coups de feu, du goudron et des plumes. Mais l’honnêteté m’oblige aussi à confesser des influences moins nobles. J’ai pensé aux rapports de voisinage dans des séries comme Mad Men ou les premières saisons de Desperate Housewives, à mon sens un des plaisirs les plus jouissifs des années 2000. J’avais aussi en mémoire The Stepford Wives, une série B des années 1970 – il y a eu un remake récent mais je ne l’ai pas vu –, où une jeune femme se demande ce qui cloche dans la banlieue chic où elle vient d’emménager avec son mari, avant de comprendre que les hommes y remplacent leurs épouses par des robots parce que les vraies femmes, c’est trop de problèmes. Il me semble que pour bâtir un roman, il faut des archétypes. Pas monoblocs mais suffisamment iconiques pour faire tenir le récit. Alors je me réfère souvent à des caractères télévisuels extravagants que j’ai parfois vu quand j’étais très jeune, mais qui ont fortement imprimé mon imaginaire. Ce sont ces icônes, tissées avec des souvenirs d’œuvres bien plus littéraires ou cinématographiques, je vous rassure, et avec des expériences personnelles ou rapportées, qui forment la matière de mes romans.

Si vos récits sont toujours portés par une critique sociale, peut-être celle-ci n’a-t-elle jamais été aussi éclatante que dans Propriété privée où, avec force, vous interrogez les obsessions, sinon les manies contemporaines. A commencer par l’écoquartier, les soudains réflexes écologiques, l’embourgeoisement des nouveaux quartiers de banlieue. Votre critique sociale paraît ici double : dénoncez-vous en premier lieu cette frénésie de conformisme, et finalement une certaine hypocrisie sociale puisqu’on n’hésite pas, ironiquement dans ce quartier écologique, à tuer des animaux ? S’agissait-il aussi pour vous plus profondément de procéder à une critique de cette utopie urbaine de l’écoquartier, qui vire ici à la dystopie la plus féroce et au jeu de massacre sans retour ? Enfin, à la manière d’Eric Chauvier, que vous citez nommément, l’écoquartier de Propriété privée était-il pour vous un terrain d’observation ethnologique et sociologique privilégiée des manies contemporaines, une manière d’enquête sur les communautés ?

Frénésie de conformisme, c’est exactement ça. On parle beaucoup de communautarisme ethnique ou religieux, mais est-ce qu’on s’intéresse assez aux communautés gentrifiées ? Alors oui, on se moque gentiment des cadres supérieurs qui font de la méditation et des treks en montagne, comme s’ils étaient inoffensifs. Mais est-ce qu’on s’interroge sur la façon dont ils remodèlent les territoires sous couvert de vertueuses intentions ? Sur l’immobilier qui flambe, les classes populaires chassées toujours plus loin du centre, les boutiques inaccessibles aux moins nantis, ce conformisme aberrant qui s’épanouit en clamant très fort son respect pour la diversité ? Il me semble qu’Eric Chauvier parle un peu de ça, sous une forme très libre, dans Les Nouvelles Métropoles du désir. C’est ce qui m’a donné envie d’y faire référence. Surtout, j’ai voulu exposer la violence qui se niche sous ces comportements. Le roman tourne au jeu de massacre parce que les pulsions, constamment réprimées sous des discours angéliques, éclatent tout d’un coup, rendant finalement l’humain à l’humain.

De manière plus prononcée que dans Sigma, Propriété privée paraît aussi pour vous l’occasion d’une critique politique de la société contemporaine. Pas de complot comme dans votre précédent roman d’espionnage, mais bien plutôt, à la faveur de l’écoquartier et de la vie en lotissement, une double critique encore : s’agissait-il pour vous, de procéder à une critique de la classe moyenne qui généralement occupe ces nouveaux quartiers écologiques, de ses habitudes de vie et de consommation ?

À vrai dire, tous mes romans s’inscrivent dans un contexte social précis. Viviane Elisabeth Fauville était cadre d’entreprise, Le Triangle d’hiver mettait en scène une jeune femme dans un état d’extrême dénuement, Sigma se concentrait sur une poignée de puissants. La classe moyenne m’intéresse parce qu’elle fait le lien avec les deux autres. C’est par son intermédiaire que circulent la parole du pouvoir et, théoriquement, celle de la base, mais plus volontiers la parole du pouvoir car la classe moyenne est en général très résignée. Ce phénomène s’exprime très fortement dans les entreprises, où le conseil d’administration ne commettra jamais l’erreur d’appliquer lui-même les décisions problématiques : c’est à ça que sert le middle management. Par conséquent, la classe moyenne est aussi la plus névrosée, sans cesse prise entre des injonctions contradictoires. Elle veut tout et son contraire, la réussite, le confort, mais aussi préserver l’avenir des générations futures, l’environnement. Et en attendant, c’est parmi elle qu’on recrute les managers pour exécuter les plans sociaux, les plus nombreux clients des compagnies aériennes.

