Lire et relire Toni Morrison

Toni Morrison

Toni Morrison s’est éteinte dans la nuit du 5 au 6 août 2019 au Montefiore Medical Center de New York. Lui rendant hommage dans Le Monde, Josyane Savigneau écrit qu’avec sa « silhouette imposante, 〈son〉 port de tête altier, tout en elle était impérial et impérieux ».

« Je parle de la construction de la blancheur en littérature. Comment la littérature devient “nationale”, comment Melville ou Twain avaient l’idée du Blanc qu’ils étaient en imaginant le Noir : son langage, étrange, différent, presque étranger ; la façon d’associer les Noirs avec certains traits : la violence, la sexualité, la colère ou bien, si c’est un bon Noir, la servilité, l’amour. Ce qui n’a rien à voir avec la réalité, mais qui est la façon dont les Blancs imaginent les Noirs. Par exemple, je l’étudie dans Benito Cereno de Melville, où le Blanc ne peut pas imaginer que le Noir puisse faire quelque chose d’intelligent. Chez Hemingway (dans En avoir ou pas, Le Jardin d’Éden), Saul Bellow, Flannery O’Connor, Willa Cather, Carson McCullers, Faulkner… ils contemplent des corps noirs afin de réfléchir sur eux-mêmes, sur leur propre moralité, leur propre violence, leur propre capacité d’aimer, d’avoir peur, etc. »
Toni Morrison, Playing in the Dark (1992)

En mai 2012, Barack Obama a décerné à  Toni Morrison la médaille de la Liberté, la plus haute distinction civile américaine. On peut ne pas apprécier les distinctions officielles… néanmoins certaines ont du sens comme ce fut le cas ici car s’il y a un mot qui caractérise l’écrivaine américaine, c’est bien le mot de liberté dans toute sa gamme.

© Kevin Lamarque / REUTERS

C’est bien au nom de la liberté que Sethe, dans Beloved, acculée, donne la mort à sa fille pour qu’elle ne connaisse pas l’horreur de l’esclavage. On a parlé à son propos de « Médée noire » : ce rapprochement est à nuancer car les deux femmes n’ont pas les mêmes motivations et l’infanticide qu’elles commettent a des origines très différentes. Le mot que Toni Morrison conjugue avec liberté est celui d’amour. C’est un geste d’amour et non un geste de vengeance qu’accomplit Sethe, comme tant d’autres personnages de l’univers de Toni Morrison. Comment oublier aussi Paul D. et sa patience infinie pour extirper Sethe de sa culpabilité et la reconduire avec tendresse sur les chemins de l’humain, lui pourtant dont le dos est marqué par « la carte » des violences et des tortures subies ?

Toni Morrison n’a jamais mâché ses mots pour brocarder certaines appréciations sur son travail littéraire. Une de ses déclarations attaque la manière paresseuse et masquée d’apprécier les écrivains « des Suds » : « […] ceux qui me collent l’étiquette “réalisme magique”, évoquent une proximité avec Garcia Marquez, qui n’a aucun sens. “Réalisme magique”, c’est ce qu’on dit quand on ne sait pas quoi dire, pour “littérature non blanche”. »

Elle déclarait aussi, — et ce constats lucide vaut pour les littératures francophones, qu’« aux États-Unis, la littérature écrite par des Africains-Américains est critiquée d’abord d’un point de vue sociologique ou bien elle est vue comme exotique… Serai-je autorisée, enfin, à écrire sur des Noirs sans avoir à dire qu’ils sont Noirs, comme les Blancs écrivent sur les Blancs ? Serai-je débarrassée, enfin, de ces comparaisons insensées entre plusieurs livres sans aucun rapport entre eux, sauf d’avoir un auteur noir qu’on rassemble dans une même recension pour conclure : “Celui-ci est le meilleur, parce qu’il propose la vision la plus réaliste des Noirs américains.” Que pensez-vous qu’il arriverait si je proposais à des journaux un article se terminant par : “John Updike est un meilleur écrivain que John Cheever parce qu’il propose une vision plus réaliste des Blancs américains” ? Les rédacteurs en chef s’étrangleraient. »

Ta-Nehisi Coates a écrit l’avant-propos des six conférences de Toni Morrison réunies sous le titre L’Origine des autres (The Origine of Others) publiées en 2018 chez Christian Bourgois. Il y note que « cette Origine mène son enquête sur le terrain de l’Histoire américaine et s’adresse donc à la plus ancienne et la plus puissante forme de politique identitaire dans l’Histoire américaine : la politique identitaire du racisme » car « la déshumanisation raciste n’est pas seulement symbolique : elle délimite les frontières du pouvoir ».

