Anael Chadli : « Accueillir l’imprévu » (Le grand entretien)

Anael Chadli (détail photographie © Jean-Philippe Cazier

L‘artiste et écrivain Anael Chadli crée une oeuvre qui ouvre un espace très singulier entre la peinture et l’écriture. Dans cet espace entre, des rencontres se produisent, des frontières se déplacent, un champ nouveau se développe par lequel l’écriture devient visible et par lequel le visible est envahi par l’écriture. Rencontre et entretien.

Anael Chadli (DR)

Dans tes œuvres, pas les dernières mais celles qui impliquent de l’écriture, tu pars de textes qui sont ceux d’autres auteurs, qui sont peut-être aussi tes propres textes. Comment est-ce que tu choisis ces textes que tu utilises ? Ou bien est-ce qu’il s’agit moins d’un choix que d’une évidence ?

Au départ, j’ai travaillé avec ma propre écriture. Je faisais des choses magmatiques, des sortes de palimpsestes illisibles. Ensuite, est venue la question du paysage. Je me suis dit que j’aimerais matérialiser la présence d’un texte dans l’espace, et j’ai commencé à travailler avec des textes que j’aimais. C’est un espace de rencontre qui s’ouvrait, comme celui qui s’ouvre habituellement lorsqu’on lit un livre, un texte, sauf que là la façon de lire était devenue tout à fait autre. Et aussi la façon d’écrire, puisque dans cette pratique que j’inventais, on ne savait plus qui était l’auteur et qui était le lecteur, on ne sait plus qui est qui. J’ai commencé avec des textes d’auteurs que je connaissais déjà et que j’aimais. Puis j’ai travaillé avec des textes que j’aimais sans connaître vraiment l’œuvre de l’auteur, des textes plus inconnus…

Quand tu choisis un livre, un texte, est-ce que celui-ci produit une forme que tu aurais déjà en tête avant de commencer à peindre, ou bien la forme se découvre ou apparaît au fur et à mesure ? Est-ce que tu conçois, mentalement, l’image finale, ou bien cette image apparaît-elle d’une façon autonome au cours de sa réalisation ?

Non, il n’y a pas d’image préalable. Ce que je fais ne renvoie pas à la notion d’illustration. Au départ, j’ai une perception de l’écriture. Il y a des écritures plus fluantes et d’autres plus compactes, ou des écritures labyrinthiques. Michaux, par exemple, est dans le grouillement, le foisonnement. Ce sont des dimensions que je ressens en lisant.

C’est cette sensation que tu essaies de rendre plutôt que le contenu du texte, son sens ?

Pour le contenu du texte, si on veut le lire, il y a déjà le livre ! Effectivement, on n’arrive pas à lire dans mes peintures les textes que j’y retranscris, mais si on veut les lire il suffit de lire le livre. Mon problème n’est pas la lisibilité du texte. Ce qui m’importe, c’est d’abord la sensation, et le fait qu’en réécrivant le texte, des formes apparaissent, et c’est le texte qui guide ces formes. Des conjonctions se forment, un espace de rencontre, et ça crée l’œuvre. J’ai d’ailleurs l’impression que c’est le texte lui-même qui appelle cet espace, comme si le texte était prisonnier du livre et qu’à travers ce que je fais, il allait dans des endroits qui lui étaient interdits.

Anael Chadli (DR)

Tes œuvres ont des dimensions très variables. Le choix de la dimension du support sur lequel tu vas travailler, est-ce qu’il est aussi consécutif à la sensation ?

J’ai d’abord pensé que le format carré était le meilleur pour moi car il n’y a pas de sens d’écriture, la feuille peut être tournée dans n’importe quel sens. Mais ce n’était pas forcément une bonne idée, donc j’ai essayé avec d’autres formats. La question de la dimension est primordiale puisque l’espace dans lequel le texte va s’inscrire décide d’un déploiement possible.

Dans ce travail que tu fais entre écriture et peinture – entre, précisément – est-ce qu’il y a d’autres artistes auxquels tu te référerais ?

Dans les arts visuels, aucun en particulier. Quelqu’un m’a dit, au sujet des dernières gouaches que j’ai faites, que ça lui faisait penser à Francis Bacon. Et donc, c’est vrai, pour répondre à ta question, que je pourrais dire : Francis Bacon. Pour moi, Bacon est l’endroit ultime de la peinture, un choc très puissant.

Bacon a parfois utilisé de l’écriture dans ses peintures, une écriture que justement il rendait illisible. Je ne sais pas s’il l’a souvent fait, mais j’ai le souvenir d’un tableau où l’on voit une sorte de page de journal dont l’écriture est illisible.  

Il utilise aussi des signes qui ne sont pas de l’écriture, des flèches directionnelles, des lettres, des chiffres, mais ça ne forme jamais un sens.

Je te posais ma question en pensant à des banalités très connues, par exemple la façon dont le texte a été introduit dans les arts visuels par le cubisme ou le dadaïsme, ou encore le surréalisme. On a là des artistes qui ont problématisé leur art en incluant du texte, comme l’a fait Picasso avec des papiers collés, des découpages de journaux, des images publicitaires, ou bien en écrivant sur la toile, comme Miró. Depuis cette période du début du XXe siècle, la réflexion sur les rapports entre peinture et écriture a continué selon des directions diverses, avec Twombly par exemple, ou John Giorno, et tant d’autres. Est-ce que tout ceci t’intéresse pour ton propre travail ?

