Ta-Nehisi Coates : une histoire en noir et blanc (Voix de l’Amérique 1)

Ta-Nehisi Coates

« L’Histoire américaine qui était la mienne n’était pas un récit triomphal, mais une monumentale tragédie. (…) Être noir en Amérique c’était être victime d’un pillage. Être blanc c’était tirer profit de ce pillage, et parfois, y prendre part directement. (…) Le racisme c’était du banditisme pur et simple. Et le banditisme pour l’Amérique, n’était pas accidentel : il lui était indispensable » (163).

L’ouvrage de Ta-Nehisi Coates, We were eight years in Power : An American Tragedy (2017), vient d’être traduit en français sous le titre Huit ans au pouvoir. Une tragédie américaine, par la prestigieuse maison d’édition Présence Africaine.

De ce journaliste essayiste, on a déjà lu la traduction, en 2015, de Between the world and me, Une colère noire. Lettre à mon fils et, en 2017, The Case for Reparations, Le Procès de l’Amérique. Plaidoyer pour une réparation. Huit ans au pouvoir. Une tragédie américaine poursuit la même perspective : observer et analyser les faits et les méfaits de la « color line », comme intrinsèquement active dans les fondements même de la nation américaine, de son Histoire et de ses dérives.
En rappelant l’origine et la définition de cette expression — « Du Bois englobait dans ce concept « l’Asie », « l’Afrique » et « les Îles », considérant la couleur comme le plus grand problème du 20e siècle » (p. 17) —, Coates se place volontairement dans la filiation de Frederik Douglass qui l’utilisa en 1881 et de W.E.B Du Bois qui la reprit dans Les âmes du peuple noir.

Le projet de l’ouvrage est original et passionnant : parcourir les huit années de présidence de Barack Obama non seulement comme le parcours exceptionnel de cet homme mais comme le révélateur dans la vie américaine de « l’existence du racisme et de la suprématie blanche en tant que forces significatives de la vie américaine » (12). Journaliste durant ces années à The Atlantic, Coates a réuni huit articles publiés alors, sans les modifier mais en les faisant précéder de « Notes » : « sortes de blogs détaillés donnant le contexte et les raisons pour lesquelles j’ai écrit chaque essai, et à quelle étape de ma vie je me trouvais alors ». Il considère ces pages comme « une sorte de mémoire libre » donnant leur dimension contextuelle aux articles écrits de 2008 à 2016. L’Épilogue, sous le titre « Le premier président blanc », évalue la situation actuelle.

La densité de cet ouvrage vient de ce que Ta-Nehisi Coates mêle son parcours personnel, ses échecs et ses réalisations (les fondements de son écriture, ses échecs scolaires, ses aveuglements, ses enthousiasmes, ses voyages) au choix de faits d’histoire et d’actualité – celle-ci toujours soutenue par le rappel de celle-là – en se focalisant sur une personnalité, une séquence ou un fait marquant de l’histoire américaine avec une réflexion en évolution « sur l’utilité et la place du « bon gouvernement noir » ». Il insère et apprécie un nombre impressionnant de références. Chaque exemple qu’il sélectionne montre aussi sa capacité à élargir sa réflexion au-delà de ce cas. La pertinence du choix de cet axe de réflexion se confirme d’article en article, faisant de Coates non pas seulement un penseur noir de la communauté noire mais un penseur américain, qualité refusée à tout citoyen américain de peau noire qui s’égare en dehors des rôles imposés dans l’Histoire.

Au fil des articles est aussi évalué le pouvoir exercé par Barack Obama à commencer par ce que sa génération lui doit : « Je pense que Barack Obama a eu une influence directe sur l’émergence d’une génération d’écrivains et de journalistes noirs qui ont acquis une certaine notoriété au cours de ses deux mandats. Ces écrivains avaient du talent ; mais le talent n’est rien sans un espace lui permettant de se déployer. La présence d’Obama a ouvert aux écrivains un champ nouveau et ce qui avait commencé comme un élan de curiosité à son égard, s’est transformé en une curiosité plus grande, à l’égard de la communauté dont il avait délibérément décidé qu’elle était sienne. La curiosité se fit plus grande aussi pour toutes les vieilles questions sur l’identité américaine qu’il avait ravivées » (18-19).

