Les neurosciences, outil managérial des « réformes » Blanquer

Les neurosciences, outil managérial des « réformes » Blanquer : l’affirmation demande explication et exige surtout son histoire, son récit, celle d’une idéologie en marche qui, désormais, préside aux décisions prises au sein de l’Éducation Nationale, à commencer par la suppression manquée de l’Inconscient et du Travail dans les programmes de philosophie en Terminale.
Ce récit, c’est celui qui débute donc pour une fois autobiographiquement, un soir de mars, le jeudi 21 mars plus précisément. Alors que j’étais chez moi, je reçus le mail d’une amie enseignante de philosophie m’avertissant que l’Association des professeurs de philosophie de l’enseignement public venait d’avoir une réunion de travail sur les nouveaux programmes de Terminale dans le cadre des « réformes » Blanquer. Et, ô stupeur, deux notions enseignées jusque-là venaient à disparaître définitivement : le Travail et l’Inconscient. Loin d’être innocentes dans le champ critique, ces deux notions renvoient en vérité à deux noms clefs de notre modernité, de notre philosophie du soupçon, à savoir Marx et Freud qui sont les deux emblèmes sinon les deux synonymes théoriques même du travail et de l’inconscient.

Très vite, j’écrivis un tweet pour faire part de ma stupéfaction mais aussi immédiatement dénoncer l’évident caractère idéologique de la manœuvre, si grossier qu’il se voit contraint de débarrasser de l’inconscient pour ne plus avoir de surmoi. Voici le tweet, lapidaire comme il se doit que j’écrivis dans la foulée du mail de mon amie, assorti des portraits de Freud et Marx : « Le nouveau programme de Terminale en philo vient de tomber : deux notions disparaissent et non des moindres : le Travail et l’Inconscient. C’est-à-dire Marx et Freud : qui a dit que la « réforme » Blanquer n’était pas idéologique et orientée politiquement ? »

La suite, on la connaît : le tweet fut partagé plus de 5000 fois, une avalanche d’articles dans la presse et de tweets s’ensuivirent, et bientôt deux camps se dessinèrent. D’un côté, les plus nombreux ne cessaient de s’émouvoir de cette disparition. D’innombrables tweets d’élèves témoignaient, avec émotion, de ce que la découverte de Freud demeurait pour eux leur plus grand souvenir intellectuel de Terminale. De l’autre côté, des esprits chagrins comme la France, terre de réaction, sait toujours seule en compter avec violence, drapés des oripeaux de la science, ne cessaient, soit de crier à la « fake news » au sujet de mon tweet et voulaient temporiser comme on euphémise, soit attaquaient Freud sous forme de tribunes poussives, afin de sempiternellement dénoncer le charlatanisme de la psychanalyse accusée comme toujours d’être une secte.

Mais la fin de cette histoire, on la connaît heureusement aussi : devant une tempête médiatique et populaire rare, les notions de Travail et d’Inconscient furent finalement réintégrées au programme de Terminale. Dès lors, pourrait-on croire, tout paraît être rentré dans l’ordre mais peut-être n’est-ce là qu’une apparence car cette suppression et le soulèvement créé par ce simple tweet sont à traiter comme un symptôme politique et social : ils témoignent de la parlure idéologique qui déchire plus profondément notre société, et plus résolument les « réformes » Blanquer, et la poussée managériale qui donne au macronisme son fondement ultime.

Car la disparition notamment de l’inconscient n’est en rien fortuite : elle participe non d’un lapsus, d’une erreur, d’un quelconque « bug » mais bien plutôt d’une vision systémique qui vise, on le comprendra vite, à supprimer, à censurer l’inconscient, à le nier et à faire disparaître purement et simplement toute notion de « sujet ». Car c’est cette notion qui, fondamentalement, disparaît des programmes de Terminale. Une notion qui disparaît conjointement à deux autres, notions qui, loin d’être là encore anodines, ne sont, pour l’heure, toujours pas rétablies : « Autrui » ainsi que le « Bonheur ». On mesure l’effroi et la violence. La critique serait facile, celle qui consisterait à dire que Macron, par la voix des « réformes » Blanquer, supprime le bonheur, et incidemment les moyens de les mettre en œuvre.

Pourtant, plus singulièrement, cette disparition du « Bonheur » articule un point central, un point de jonction entre le « Sujet » et « Autrui », comme s’il fallait que la pensée se vide de la pensée, de sa possibilité, de son Autre, de son Réel contre lequel elle se cogne la tête. Supprimer le « Sujet » n’est jamais anodin non plus qu’il ne peut être fortuit, et peut-être peut-on se permettre ici de tracer deux pistes possibles d’explication de ce grand geste macroniste contre la psychanalyse puisqu’il faut le lire comme tel.

