Monsieur le Ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse,

Nous avons appris mercredi 29 avril, au cours de votre interview par Jean-Jacques Bourdin sur RMC et BFMTV, que vous entendiez maintenir l’oral des épreuves anticipées de français, alors même que nous savons désormais que nous ne reverrons nos élèves, au mieux, qu’en juin – étant entendu qu’entre priorisation des lycées professionnels, départements « rouges » et craintes, légitimes, des élèves et des familles face au virus, dans bien des établissements, nous ne les reverrons probablement pas.

Sans doute le moment est-il inédit dans l’histoire de la Ve République pourtant riche en mouvements sociaux : après désormais plus de 50 jours de contestation sociale et de grève, 70% de Français plus que jamais hostiles au projet de loi, des conflits d’intérêt en pagaille, des millions de gens dans les rues et maintenant un avis assassin du Conseil d’Etat, macron n’a toujours pas retiré sa « réforme » des retraites.

Passionnant et déterminant pour comprendre Blanquer et l’Éducation nationale : tel est l’essai de Philippe Champy Vers une nouvelle guerre scolaire : quand les technocrates et les neuroscientifiques mettent la main sur l’Éducation nationale qui vient de paraître à La Découverte.

Le 24 juin, Cyril Delhay, professeur d’art oratoire à Sciences Po Paris, remettait à Jean-Michel Blanquer un rapport intitulé « Faire du grand oral un levier de l’égalité des chances ». Et il faut au moins un professeur d’art oratoire de Sciences Po Paris pour avoir l’audace de parler de baccalauréat et d’égalité des chances quand la « réforme » du baccalauréat menée par M. Blanquer achève de liquider ce que cet examen pouvait encore avoir de caractère égalitaire.

Une princesse aux cheveux bleus veillait sur les aventures de Pinocchio. Rezo, le youtubeur allemand de vingt six ans arbore, lui, une mèche de cette même couleur. Jusqu’à présent, ses vidéos semblaient le traîner de canapé en canapé, un pied dans le pays des jouets, un autre dans le monde adulte. On y chantait sur des traductions google, on se tapait des barres sur les photos d’enfance entre potes, on se moquait du playback des plateaux télé et on s’adonnait à des reprises aux mots bien pesés. Seulement, en s’aventurant en politique juste avant les élections européennes, le youtubeur bleuté se voit propulsé porte-parole générationnel en couverture du Spiegel.

Les neurosciences, outil managérial des « réformes » Blanquer : l’affirmation demande explication et exige surtout son histoire, son récit, celle d’une idéologie en marche qui, désormais, préside aux décisions prises au sein de l’Éducation Nationale, à commencer par la suppression manquée de l’Inconscient et du Travail dans les programmes de philosophie en Terminale.

Tout a commencé jeudi 21 mars 2019 vers 19h00 quand j’ai posté ce tweet assez simple escorté des portraits de Marx et Freud : « Le nouveau programme de Terminale en philo vient de tomber : deux notions disparaissent et non des moindres : le Travail et l’Inconscient. C’est-à-dire Marx et Freud : qui a dit que la « réforme » Blanquer n’était pas idéologique et orientée politiquement ? ».

Je parle aux murs ? Tout enseignant l’aura pensé, au moins une fois. Je regarde mes élèves, je les écoute parler, je ne comprends rien. Sauf ceci : une distance immense, des kilomètres, des siècles. Plus : la certitude qu’aucun geste de ma part, ni de leur part, ne pourra jamais la réduire cette distance. De quoi s’agit-il ? Ça veut dire quoi que je parle aux murs ? Trouble de l’attention ? Distance générationnelle ? Culturelle ? Sociale ? Que puis-je faire ? Peut-être, au fond, rien.

Le Rienologue est le dieu de la Bourgeoisie actuelle ; il est à sa hauteur, il est propre, il est net, il est sans accidents. Ce robinet d’eau chaude glougloute et glouglouterait in saecula saeculorum sans s’arrêter. Honoré de Balzac, Les Journalistes

Le 12 janvier 2019

Christophe Prochasson,

Vous vous êtes engagé, ainsi que votre institution, l’EHESS, dans un combat contre les « dérives autoritaires » en Europe et les « atteintes intolérables à la liberté de penser » en Hongrie (Voir votre lettre du 10 décembre 2018, figurant sur la page d’accueil du site web de l’EHESS).