Tout ce qui se fait en art a une dette immense envers cette période que tu évoques. Ce qu’a fait Duchamp est central. Pour mon compte, tous ces artistes ne sont pas des inspirations directes, mais je sais tout ce que la poésie d’aujourd’hui doit au dadaïsme et au surréalisme. Pourtant, nous sommes aussi fondamentalement ailleurs. Ils ont débloqué quelque chose et la poésie s’est engouffrée là-dedans.

Anael Chadli © Jean-Philippe Cazier

Si on parle maintenant de tes dernières œuvres, elles semblent très différentes de ce que je connaissais et qui impliquait l’écriture puisque dans ces dernières œuvres, justement, il n’y a plus d’écriture, il n’y a pas de reprise d’un texte selon une forme plastique. Comment s’est effectué le passage entre ces œuvres avec écriture et ce que tu fais maintenant ?

Le passage a eu lieu de nombreuses fois. J’ai toujours fait des choses très différentes. A un certain moment, j’étais épuisé, physiquement et psychiquement. J’ai arrêté l’écriture et la peinture pendant environ six mois. C’est ensuite que j’ai eu envie de me lancer à nouveau dans un projet, un petit projet qui est devenu un grand projet. Et ce projet concerne l’œuvre d’Eleni Sikelianos. J’ai lu ses livres, j’en ai commandé aux États-Unis parce que la plupart ne sont pas traduits en français, sauf cinq dont les traductions ont été faites par Béatrice Trotignon ou par Claro. Au début, je pensais faire un grand paysage d’écriture à partir de ses textes mais j’ai eu l’intuition que ça ne suffisait pas, cette œuvre appelle autre chose. J’ai repris des choses que j’avais faites il y a des années, en utilisant des bandes de machines à écrire, en les grattant, en appuyant dessus : c’est une matière très salissante qui, pour moi, a à voir avec le bordel de l’écriture. J’avais cette piste et j’en avais aussi une autre, à savoir travailler avec le calque, travailler la transparence de calques que je mettais sur des vitres en juxtaposant plusieurs couches. Dans les livres d’Eleni Sikelianos, il y a une présence très forte de la lumière et de la couleur qui m’a conduit à faire ce que je fais aujourd’hui. Je me suis mis à travailler avec de la gouache blanche et à travailler sur fond noir : j’avais besoin que le fond n’accroche pas la lumière mais que seule la peinture la révèle. Pour l’instant, tout cela forme une constellation disparate qui va certainement me conduire vers encore autre chose.

Anael Chadli (DR)

Peut-être qu’il y a une sorte de fil rouge ou de point commun entre tes œuvres avec écriture et celles que tu fais maintenant. Dans ces premières, tu pars d’un matériau qui est un texte signifiant et tu en fais une matière qui efface le sens, ne serait-ce que parce que l’écriture y est littéralement illisible. Il y a des mots, des phrases, on sait que tout cela se trouve sous nos yeux mais on ne parvient pas à déchiffrer. Le langage ne signifie plus, il devient une matière purement visible qui évoque quelque chose – du langage, une langue, de la signification – sans que l’on puisse le dire. Et dans tes dernières gouaches, il y a des formes qui peuvent être suggérées mais sans devenir des formes nommables, identifiables. Tes peintures travaillent la suggestion et suspension du sens comme la suggestion et suspension de la forme. Certaines de tes gouaches, par exemple, présentent une forme qui est entre le minéral, le végétal, le cérébral, qui allie tout ceci sans que l’on puisse définir ce dont il s’agit, ce que l’on a devant les yeux. D’autres gouaches vont donner la sensation de la pierre, peut-être des formes prises dans une sculpture, les formes d’un corps, sans que l’on puisse dire ce que c’est, comme si le regard rencontrait quelque chose que le langage ne peut pas nommer, dont il ne peut se saisir. Le regard n’est pas fermé par le mot.

Oui, il faut s’échapper, sortir sans sortir, comme disait Ghérasim Luca. Il faut échapper à la prise, échapper à la visée. S’échapper de soi, aussi. Dans tout mon travail, j’essaie d’échapper à cette visée. Quelque chose se manifeste. Quoi ? On ne va pas le capturer tout de suite, il faut lui laisser cette possibilité d’être sans être capturé.

D’où le choix que tu fais de matières qui échappent à une maîtrise totale. Avec la gouache, ou même la cannelle que tu utilises, et la façon dont tu t’en sers, tu ne peux pas réaliser un projet prédéfini mais l’œuvre, pendant que tu y travailles, a sa vie propre.

Oui, ça s’échappe complètement. Mon travail n’est pas une question de volonté. La volonté se trouve dans l’acte, dans le processus mis en place, pas dans l’œuvre qui se fait.

Anael Chadli © Jean-Philippe Cazier

En ce sens, ton travail est indissociable du hasard…

Pour moi, voir est voir ce qui arrive, et si, pour ce qui arrive, on découpe une forme que l’on connait déjà, alors on ne voit rien de ce qui arrive. Comment deviner ce qui peut venir et accueillir l’imprévu ? C’est seulement cette question qui m’intéresse : accueillir l’imprévu et recevoir ce qui vient plutôt que de reproduire sans cesse les mêmes choses.

Tu as des projets d’expositions ?

Je viens de faire une exposition à Paris, à la galerie de la Villa des Arts. J’ai eu la chance qu’Eleni Sikelianos soit à Paris à ce moment-là et qu’elle vienne voir l’exposition. Elle voudrait en organiser une aux USA. Peut-être qu’elle pourra organiser ça, on verra…