Il y a tout d’abord une explication factuelle mais les faits ne viennent jamais seuls, ils viennent toujours parce qu’ils sont provoqués par l’idéologie, à savoir la parole sourde mais continuelle qui les a engendrés et croit pouvoir les imposer comme doxa : il existe, à l’horizon le plus nu de cette suppression, une parole furieusement endoxale qu’il convient d’expliciter. L’explication factuelle tient ainsi en peu de mots mais en beaucoup de conséquences : on le sait, Jean-Michel Blanquer se positionne depuis son arrivée rue de Grenelle comme un ardent défenseur des neurosciences mais que faut-il comprendre par « neurosciences » ? Que signifient-elles au regard de la psychanalyse ou que veut-on leur faire signifier au regard de la psychanalyse ? Pourquoi doit-on les voir, dans les discours qui sont tenus, comme une anti-psychanalyse ?

Avec les « réformes » Blanquer, les neurosciences restaurent une idéologie, celle du scientisme et du cerveau comme organe mais perçu comme un organe comme un autre. Ce que promeut le discours des neurosciences, c’est la grande banalisation du cerveau, qui est considéré comme le cœur, les doigts, les mains, à savoir un organe que l’on va pouvoir infiniment radiographier. Ici le cerveau n’est pas un discours : c’est un muscle et un muscle répond toujours à une tautologie : un muscle est fait pour se muscler. C’est pourquoi les neurosciences ne sont pas uniquement une science qui étudieraient les organes : c’est une science qui les manipule, et elle les manipule pour leur faire dire quelque chose. Et ce quelque chose qu’on fait dire au cerveau prend tout son sens et devient audible quand les neurosciences sont passées au filtre du scolaire et des « réformes » Blanquer.

A toute force, dans le discours qu’on tient sur elles et depuis elles, les neurosciences se dressent comme une anti-psychanalyse car elles se donnent, on le sait, comme un grand discours organiciste et mécaniste qui nie l’inconscient afin de redresser un discours de toute puissance, un discours en vérité purement et férocement managérial. Il n’y a plus d’analyse à faire, de divan sur lesquels s’étendre tant les neurosciences annulent toute science pour vendre, à la vérité, non un discours scientifique mais un discours de développement personnel saupoudré de « vérités » scientifiques.

Rien n’est plus cruellement évident par exemple à entendre le discours clef de Stanislas Dehaene, promu avec Jean-Michel Blanquer président du conseil scientifique de l’Education Nationale, instance créée par Jean-Michel Blanquer en désirant matriciellement unir recherche scientifique et enseignement. Si la psychanalyse permet de mieux comprendre, Dehaene affirme, quant à lui, que les neurosciences permettent de mieux apprendre et d’apprendre par cœur : où l’école sert, par les neurosciences, à rabâcher ou, comme dirait Straub et Huillet avec Duras avec l’enfant Ernesto qui ne veut plus aller à l’école car on lui apprend ce qu’il ne sait pas (https://www.dailymotion.com/video/x93unm), à râchacher. Foin de tout esprit critique, les neurosciences forment de parfaits apprenants, qui formeront de parfaits exécutants – des râchachants pour paraphraser là encore Duras.

De fait, dans ses nombreuses interventions médiatiques (puisque pour les médias, portés par l’amour du fact-checking, les neurosciences sont des faits et non pas le colportage d’interprétations – comme si les neurosciences s’imposaient comme le fact-checking de la psychanalyse, son épreuve de vérité), Dehaene dévoile cinq règles de l’apprentissage, de transmission de savoir qui indiquent le profond changement de paradigme dont la suppression de la notion d’inconscient n’est que la violence la plus patente.

Voici ainsi les cinq règles qu’il s’agit de lire comme une éducation négative de ce que les neurosciences font à la psychanalyse. Il faut ainsi : 1ère règle : apprendre à faire attention avec « l’attention exécutive » car, dit Dehaene, le cerveau est « une machine à apprendre extraordinaire » et aussi « un super ordinateur » ; 2e règle : « parlez à vos enfants avec un vocabulaire de haut niveau » ; 3e règle : donnez-lui des « challenges » ; 4e règle : « bien dormir » pour consolider les apprentissages ; 5e règle : « répétez » jusqu’à ce que cela entre.