En effet, Toni Morrison a remis en cause avec humour, poésie et fermeté, de romans en essais, le rapt de l’universalité : car cette notion d’universalité n’a été (et n’est perçue encore souvent) que comme européenne et occidentale. Par ses analyses et ses exemples, elle la rend à l’humanité entière, en privilégiant des extraits de romans américains, les siens et d’autres ; n’oublions pas qu’elle fut professeure de littérature. Elle le fait en analysant l’ensemble des acteurs de la société américaine, s’autorisant sans complexe à analyser la littérature dite blanche dans un monde où le racisme demeure, malgré le recul de la ségrégation. Ainsi, la grande romancière américaine, prix Nobel de littérature en 1993, a donné une œuvre considérable à la littérature mondiale. Elle aide à comprendre l’emprise que l’Histoire a sur chaque être humain, , comme le souligne Ta-Nehisi Coates : si L’Origine des Autres « ne témoigne pas d’un moyen d’échapper immédiatement à l’emprise du passé, il est une aide bienvenue pour aborder la façon dont cette emprise a vu le jour ».

Toni Morrison à Paris, le 3 novembre 2010.
© Philippe Wojazer / REUTERS

Reprenons ici une partie d’un article de juin 2018 sur son dernier livre d’essais, autant de textes qui conduisent à lire et relire chacun de ses romans, en écho à ses analyses d’autres romanciers américains « blancs ». Ces six essais ont d’abord été des conférences données à l’Université d’Harvard en 2016. Ta-Nehisi Coates rappelle dans sa préface une hiérarchie essentielle entre les deux mots de « race » et de « racisme » : la race ne précède pas le racisme. Si l’on a adopté cette contre-vérité, c’est pour faire de la race une donnée naturelle et discriminante de l’espèce humaine. « Si la « race » est l’œuvre des gènes et des dieux, ou bien des deux, nous pouvons alors nous pardonner de n’avoir jamais débrouillé le problème ». En réalité, « le racisme précède la race ». C’est parce que le racisme a été une nécessité pour affirmer l’inhumanité de l’esclave qu’on a voulu en faire la conséquence de différences raciales supposées entre les Humains. Il fallait « se convaincre soi-même qu’il existe une sorte de ligne de démarcation naturelle et divine entre celui fait esclave et celui qui le devient ». Cette démonstration sous-tend les propos mêmes de la romancière dans les différents textes qui composent le recueil. Chacun porte un titre simple illustrant le propos tenu. Notons que, dans toutes ses conférences, Toni Morrison s’appuie successivement sur des écrits de médecins, sur des essais plutôt sociologiques ou historiques et sur des romans : c’est à eux que nous nous attacherons.

Le premier texte s’intitule « Embellir la race ». La romancière développe, en trois pages lumineuses de clarté et de simplicité, une analyse de La Case de l’oncle Tom d’Harriet Beecher Stowe – qui a tant fait pleurer dans les chaumières –, pour en synthétiser le message essentiel : les esclaves aiment servir ; ils sont gentils et quand ils ne le sont pas, c’est à cause de méchants Blancs. La romancière adresse ce message à son lecteur blanc car elle n’a pas écrit « pour que Tom, Chloé, ni quiconque parmi les Noirs la lisent. Le lectorat de son époque était composé de Blancs, de ceux qui avaient besoin de cet embellissement, qui le voulaient ou qui pouvaient le savourer ». Cet embellissement fonctionne comme « une protection littéraire » de l’écrivaine elle-même, contre sa propre peur des esclaves. Ainsi Toni Morrison analyse la manière dont elle s’y prend pour aménager tout en douceur « l’Espace noir », incitant, le Blanc, son « lecteur blanc craintif », à y pénétrer sans appréhension. La description a une fonction d’apaisement. Comme l’écrivait Lucia Dumont en 2008 : « après la Guerre Civile toutefois, Uncle Tom, est devenu une insulte suprême de la part des Noirs. Les définitions des dictionnaires soulignent le caractère péjoratif, insultant, méprisant de cette expression. L’Oncle Tom est le Noir qui reste à sa place, dans sa condition d’être inférieur soumis et servile et qui en est satisfait ».