Huit années, huit notes et huit articles

La première année est illustrée par l’article consacré à Bill Cosby, « « Voici comment nous avons perdu face à l’homme blanc ». L’audace du conservatisme noir de Bill Cosby ».
La deuxième année est liée à un portrait de Michelle Obama, « Une jeune Américaine ». La troisième année, l’article s’interroge sur l’invisibilité des Noirs en tant que citoyens égaux et partenaires dans les étapes de l’Histoire américaine, ici la guerre de Sécession, « Pourquoi est-ce que si peu de Noirs étudient la guerre de Sécession ? ».
Le quatrième article interroge « L’Héritage de Malcolm X. Pourquoi sa vision de l’Amérique survit à travers Barack Obama ».
Le cinquième article qui marque le début du second mandat de Barack Obama lui est consacré sous le titre, « La peur d’un président noir ».
Le sixième article est comme une suspension apparente de la problématique centrale de l’ouvrage mais la rejoint d’une certaine façon. « Comme un Français » raconte son expérience d’apprentissage d’une langue étrangère à un âge avancé au collège de Middleburry.
Le septième article traite du rapport de Moynihan, sous la présidence de Johnson, sur la famille noire et du phénomène de « l’incarcération de masse » qui a frappé cette communauté, remarquable étude sur l’univers carcéral auquel sont acculés nombre de Noirs.
Le dernier article est la fin du mandat d’Obama, « Mon président était noir ».

L’introduction, « Du bon gouvernement noir » ne part pas du présent mais de la fin du 19e siècle. L’abolition de l’esclavage en 1863 marque la période jusqu’en 1877 nommée « la Reconstruction » dans laquelle de nombreux Noirs ont participé activement au relèvement du pays. Mais lorsqu’il a fallu négocier avec les États du Sud, cette ère a été close pour être remplacée par « la Rédemption », instituant « un système de métayage créant une nouvelle forme de servitude vis-à-vis des propriétaires terriens, assurée par l’ensemble des lois ségrégationnistes Jim Crow qui dénient aux Noirs leurs droits civiques ». Choisissant des déclarations contraires des acteurs d’alors, Coates montre que ce qui a fait peur, c’était tout ce qui menaçait la suprématie blanche. Que les Noirs puissent et sachent gouverner était la menace pesant sur tout le système : « Lorsqu’il devient clair que « le bon gouvernement noir » peut permettre à des Noirs bien réels d’exercer leur autorité sur des Blancs bien réels, alors la peur s’installe, les attaques contre la discrimination positive reprennent, et la nationalité d’Obama est remise en question. Et cela parce que, fondamentalement, les mythes américains ont toujours fait référence à la couleur. Ils ne peuvent pas être séparés de toute « la théorie de l’esclavage » selon laquelle une catégorie entière d’individus porte la servitude dans le sang. Cette classe d’esclaves constitue le fondement sur lequel tous ces mythes et tous ces concepts se sont construits » (12). Ce qui est arrivé à Thomas Miller et ses collègues en 1895 éclaire l’élection de Donald Trump après deux mandats d’un président noir.

Dans son premier article, Coates remet en cause les conservateurs noirs, parmi lesquels il range Obama, conservateurs qui n’attaquent pas la suprématie blanche mais puisent leur argumentation dans « les réserves de l’honneur perdu de la communauté noire » (37), en affirmant que la société noire actuelle est gangrenée et il faut qu’elle se réforme. Et à propos des « Appels d’urgence » de Bill Cosby, il écrit : « Ce qui est en partie à l’origine de l’activisme de Cosby, et qui renforce son message, est la colère qui habite chaque Afro-Américain, un sentiment collectif de honte à la limite de la haine de soi » (41).

