Carson McCullers : « Cette musique contenait le monde entier »

Carson McCullers

Carson McCullers est devenue un nom au firmament des lettres américaines, auteur de livres dont beaucoup peuvent citer les titres sans forcément les avoir lus comme ils devraient l’être : Le cœur est un chasseur solitaire, Reflets dans un œil d’or
A l’occasion du centenaire de la naissance de l’écrivain (anniversaire qui est aussi le cinquantenaire de sa mort, le 29 septembre 1967), les éditions Stock rééditent cinq titres emblématiques de celle que Tennessee Williams qualifiait d’« auteur le plus important d’Amérique, voire du monde », préfacés par des auteurs français contemporains, soulignant l’acuité et la modernité d’une œuvre qui les a chacun profondément influencés.

L’oeuvre de CarsonMcCullers pourrait sembler mince, elle est d’une densité rare : quatre romans — Le cœur est un chasseur solitaire (1940), Reflets dans un œil d’or (1941), Frankie Addams (1946), L’Horloge sans aiguilles (1961) — quelques nouvelles, des poèmes, des articles, ébauches et lettres.
Incipit de l’ensemble, le premier titre — The Heart is a Lonely Hunter (Le Cœur est un chasseur solitaire) —, écrit à 23 ans, devenu un classique, en est la ligne de fuite et de fugue : Carson McCullers est l’écrivain de la solitude, cette « grande maladie américaine », comme elle l’écrit dans un article pour This Week le 19 décembre 1949, une solitude qui est « fondamentalement une quête d’identité », cette tragédie de n’être que soi, poursuit-elle dans l’article, citant d’ailleurs son propre roman Frankie Addams et les mots de son héroïne, « mon problème, c’est que pendant longtemps je n’ai été qu’un moi. Tout le monde appartient à un nous, sauf moi. On se sent trop seul quand on n’appartient pas à un nous. »

Frankie Addams est le roman de cet « isolement moral », traité comme le nœud d’une tragédie. D’ailleurs McCullers parle de son roman comme d’une « pièce de théâtre (…) intériorisée, avec des conflits intériorisés. L’antagoniste n’y est pas une personne, mais un mode de vie, le sentiment d’un isolement moral » (Theater Arts, avril 1950).
Le Sud natal de l’écrivain (la Géorgie) est une géographie intime, l’Amérique un centre universel : la portée de l’œuvre dépasse temps et espace, elle est la confession d’une enfant du siècle. Dans les rues de Colombus, l’été est « si vert qu’on en devenait fou », « chaque après-midi, le monde avait l’air de mourir » (Frankie Addams).
Tous les livres de Carson McCullers sont des testaments aux accents crépusculaires.
Si elle fut rattachée, « label bien malencontreux », à l’école des écrivains gothiques, son œuvre dans son ensemble est, comme le souligne Tennessee Williams, « une intuition de l’horreur sous-jacente de l’expérience humaine ».

Chaque texte est aussi et surtout une lutte disjonctive entre le poids de la solitude et le besoin d’une échappée. Carson McCullers étouffe, il lui faut fuir le Sud et en même temps son corps « avec ses jambes trop longues, ses épaules trop maigres », comme elle l’écrit de son héroïne adolescente, comme d’autres de ses personnages en mal d’une « vraie vie ». La biographie de McCullers en témoigne, avec son départ pour New York à 17 ans, avec cette vie sous le signe d’un désespoir jamais éteint mais aussi d’une farouche liberté.

La musique et la littérature (d’abord via la lecture des grands romans russes) seront son évasion, « j’aspirais aux voyages. Je soupirais surtout après New York », « je rêvais de la cité lointaine avec ses gratte-ciel et la neige » (« Comment j’ai commencé à écrire », publié avec d’autres textes à la suite du Cœur solitaire dans cette nouvelle édition de « La Cosmopolite »).

Josyane Savigneau a raconté ce Cœur de jeune fille dans sa belle biographie de l’écrivain (réédité au Livre de poche), soulignant son indépendance, son refus de tout carcan, qu’il soit social ou lié à une appartenance aux minorités (du moins désignées comme telles), son « dur désir de durer » à travers une œuvre exigeante, sa quête d’une
« vérité de la littérature », son « acharnement à écrire », malgré les deuils, la souffrance, la maladie, soit « la
force
» sous « l’apparente fragilité ».