On ne peut être que stupéfait de l’application des résultats des neurosciences à l’Éducation Nationale tant s’y donne à lire des injonctions d’une rare pauvreté sinon médiocrité absolue. En effet, si ces règles d’apprentissage, fruit d’années et d’années de recherche scientifique, paraissent bien plutôt relever du bon sens le plus élémentaire plus que d’autre chose, elles renvoient surtout à un apprentissage du discours managérial, à savoir une négation de tout esprit critique. « Apprendre à faire attention », c’est être concentré face à ce que son patron dit ; « parlez à vos enfants » restaure le papa-maman de la famille ; les « challenges » sont directement hérités du lexique de l’entrepreneur ; le bien-dormir renvoie davantage à l’hypnose et l’obéissance tandis que « répéter » dit sans détours la grande transparence de l’ordre sans initiative personnelle.

Supprimer l’inconscient s’impose alors clairement comme ce geste qui installe un violent changement de paradigme dont l’idéologie est mise à nu : les neurosciences représentent une strate d’automatisation d’une pensée qui n’est jamais loin de la vision de l’homme-machine de La Mettrie, pensée presque ancestrale qui s’actualiserait de nos jours sous la forme des injonctions du développement personnel qui est toujours à comprendre comme le service après-vente du management. On ne veut plus d’inconscient puisque « l’homme Blanquer » surgit comme le manager dans un fantasme d’absolue maîtrise, épris d’une toute-domination qui nie strictement autrui.

Et, symétriquement, par leur promotion de la science contre l’interprétation, l’effort discursif des neurosciences consiste à reléguer la psychanalyse à une pseudo-science, donc fatalement à une mystique. La psychanalyse, ce serait, pour les neurosciences, comme l’astrologie des neurones. Car il s’agit de présenter implicitement la psychanalyse comme un lieu sans objet aussi bien qu’un lieu du discours sans objet et littéralement sans sujet : un discours sans fondement, une non-science comme si l’inconscient n’était qu’une ombre à étreindre. Mais, comme d’aucuns l’ont déjà affirmé avec justesse, cet éloge des neurosciences contre l’inconscient renvoie en vérité à une idée vieille comme la bourgeoisie, une idée que l’on peut aisément dater de la fin du 19e siècle, celle de la pente religieuse-scientiste du débat public. Le scientisme ne tient jamais debout tout seul : il a toujours besoin de Dieu pour avancer et doit à un moment ou à un autre littéralement s’articuler à un Deus ex machina pour faire marcher la machine. D’où la disparition du « sujet » comme notion au bac et conjointement l’arrivée aussi triomphale qu’inquiétante de l’« idée de Dieu » tant en neurosciences, comme clef ultime du vivant, on a toujours envie de voir Dieu au bout du tunnel. Mais, pourrait-on dire, ça va être difficile de voir Dieu au microscope. J’espère qu’on aura des nouvelles bientôt.

Mais, au-delà de cette caricature de l’opposition des faits scientifiques à la puissance de l’herméneutique dont les « réformes » Blanquer jouent et font jouer, plus que jamais avons-nous besoin de la psychanalyse qui est toujours à lire comme une contre-rhétorique, un outil linguistique qui défait la langue et dévoile sa furie politique. La psychanalyse doit se tenir comme une rhétorique noire, celle plus profondément du management.

 

Et ici, pour conclure provisoirement, peut-être pourrait-on encore dire un mot, celui selon lequel il n’y a pas qu’une explication factuelle à ce geste macroniste contre la psychanalyse. Il y a, surtout, enfouie, tapie et blottie, une explication politique, celle qui veut toujours substituer l’Homme au sujet, la vérité à son procès et qui veut faire croire que la suppression de l’inconscient pourrait être réussie. Essayer de chasser l’inconscient par la fenêtre, il revient toujours par la porte, pourrait-on dire, et peut-être l’explication la plus lumineuse de cette suppression ratée est-elle à chercher du côté de Lacan, ou tout du moins une amorce de réponse à propos précisément de ce qu’il avançait de la vérité et de la science dans un article demeuré célèbre.

Il faudrait redire ici en empruntant à Canguilhem une image que Lacan citait lui-même, combien les neurosciences sont un toboggan qui mène du laboratoire à la préfecture de police. Elles se tiennent comme une reconduite de la technocratie dont le cerveau devient, pour elles, le microcosme répressif alors que l’inconscient rejoue quant à lui une autre dramaturgie. L’inconscient se tient en définitive toujours comme la scène polémique même de ce qui politiquement dans la société demeurera irréductible aux discours : le petit mot pour faire chuter le grand oral.

Cette intervention a été prononcée le samedi 25 mai 2019 dans le cadre de la journée d’études de l’école de la cause freudienne « Irréductibilité de l’inconscient : une suppression manquée », journée qui revenait sur la suppression de la notion d’inconscient dans les programmes de Terminale. Un grand merci à l’école de la cause freudienne pour son invitation, en particulier à Carolina Koretzky.