Dans ses notes pour la 3è année du premier mandat, le journaliste se pose une question qui reviendra de façon lancinante lors de la huitième année : comment avoir cru que les Noirs étaient à l’abri et qu’un Blanc comme Trump pouvait ne pas être élu ? Il y avait de bonnes raisons tant le « décor » avait changé : une communauté qui, jusque là, était « reléguée dans son coin », apparaissait désormais. Certains racistes avaient retourné leur veste. Pourtant d’autres signes se manifestaient comme les caricatures simiesques de la famille Obama, la rumeur persistante d’un président porteur d’un programme anticolonialiste et islamiste, tout ce qui faisait se brandir le drapeau des suprématistes blancs, « redoutable puissance » que Coates et d’autres ne prirent pas assez en compte.

Sa prise de conscience commença à poindre lors du 150è anniversaire de la guerre de Sécession, « la principale crise existentielle de l’Amérique » (70). On sait qu’à l’issue de cette guerre, après s’être servi des Noirs, les Blancs les ont renvoyés à leur servitude. Avec Obama, on traversait, comme à l’époque de la Reconstruction, une nouvelle fièvre transraciale éphémère. Deux œuvres de référence ne doivent pas être oubliées : Autant en emporte le vent et Naissance d’une Nation, produits « palliatifs et tranquillisants » (77) chargés de panser le choc violent de la guerre de sécession. L’Histoire vécue avait « fracassé le mythe » de l’essentielle infériorité du Noir : « alors on ignora l’histoire et l’on introduisait dans l’art et dans la politique des fictions qui transformèrent les bourreaux en martyrs et les actes de banditisme en prouesses chevaleresques » (70). La raison même de cette guerre « produit direct de siècles d’esclavage » était masquée, occultée : « Il m’est apparu clairement que la théorie couramment acceptée d’un progrès providentiel, d’une inévitable réconciliation entre le péché de l’esclavage et l’idéal démocratique, était un mythe » (72).

Coates multiplie ses lectures, ses visites sur les différents sites de la guerre. Il éprouve souvent de l’émotion mais toujours aussi un manque : nulle part n’était dite la dépendance absolue des intérêts économiques et de l’esclavage et, en conséquence, ses retombées sociales et politiques. Les hommes politiques défendaient alors l’inégalité normale de la servitude et réalisaient, sur le dos des esclaves, une démocratie où tous les hommes, des plus pauvres aux plus riches, pouvaient accéder à l’égalité : il suffisait qu’ils soient Blancs. Sautant d’une époque à l’autre, il rappelle alors l’arrestation arbitraire de l’éminent professeur de Harvard, Henry Louis Gates et la réaction d’Obama qui fut obligé de capituler et de minimiser le caractère inqualifiable de cette arrestation.

L’article qui suit est tout à fait passionnant à lire. On peut regretter que Coates ne cite à aucun moment le travail de mémoire active que firent et font des romanciers comme Margaret Walker, Octavia Butler, Colson Whitehead, James McBride, John Edgar Wideman, pour ne citer que quelques contemporains. Ne remplissent-ils pas le programme que présente Coates à son fils dans Une colère noire ? « Ce qu’il fallait faire, c’était un nouveau récit, une histoire nouvelle racontée à travers le prisme de notre lutte. (…) Ce n’était pas seulement notre histoire mais l’histoire du monde, transformée en arme pour servir nos nobles desseins. (…) S’ils avaient leurs champions, nous devions avoir les nôtres cachés quelque part ».

Le parallèle que fait Coates entre Malcolm X et Barack Obama dans son quatrième article ne lui semble plus justifié en 2017. Mais ce sur quoi il insiste c’est la virulence au moment de la campagne pour le second mandat. Le « Birtherism » s’est déchaîné désignant Obama comme étranger. Celui-ci, stupéfait, a réagi en présentant son acte de naissance à la télé et en a ri. Il n’a pas mesuré le danger de cette campagne de dénigrement. Pour Coates, Malcom X était « le plus grand sceptique de la démocratie américaine » et c’est en cela que sa vision est fondamentalement à l’opposé de celle de Barack Obama.