Carson McCullers, ce sont aussi ces photos où elle est habillée en homme, comme l’écrit Eva Ionesco dans sa préface à La Ballade du café triste, habillée « à la Garbo, cette actrice qui la fascinait tant et à qui elle avait déclaré sa flamme, mais Garbo avait repoussé ses avances. La photo est sans âge, elle a toujours cet air de jeune fille ». Au-delà de l’admiration pour Garbo, ces vêtements disent une femme souvent décrite comme excentrique voire scandaleuse, tout simplement libre, qui, à 19 ans publie ses premières nouvelles. Son portrait du Jockey — nouvelle publiée par le New Yorker en août 1941 — peut être lu comme une forme d’autoportrait oblique. Certes, son costume n’est pas de « soie verte » comme celui de son personnage, mais les cheveux « coiffés en frange sur le front » pourraient être les siens.

Le littérature sera une (ré)invention pour la jeune femme née Lula Carson Smith, qui fera de son nom de jeune fille un prénom de plume, de son nom d’auteur un double nom de famille. Sa vie fut brève (1917-1967), marquée par la maladie, son œuvre est « lapidaire », pour reprendre le bel adjectif de Tennessee Williams qui dit tout ensemble combien elle est retenue, dense et rêve de pierre (postface de Reflets dans un œil d’or).

Dans le dernier chapitre de son ultime roman, L’Horloge sans aiguille, achevé de haute lutte (elle le commence en 1952, ne le publie qu’en 1963), Carson McCullers livre la clé d’une littérature arrachée à une existence difficile, au bord de la dépression comme de la paralysie, sous un double poids, physique et mental. Malone meurt, mais « il n’était pas un mourant… personne ne mourait, tout le monde mourait ». Dans sa chambre, allongé avec ses « os en plomb », face à sa vie « étrangement rétrécie », il
« avait oublié les zones de solitude qui l’avaient tant déconcerté ».
« La vie se retirait de lui et, dans l’acte de mourir, la vie prenait une simplicité, une rigueur que Malone ne lui avait jamais connues. (…) Le destin seul émergeait. »

Si le titre du premier roman, Le Cœur est un chasseur solitaire, donnait la ligne de basse de l’œuvre, L’Horloge sans aiguilles s’offre comme un « roman-mausolée », pour reprendre le titre de sa préface par Nelly Kaprièlian, testament et signature d’un ensemble conquis de haute lutte, émergence d’un destin dans et par la littérature. Carson McCullers a laissé une autobiographie inachevée, Illuminations et nuits blanches, comme une manière, en partie involontaire, de dire que tout d’elle est dans son œuvre, l’intime comme le plus politique — la ségrégation, le racisme, la place des femmes dans une société minée par les conventions et les barrières de tout ordre.

Aux lecteurs de (re)découvrir cette auteure majeure et la musique incomparable de sa prose « sombre et triste », de se laisser envahir comme Mick Kelly dans Le Coeur est un chasseur solitaire, absorbée et exaltée par une musique qui « pouvait ressembler à de petits morceaux de sucre d’orge multicolores, ou être d’une douceur et d’une tristesse incomparables » :
« La musique bouillait en elle. Que faire ? S’accrocher à quelques passages merveilleux, s’y absorber pour ne pas les oublier – ou laisser filer en écoutant ce qui venait sans essayer de se souvenir ? Bon sang ! Cette musique contenait le monde entier, elle ne pouvait pas s’en remplir assez les oreilles. »

carson

Le Cœur est un chasseur solitaire (The Heart is a Lonely Hunter, 1940), suivi de Écrivains, écriture et autres propos (articles et autres essais), traduit de l’anglais (États-Unis) par Frédérique Nathan et Françoise Adelstain, préface de Véronique Ovaldé, Stock, « La Cosmopolite », mai 2017, 544 p., 24 € — Lire un extrait

Reflets dans un œil d’or (Reflections in a Golden Eye, 1941), traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Nordon, postface de Tennessee Williams, Stock, « La Cosmopolite », mai 2017, 176 p., 19 € — Lire un extrait

Frankie Addams (1949), traduit de l’anglais (États-Unis) par Jacques Tournier, préface d’Arnaud Cathrine, Stock, « La Cosmopolite », mai 2017, 288 p., 20 € 99 — Lire un extrait

L’Horloge sans aiguilles (Clock Without Hands, 1961), traduit de l’anglais (États-Unis) par Colette M. Huet, préface de Nelly Kaprièlian, Stock, « La Cosmopolite », mai 2017, 320 p., 22 € Lire un extrait

La Ballade du café triste (The Ballad of the Sad Café), traduit de l’anglais (États-Unis) par Jacques Tournier, préface d’Eva Ionesco, Stock, « La Cosmopolite », mai 2017, 224 p., 20 € — Lire un extrait

Le Livre de poche réédite en parallèle Le Cœur hypothéqué, traduit de l’anglais (USA) par Jacques Tournier (352 p., 7 € 30) ainsi que la biographie Carson McCullers, un coeur de jeune fille de Josyane Savigneau (512 p., 7 € 30)