Les agendas de Pierre Bonnard : « Dessiner son plaisir. Peindre son plaisir, exprimer fortement son plaisir »

Bonnard photographié par Brassaï 1946 (détail)

Bonnard est un artiste toujours trop méconnu. Si ses œuvres sont éparpillées dans les plus grands musées du monde et dans de prestigieuses collections privées, une compréhension totale de son génie pictural est encore à venir. C’est l’intérêt de la première publication scientifique des agendas intimes du peintre couvrant les vingt dernières années de sa longue vie (1867-1947) en coédition entre l’Atelier contemporain, la Bibliothèque de France et le Musée Bonnard qui propose une exposition temporaire où ils peuvent être vus jusqu’au 9 juin au Cannet.

Bonnard peignant ses quatre toiles (dont « l’Amandier »)
Photographie de Brassaï
© RMN / Réunion des Musées Nationaux

Fidèle au double art de la lumière et de la couleur du peintre, l’ouvrage signé Céline Chicha-Castex, Alain Lévêque et Véronique Serrano est graphiquement aéré et offre une vision précise de ces petits carnets modèles « Bijou » et « Mignon » où sont consignés pratiquement tous les jours notes et croquis. Que montrent-ils ? Que contrairement aux injonctions des peintres et des critiques de son temps, Bonnard n’avait aucune raison de choisir entre impressionnisme finissant et prémisses de l’abstraction. Les artistes plus ou moins pompiers n’y comprennent rien et Picasso le critique dès qu’il peut. L’incompréhension à son sujet a longtemps été à peu près totale, jusqu’à ce que le marchand Bernheim s’intéresse vraiment à lui. Pourtant les agendas prouvent bien que la grande affaire du Temps est l’objet primordial de Bonnard et qu’il la développe prodigieusement. Les indications météo journalières mélangées aux projets de toiles forment en effet une féérie folle. Toutes les déclinaisons du Beau sont là, dans des annotations au crayon gras. Pas la lourde notion dix-neuvièmiste et arcadienne mais celle qui explose derrière le cadre parfait de la fenêtre. L’Arcadie est là, tout de suite.
On lit « Beau froid, beau nuageux, beau orageux, beau voilé, beau brumeux. » Mais qu’est-ce qui est véritablement décrit par le mot « beau » qui revient sans cesse ? Le temps qu’il fait ou l’axe des seins et du sexe de sa femme ?

La version atmosphérique du temps et la silhouette féminine sont les pigments primordiaux de Bonnard. Il observe toutes ses transformations et pioche. 13 février 1932 « Uniformité des fonds. Importance des lumières blanches. La teinte entre l’horizon et le ciel. » C’est un corps à corps avec la couleur changeante des paysages qui a lieu depuis son arrivée dans le sud en 1927. Il évoque sa découverte de la région avec une emphase délicieuse : « J’ai reçu un coup des mille et une nuits ». Sa maison Le Bosquet sur les hauteurs du Cannet a effectivement tout d’un royaume avec pour horizon la baie de Cannes et le massif de l’Esterel. Il y vit avec sa femme Marthe souvent souffrante et qui a besoin d’ablutions quotidiennes. Nue au tub, en peignoir, dans différentes positions… il colle sa rétine sur elle et la multiplie en peinture. Marthe se fond dans le décor, apparaît dans l’ouverture d’une porte, elle a souvent la tête baissée. Mais Bonnard obsédé par son épouse qui fût le modèle principal de sa vie durant cinquante ans est aussi un homme secret et Dina Vierny la grande résistante et futur immense collectionneuse qui pose pour lui durant la guerre rapporte qu’elle lui avoue ne pas avoir l’habitude qu’on lui demande de bouger et d’être ainsi dans le mouvement alors qu’elle se poste devant lui selon ses indications. Il lui répond « J’ai des goûts très divers pour les femmes. » Les carnets, par petites touches, précisent la ligne du désir qui s’avance. Le 19 juillet 1935 :
« Dessiner son plaisir. Peindre son plaisir, exprimer fortement son plaisir. »

