La cathédrale et la forêt : de quel feu brûlons nous ?

Il n’est pas nécessaire de choisir entre les peines, entre les révoltes, entre les dégoûts. Il est même toujours un peu vulgaire de les hiérarchiser. Tous sont légitimes quand ils demeurent sincères. Mais comment ne pas s’interroger sur l’immensité de l’écart qui sépare le désespoir palpable, déployé dans une authentique et émouvante sidération collective, suscité par l’incendie de Notre-Dame-de-Paris, de l’indifférence manifeste associée aux millions d’hectares de forêt sibérienne partis en fumée ?

Il est vrai qu’une cathédrale est plus qu’une cathédrale. C’est, pour tous, une part d’histoire et de génie humains. Une épiphanie de sublimité. C’est aussi, pour certains, un petit morceau de sacré qui porte vers le divin. C’est, en tout état de cause, la grâce d’un effort désespéré – et grandiose de ce désespoir – pour atteindre, par l’exprimé de l’artefact, ce qui relève, nécessairement, d’une transcendance presque mendiée. L’édifice est, en lui-même, davantage qu’un édifice.

Mais il se trouve qu’une forêt est aussi beaucoup plus qu’une forêt. Elle n’est pas « remplaçable ». Chaque grande forêt est unique, souvent peuplée d’espèces uniques, toujours constellée d’êtres vivants uniques. En Sibérie, des milliards d’animaux sont morts brûlés vifs, asphyxiés, affamés. Des humains aussi, sans doute. Et, bien sûr, des arbres, des fougères, des champignons, qui avaient formé un réseau subtil de coopération symbiotique, à ne plus même pouvoir les dénombrer. Un écosystème – mais il faudrait plutôt dire un monde à part entière – est mort dans d’impensables souffrances. Il s’agit moins de l’accélération du réchauffement climatique induit par l’incendie (lui-même conséquence de ce réchauffement), de ces 50 milliards de tonnes de dioxyde de carbone rejetées dans l’atmosphère, de l’effet direct des cendres sur la fonte des glaces polaires, que de la disparition d’un îlot singulier d’intime luxuriance. De l’anéantissement violent et ineffablement douloureux d’innombrables êtres vivants sensibles, désirant, souffrant, d’incalculables histoires de connivence ou de prédation, d’indénombrables lignées, meutes et hordes en tous genres. La forêt est, en elle-même, d’avantage qu’une forêt.

Nous aimons nos symboles. Nous les adorons. À la folie, parfois. Dans un mélange souvent inassumé de pulsions profanes et de désirs sacrés. Nous avons compris que, souvent, les choses sont en excédance d’elles-mêmes. Parce que nous l’avons – à juste titre – décidé tel. La pensée consiste à construire des systèmes symboliques. Mais, curieusement, il semble que nous n’ayons pas encore compris – ou déjà oublié – que les images froides que nous projetons sur les mondes-de-vie masquent des existences qui, précisément, portent infiniment au-delà des taxinomies de nos mots et des subsomptions de nos concepts.

C’est le même feu qui brûle nos églises et leurs forêts. Mais ce n’est, manifestement, pas le même sentiment de perte, de désastre absolu, qui nous accable. Les tigres et les hérissons ne sont pas plus semblables entre eux que les chapelles et les abbayes. Et à la différences de ces dernières, ils souffrent, ils espèrent, ils endurent. Ils ne sont pas reconstructibles. Il n’est pas choquant que nous ayons, parfois, conféré aux choses une valeur qui les dépasse. Mais il est indigne que nous ne sachions plus ressentir l’inaliénable et singulier élan qui définit chaque vivant, fut-il non-humain.

La situation est un peu différente pour la forêt amazonienne. La flambée du « poumon de la Terre » suscite quelque émotion – et même les déclarations viriles et tragi-comiques de quelques participants du G7. Voilà qui est presque plus triste encore : ce n’est pas pour son rhizome de vie, fragile et signifiant en tant que tel, que la forêt est pleurée. C’est pour la fonction qu’elle ne remplira plus. C’est en tant qu’il détruit l’absorbeur de nos émissions de gaz à effet de serre (en grande partie fantasmé puisque beaucoup de forêts tropicales sont en réalité à l’équilibre carbone) que nous déplorons l’incendie. Réduite à son usage instrumental, la forêt d’Amazonie est plus réifiée encore que celle de Sibérie dans nos imaginaires. Et nous n’aurons toujours pas réalisé le premier pas vers une extraction de la catastrophe écologique actuelle tant que cette immense atrophie conceptuelle – violence d’autant plus drastique qu’elle s’ignore comme telle – ne sera pas déconstruite. Si la nature, étymologiquement « le cours des choses », demeure considérée comme une simple ressource, il n’est pas même utile de commencer à envisager un autre possible que le pire.

Il n’est pas question – surtout pas – de « réclamer » une indignation pour la mort de la forêt à la mesure du chagrin causé par l’embrasement de la cathédrale. Les grands financiers et fiers mécènes n’investiront pas ici. Et ce n’est pas plus mal : ils n’ont, pour la plupart, pas tenu leurs promesses de dons et nous savons que ce qui se joue dans cet incendie échappe au pouvoir réparateur de l’argent-roi. La forêt n’est justement ni une décoration, ni un « poumon » pour recycler nos émissions carbonées. Elle est en elle-même, par elle-même, pour elle-même. Il ne s’agit, en fait, que d’inviter à la diffraction des différences. Et à la découverte de ce qu’un ailleurs du substituable se trouve aussi – surtout – dans le fragile des vivants. La forêt mérite, au moins, que nous sachions qu’elle était tout sauf une simple forêt.

Le feu n’a finalement pas brûlé cette forêt : il l’a, au contraire, inventée. Comme on invente un trésor, en le dépossédant de son mystère. Morte, carbonisée, vaporisée, la forêt est maintenant bel et bien devenue une simple forêt. Un mot sans ailleurs, un signifiant sans signifié, un nommé sans au-delà. Tragique comme une flèche sacrée qui s’effondre sous le poids de sa très immanente incandescence.

An aerial view of a deforested plot of the Amazon near Porto Velho, Rondonia State, Brazil August 22, 2019. REUTERS/Ueslei Marcelino