Les notes et l’article de la 5è année affrontent directement la personnalité de Barack Obama, « président noir dont le pouvoir se heurtait aux mêmes forces qui pesaient partout sur la vie des Noirs. Il représentait nos aspirations et nos espoirs, mais il ne pourrait jamais ouvertement désigner l’origine de notre malheur » (121). Comment apprécier cette présidence ? positivement même si Coates y met un bémol en 2017 car politiquement, c’est une victoire mais le racisme n’a pas disparu ; au contraire il s’est intensifié. Coates rappelle ses ancêtres dans lesquels il se reconnaît : leurs combats n’ont pas modifié durablement la citadelle blanche mais ils enseignent la nécessité d’une résistance au long cours. L’article est à lire. Citons-en un passage qui en condense le mouvement : « Le paradoxe de Barack Obama est le suivant : il est l’homme politique noir qui a connu le plus grand succès de l’histoire américaine, en évitant les questions raciales du passé, en étant « clean » comme le qualifia Joe Biden ; et pourtant sa couleur noire irradie tout ce qu’il touche » (124).

Le journaliste insiste sur sa « modération », sa qualité de « révolutionnaire conservateur », sa « retenue », tout particulièrement en ce qui concerne la question raciale. « Sa plus grande réussite a été de permettre à l’imaginaire noir de cerner l’idée qu’un homme puisse être culturellement noir et autre chose encore : biracial, diplômé d’une université de la Ivy League, intellectuel cosmopolite, de tempérament conservateur et présidentiable ». En ménageant les peurs des Blancs, non seulement Obama n’a pas inauguré une ère post-raciale de l’Amérique mais il a permis, d’une certaine façon, l’élection du suprématiste blanc. L’épilogue est une analyse de l’élection de Trump que chacun lira à la lumière des faits et déclarations de ce dernier et de l’actualité depuis deux années. Cet ouvrage est à lire pour mieux comprendre les enjeux américains. Mais, à l’heure de ce qu’on nomme le postcolonialisme et la crise des migrants, il est à lire aussi pour comprendre les peurs et le racisme qui s’expriment dès lors que le Sud monte vers le Nord et « l’envahit » selon une appréciation relayée par des politiques.

Dans sa préface à Une colère noire, Alain Mabanckou écrivait dès la première phrase, s’adressant à l’auteur : « Nous sommes semblables par la couleur de peau, mais éloignés par l’Histoire ». Les Africains-Américains se battent pour une reconnaissance pleine et entière dans la nation américaine – ce qui nécessairement exige une éradication d’un racisme enraciné dans sa conception de la démocratie –, alors que les colonisés de l’Empire français ont mené « un combat d’émancipation de (leurs) nations, de reconquête de (leur) autonomie et de l’affirmation de (leur) identité... ». On sait aussi que ce combat s’est heurté aux réalités des post-indépendances et que nombre de descendants des colonisés revendiquent aujourd’hui leur reconnaissance dans la nation française dans laquelle ils sont nés et ils résident. Ils posent alors la question de leur présence dans le débat sur « l’identité française ». Les termes de ce débat donnent toute la mesure des conditions d’acceptation de l’Autre et de transformation de la définition étroitement frileuse de cette identité, dans une ouverture aux autres cultures. Dans ce cas également, c’est une Histoire autre qu’il faut écrire pour redimensionner le récit. En cela le travail que fait Coates, d’ouvrage en ouvrage, est bien ce qu’en dit Christiane Taubira dans sa préface au Procès de l’Amérique : « Ce récit rigoureux, érudit sans être obscurément savant, facilement compréhensible, avec autant de sobriété que d’inflexibilité la cause de l’égalité ». C’est bien cette cause qui est à défendre aujourd’hui.

Ta-Nehisi Coates, Huit ans au pouvoir. Une tragédie américaine (We Were Eight Years in Power. An American Tragedy), traduit de l’anglais (américain) par Diana Hochraich, Présence Africaine éd., octobre 2018, 303 p., 24 € 90.