Un grand peintre ou un grand livre constituent un monde comme un cercle. Celui de Bonnard est intimité tenace, réserve à l’affût de l’interstice temporel favorable. « Surveiller le moment où la couleur se transforme en valeur. » Le 16 février 1932, il est encore question du beau. On l’imagine chuchoter et noter sa pensée qui perce : « Représenter la nature quand c’est beau. Tout a son moment de beauté. La beauté est la satisfaction de la vision, la vision est satisfaite par la simplicité et l’ordre. La simplicité et l’ordre sont produits par les divisions de surfaces lisibles, les groupements de couleurs sympathiques etc … »
Le style de l’inscription furtive fait penser à un raisonnement de Lautréamont.

Les esquisses minimalement crayonnées reproduites dans l’ouvrage en relation avec la biographie et les déplacements du peintre durant ces années de maturité dévoilent les formes en cours et celles qui pourraient devenir des tableaux. Quelles sont les possibilités de la peinture, comment opère son ouverture ? « Le choc critique, choses vues par surprise, erreur des sens, ouverture du nerf optique, simplification correspondant à nos possibilités de sensation. » Mais encore « Identité de l’individu. Le caractère les sensations d’ouïe et d’odorat. Le choc. Conscience de la sensation et de la mémoire. »

Bonnard est isolé au Cannet durant la guerre et il écrit à son grand ami Vuillard le 21 septembre 1939 « Nous sommes depuis quelques jours au Cannet où la vie à l’air d’être possible malgré la défense passive. On a le droit de circuler sans masque. » L’art comme défense passive, recroquevillée. Il peint sans cesse, jamais sur le motif, ce qui l’éloigne des impressionnistes. Il peint comme un écrivain se souvient et met en forme. Il n’abandonne justement jamais ces formes du quotidien mais les irradie de blanc et flirte avec l’abstraction : de petits talons, des murs et des tapisseries imaginés dans l’instant, un radiateur imposant sa géométrie limpide, une tête de cheval de cirque solitaire, un pot dont les contours viennent de la blancheur de la toile vierge, un amandier en fleur auquel il se confronte pinceau en main jusqu’aux dernières heures de sa vie.

 

Bonnard, « Intérieur blanc, Le Cannet » 1932

Pierre Bonnard bourgeois qui se promène et qui lit Mallarmé ? Et alors ? La correspondance constante avec Matisse éclaire encore sur le but le 6 novembre 1940 : « Je travaille pas trop mal et rêve de la recherche de l’absolu. »

Cette recherche aboutit. Ainsi l’écriture ronde du peintre est très appliquée et sûre d’elle le 1er mars 1944. C’est la pierre angulaire de l’édifice des notes de Bonnard et la plus commentée dans les écoles d’art.

« 1 l’idée de l’objet – œuvre d’art
2 la belle impression initiale
3 le magasin de beautés personnelles et des maîtres
4 les propositions de la matière picturale « 

Tout un programme par étapes qui s’adresse autant à sa propre conscience qu’aux « followers » de sa peinture. Véronique Serrano regrette à raison dans un très beau texte ouvrant le livre que les sources manquent pour une vue complète de l’œuvre de Bonnard. Une tragédie de l’histoire de l’art venant du silence tenu sur les emplacements secrets de certaines œuvres. Dommage pour un peintre pour qui le temps semble travailler et qui mériterait d’aller encore plus loin que sa propre prophétie, celle d’« arriver devant les jeunes peintres de l’an 2000 avec des ailes de papillons ».

Pierre Bonnard, Au fil des jours, Agendas 1927-1946 édité par l’Atelier Contemporain, le musée Bonnard et la Bibliothèque de France, avril 2019, 240 p., 35 €

Exposition au Musée Bonnard jusqu’au 9 juin. 16, boulevard Sadi Carnot, 06110 Le Cannet. Renseignements au 04 93 94 06 06