La seconde conférence a pour thème « Être ou devenir l’étranger » : elle s’y interroge sur le besoin que l’on a de créer l’Autre. Pour cela, elle s’appuie cette fois sur l’analyse de la nouvelle de Flannery O’Connor, « Le Nègre factice ». Les critiques affirment, habituellement, que les Noirs n’apparaissent que de façon occasionnelle dans les écrits de cette écrivaine du Sud. Toni Morrison soutient un autre point de vue : « Cette histoire décrit de façon minutieuse comment et pourquoi les Noirs sont si indispensables à une définition blanche de l’humanité ». Et elle sélectionne des passages pour démontrer comment se fait l’éducation d’un jeune Blanc, comment on lui apprend à inventer le Noir pour se définir soi-même dans la différence, la supériorité et la pratique du pouvoir. Elle propose ensuite une appréciation des récits d’esclaves « pour comprendre le processus de fabrication de l’Autre ». Et elle s’attarde sur deux récits qu’il est difficile d’ignorer aujourd’hui puisqu’ils ont été réédités, La Véritable histoire de Mary Prince, esclave antillaise, récit de 1931, et Incidents dans la vie d’une jeune esclave d’Harriet Jacobs, de 1861. Après ces analyses, T. Morrison examine ses propres romans où elle a exploré cette « énigme » de l’invention de l’Autre pour se définir soi-même : Un Don et Paradis. L’étranger que nous croyions découvrir comme extérieur à nous n’est qu’une partie de nous-même que nous ne reconnaissons pas ou que nous ne voulons pas voir.

La troisième conférence porte sur « L’obsession de la couleur ». Cette fois elle s’attaque aux gros calibres, si l’on peut dire, du roman américain avec Faulkner et Hemingway. Pour le premier, elle choisit Le Bruit et la fureur et Absalon, Absalon ! : elle montre les visages des relations sexuelles. Le viol est normal – elle a bien montré dans la première conférence combien le viol était une activité quasi-quotidienne des propriétaires d’esclaves – : ce qui est « scandaleux, illégal et abject », c’est une relation sexuelle consentie entre Noirs et Blancs. Lorsque cela arrive, la sanction est le meurtre. Pour Hemingway, elle évoque En avoir ou pas et Le Jardin d’Eden. Il n’est pas étonnant que le colorisme ait été un élément fondamental des romans américains puisqu’il était la loi dans les différents États. D’ailleurs, les immigrants venant en Amérique avaient une seule obligation : devenir blancs s’ils voulaient s’intégrer. Cela signifie adopter et pratiquer tout ce qui fait que vous êtes un Blanc face au Noir : « Les Africains et leurs descendants, eux, n’ont jamais eu ce choix, comme l’illustre une littérature si abondante. Je me suis intéressée à l’évocation des Noirs par la culture plutôt que par la couleur de peau».

C’est ainsi que Toni Morrison a eu le souci d’évacuer la mention de la couleur dans certains romans comme Paradis, Home, L’œil le plus bleu, Délivrances. Mais son éditeur l’a rappelée à l’ordre pour qu’elle réintroduise des indices sur la couleur : « Dans Délivrances, la couleur est à la fois un fléau et une bénédiction, un marteau et un anneau d’or. Bien qu’aucun des deux, ni le marteau ni l’anneau, n’ait contribué à faire du personnage un être humain compatissant. Seul le fait de s’occuper d’autrui de façon désintéressée marque l’accomplissement de la maturité véritable ».