La seconde critique proprement politique qui paraît s’exercer dans Propriété privée concerne la société de surveillance dont le lotissement écologique paraît relever et s’imposer comme l’une des émanations la plus flagrante. Entendiez-vous traiter lors de la rédaction du roman l’écoquartier comme un panoptique, une manière d’actualisation contemporaine de celui de Bentham qu’évoque notamment Foucault ? Est-ce aussi parce qu’aucun des personnages ne possède finalement, au contact de ses voisins, plus aucune vie privée qu’il s’agissait pour vous de lire le titre même de Propriété privée comme une antiphrase ?

Cet écoquartier est effectivement une prison dorée, où l’architecture oblige à être informé malgré soi des faits et gestes d’autrui. Quand je réfléchissais à l’allée résidentielle où vivent les personnages, je visualisais même la prison de la Santé, avec cette nef centrale et les cellules qui se font face de part et d’autre. La différence, c’est que mes personnages sont volontaires pour aller s’enfermer les uns avec les autres. Bien sûr, les conditions de vie dans les métropoles donnent à beaucoup l’envie de fuir. On rêve d’espace, de verdure, de convivialité… Mais ce rêve me paraît aussi un peu suspect, parce qu’il entraîne un repli sur l’entourage immédiat, un culte du bien-être au sein de communautés très étroites, au détriment du tissu social dans son ensemble. On a beau afficher des principes d’ouverture et de tolérance, la sélection par l’argent rend ces zones finalement très homogènes. D’ailleurs, la migration vers des quartiers gentrifiés s’accompagne souvent d’un investissement financier qui ne dit pas son nom. Je n’ai aucune opinion sur la propriété privée en tant que telle. Mais brandir des valeurs humanistes en se félicitant par-devers soi de sa plus-value, ça me paraît quand même un peu gonflé.

Enfin, ma dernière question voudrait porter sur l’ironie et le comique qui ne manquent pas de se manifester au cœur de la réussite que représente Propriété privée. Là encore, davantage que dans vos romans précédents, l’ironie ne se met pas uniquement au service du questionnement du récit, comme pour en affirmer la critique active. Si cette part d’ironie est présente, elle paraît ici davantage être une arme politique, celle qui permet de remettre en cause, par exemple, l’idée selon laquelle si on est pour le compost, on est forcément antiviolent, ou d’ouvrir à des critiques sur Jean-Luc Mélenchon. Diriez-vous ainsi que vous pratiquez une ironie politique dans Propriété privée ?

J’ai un penchant naturel pour l’ironie, ou l’acidité, que j’ai peut-être cherché à gommer dans mes précédents romans. Avant de publier, j’écrivais surtout des nouvelles noires et des pastiches. Je ne voyais pas comment on pouvait mêler les deux. Maintenant je m’aperçois que c’est mon plus grand plaisir d’écriture, l’équilibre à tenir pour que le lecteur prête foi à l’intrigue tout en conservant une certaine distance vis-à-vis des personnages. Est-ce que cette ironie est politique ? J’espère que oui. C’est une façon de ne pas prendre l’aspect de la chose pour la chose elle-même, un espace critique. Mais elle est délicate à manier. Si on en fait trop, ça devient pénible. Concernant les nouvelles classes moyennes, la difficulté venait du fait que c’était presque trop facile. Le quinoa, le yoga… je me suis interdit d’en parler, et même d’utiliser le terme « bobo », qui est problématique parce qu’on est toujours le « bobo » de quelqu’un d’autre. Mais Jean-Luc Mélenchon, j’avais envie. Pas pour Jean-Luc Mélenchon lui-même, qui ne m’intéresse pas du tout, mais pour la sociologie de son électorat, du moins en 2017 dans les métropoles. On aurait dit un attribut supplémentaire du parfait gentrifié. Et puis ce nom tellement sonore – je ne l’aurais sans doute pas utilisé s’il s’était appelé Jean-Luc Martin, par exemple. Enfin, pour revenir à la question de l’ironie, tous les romanciers que j’admire ont ce tropisme – Austen, Balzac, Flaubert, Proust, Woolf. Comment observer la société sans ironie ? Ce serait insupportable.

Julia Deck, Propriété privée, éditions de Minuit, septembre 2019, 176 p., 16 € — Lire un extrait