Jean-Philippe Cazier et Frank Smith : Silences that matter (Vingt-quatre états du corps par seconde)

« Lire un livre c’est faire un livre »

Vingt-quatre états du corps par seconde est des Champs magnétiques écrit par Jean-Philippe Cazier et Frank Smith, où le silence sert de force hypnotique pour dire ces corps disparus, tués, massacrés, oubliés.

Au lieu de parler en leur nom, façon de les effacer à nouveau, ce livre fait le pari inverse d’un exercice de bruit et de fureur, cherchant dans le silence une façon de faire résonner la voix de ces corps. Au lieu d’un texte revendiquant une parole tue, c’est un texte qui creuse, pour qui le silence fait voix contre les mots (« les mots c’est pour les flics les juges les assassins ») : « contre la nécessité logique du capitalisme / les phrases lues des milliers de fois / la marchandise idéologique dans les têtes / la marchandise idéologique dans les livres / le sang et la merde idéologique dans les corps / sans phrases pour le peuple qui se tait / le peuple de la phrase celui du corps / les peuples pas uniques ils sont où ? ». La poésie comme silence, décentrement du récit assourdissant du monde.

Le corps, en français, désigne mystérieusement à la fois le cadavre (en anglais : the corpse) et l’anatomie sans voix (the body), l’organisme sans conscience, le corps sans tête. C’est précisément ce qui est donné à entendre. A chaque fois que « le corps » s’exprime, de manière litanique dans le texte, c’est en une voix anonyme : il est parfois un nom, parfois un collectif, parfois un monde et parfois un genre, parfois une rumeur anonyme, reprenant toujours sous une autre identité : « le corps voit dans sa tête les policiers français qui fusillent des manifestants algériens à Pairs en 1961 » ; « le corps a trente-sept ans / comme Philando Castile » ; « le corps lit l’Ecclésiaste et parle du vent » ; « le corps est une femme juive » ; « le corps parle du bleu du ciel » ; « le corps dort dans la rue sous les arcades de la rue de Rivoli / le corps est une femme allemande » ; « le corps est un chien qui attend »…

Par une opération géniale de différences et de répétitions, de reprise et de modification, le texte fait vibrer ensemble l’état du corps, l’état politique, l’état poétique et l’état cinématographique (24 FPS), dans une même veine, un même texte, flux multipliés : corps X mots X silence X image X monde X politique (« vingt-quatre états du corps par seconde / vingt-quatre images du corps par seconde / vingt-quatre états du corps dans le corps / vingt-quatre états de la phrase par seconde »).

Car ce texte pulse incroyablement, fait pour être lu et dit. Un texte qui nous étrangle. Un texte jugulaire, 24 BPM, 24 battements par mots, avec des palpitations. Cœur, cœur, cœur. Un texte qui met en état d’urgence vitale, de politique, de corps, de poésie, de silence. Un texte à silence et à sang.  Les silences affluent et la parole se met à bégayer, à se reprendre, à se déployer, à se multiplier. La poésie bute sur le langage et se relève, se répète, se transforme devient litanie : « mon corps parle de la guerre / mon corps dit qu’il est un tigre et qu’il est en guerre / mon corps dit qu’il est un tigre et qu’il est une guerre / mon corps est une guerre entre deux nuages / mon corps est un bruit de mitraillettes / mon corps a du sang rouge sur le visage / le sang des tigres est rouge et le sang des nuages / mon corps nage dans une piscine de sang à Los Angeles / mon corps est un tigre lâché dans les rues de Los Angeles ».

« […] un autre corps par seconde / un autre état du corps par seconde / un autre état du corps par seconde et cette phrase / vingt-quatre états du corps par seconde ». Dans ce texte s’entend la cause commune des corps, Des corps qui comptent (Bodies that matter), pour le dire avec Judith Butler, car pour Jean-Philippe Cazier et Frank Smith « le corps est politique / le corps et le monde sont la même politique révolutionnaire ». Reprendre le corps comme enjeu est ce à quoi nous confronte ce texte par le simple fait de l’énonciation, troublant les systèmes préconstruits, les discours aveugles des corps avec une tête : « le corps demande comment les corps peuvent être révolutionnaires ? / le corps répond que les corps sont en eux-mêmes révolutionnaires / les corps sont la destruction et le silence dont la révolution a besoin / les corps sont le désir dont la révolution a besoin (…) le corps dit que les mots aussi sont des corps ».

Les mots, le corps, le monde, le silence. On change vingt-quatre fois par page de focale, de sujet, on glisse, dérive, on s’émerveille et l’on revient, dans un vertige merveilleux. Et d’un souffle, d’une phrase, le texte comme « la mer sans ordre ni limite » flue et reflue. Et dans ce mouvement, les corps. Et dans cette mer, les corps. Et dans ces corps, le silence. Plus que tout, le silence car « écrire est la syntaxe du silence ».

Des silences qui comptent, aussi : « le silence de chaque vie de l’histoire / le silence de chaque animal de l’histoire / le silence de chaque ciel de l’histoire / de chaque pluie de chaque rêve / le vivant des choses du monde / ce que dit le silence ». Et dans ces silences, des états du monde qui comptent, aussi : « ce monde est autant celui des hommes que des femmes que des animaux des arbres et des nuages et du vent / ce monde est celui de tous nos corps qui sans cesse ressuscitent / nous manquons de l’intelligence de ces choses dit le corps ».

Plus j’avance et plus le poème de Jean-Philippe Cazier et Frank Smith prend de l’importance car ce texte, d’un seul tenant, demande à être lu, cité intégralement dans le grand mouvement qui nous emporte avec lui, depuis les dédicataires Hande Kader (trans assassinée en Turquie) et Muhammed Wisam Sankari (syrien gay assassiné en Turquie) jusqu’à la litanie finale des noms de la tuerie dans la boite LGBT d’Orlando en Floride en 2016.

Jean-Philippe Cazier, Frank Smith, Vingt-quatre états du corps par seconde, éditions Lanskine, 2018, 72 p., 14 €