Toni Morrison reconnaît qu’écrire de façon non coloriste sur les Noirs a été ardu et en même temps libérateur. Elle ne pense pas s’être adonnée au « blanchissage littéraire » car son but était et est de « neutraliser le racisme mesquin, d’anéantir et de discréditer l’obsession ordinaire, facile et accessible de la couleur, qui rappelle l’esclavage lui-même ». D’où les questions posées à Faulkner et à Hemingway : «Quelle part de tension ou d’intérêt Ernest Hemingway aurait-il perdue s’il avait utilisé uniquement le nom de baptême de Welsey ? Quelle part de fascination et de scandale serait étouffée si Faulkner avait limité le propos central du livre à l’inceste plutôt qu’à la malédiction théâtrale de l’unique goutte de sang »… noir, bien évidemment !

La quatrième conférence explore la « Configuration de la noirceur ». La romancière a fait une étude sociologique de l’Histoire des villes noires. Elle revient, une fois encore, sur Paradis, roman où elle a joué « avec ces concepts de noirceur confus et déroutants » : « Je tenais simultanément à neutraliser et à théâtraliser la race en indiquant, espérais-je, à quel point cette construction était fluctuante et désespérément absurde. En outre, franchement, savez-vous quelque chose de ces personnages quand vous connaissez leur race ? Quoi que ce soit ?»

La cinquième conférence est entièrement consacrée à son roman inoubliable, Beloved, sous le titre « Raconter l’autre ». Elle revient longuement sur la manière dont elle a travaillé à partir de l’histoire vraie de Margaret Garner (du Kentucky à l’Ohio) et combien elle a laissé son imagination enrichir le fait. Elle conclut : « Aussi fascinante que soit la vie de la véritable Margaret Garner, c’est l’enfant assassinée qui constitue le cœur et le développement du roman. Imaginer cette enfant était pour moi l’âme de l’art, ainsi que son squelette.
Le roman fournit une vaste friche contrôlée, une occasion d’être et de devenir l’Autre. L’étranger. Avec compassion, lucidité et le risque de l’examen de conscience. Dans cette itération, pour moi qui suis l’auteur, la jeune Beloved, celle qui hante, est l’ultime Autre. Qui revendique, à jamais revendique un baiser ».

La sixième et dernière conférence, « La patrie de l’étranger », reprend une réflexion déjà entamée lorsque Toni Morrison fut l’invitée d’honneur du Musée du Louvre en novembre 2006. Elle commence par décrire les grands mouvements migratoires dans le monde aujourd’hui : « Une bonne partie de cet exode peut être décrite comme le voyage des colonisés vers le siège des colons (les esclaves, en quelque sorte, quittant la plantation pour se diriger vers le domicile du planteur), pendant qu’une plus grande partie représente la fuite de réfugiés de guerre et (dans une moindre mesure) la délocalisation et la transplantation des classes de gestionnaires et de diplomates aux avant-postes de la mondialisation».

On ne peut ne pas parler alors de frontières, d’espaces poreux ou sensibles « où le concept de patrie est perçu comme menacé par les étrangers ». C’est le résultat de la grande peur de la mondialisation assortie à une incapacité de nous reconnaître dans l’étranger. Cette fois, le roman qu’elle privilégie est celui du romancier guinéen, Camara Laye, Le Regard du roi (1950), pour « commenter le poison de l’extranéité ». Au passage aussi, elle effleure Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad et L’Étranger de Camus, pour les romans occidentaux des années 1950 : « Dans un roman après l’autre, une nouvelle après l’autre, l’Afrique est en même temps innocente et corrompue, sauvage et pure, irrationnelle et sage ».

Dans Baroque sarabande, en 2018, Christiane Taubira citait Toni Morrison parmi les romanciers qui vous réveillent : « Toni Morrison ne vous laisse aucun répit ni sur la coloration du monde ni sur ses effets d’optique ni sur le vertige d’habiter la Terre tout en explorant chez soi avec un lyrisme incisif, oxymore d’un génie imaginatif et d’une puissance du verbe qui effarouchent le réel pour mieux déboiser des champs nouveaux de liberté ».

Toni Morrisson (DR)

Il est banal de dire que, lorsqu’une écrivaine de cette stature disparait, il nous reste ses livres. Et pourtant… Chaque fois que l’on cherche une voie, une réponse, un de ses livres peut nous éclairer. Car, écrit-elle : « Lire et écrire, cela veut dire être conscient des notions de risque et de sécurité propres à un écrivain, de son accession sereine au sens et à une certaine capacité de réponse, ou de son combat fiévreux pour y parvenir ».