Un été en hiver : La semaine upside down (« Vis ma vie » 4)

Lundi : Sur la banquise

Pour le calendrier l’été c’est le 21 juin. Avant le temps est doux et chez nous il pleut, pendant des jours et des jours, et l’eau n’en finit pas de couler. On reste à la maison en pensant à la plage qui se remplit de trucs en plastique. Dans les jardins et au bord des routes les fleurs poussent bien. L’herbe est moins jaune. Mais cette année tout est sec. Les gens dans la radio signent des pétitions pour le climat, ceux de la télé marchent. Et le soleil cogne à la race. On se baigne presque et on est déjà bronzés. Les terrasses sont pleines et les glaçons sont pas faits. On trempe les pieds dans l’eau froide de l’hiver et on se prend en photo sous-titré « Ils ont pas ça à Paris ! »  mais c’est pas vrai. En hiver l’été est à tout le monde : et il est de plus en plus partout. D’ailleurs l’été les vacances au soleil sont au rabais. Les séjours all inclusive et les vols low cost nous mènent au bout du monde. On peut partir en Thaïlande au Brésil en Croatie et en Espagne. Voir les plus belles plages et boire des cocktails au bord de la piscine pour pas lourd. Les séjours de luxe s’organisent sur la banquise à la montagne et sous les aurores boréales glacées. Les touristes les plus aisés saluent les derniers ours polaires qui traînent sur leur petit glaçon. Ils disent des phrases comme « c’est bien quand y’a personne » ou « c’est ça le vrai luxe ». Et ils ont raison. Le froid est rare il disparait. Et on en vient à se demander qui ça intéresse encore le soleil. Comme dans les vitrines des magasins qui ferment, on lève la tête et on semble voir dans le ciel trop chaud de grosses lettres rouges : « TOUT DOIT DISPARAITRE ! »

Mardi : Musée russe

Cette semaine est remplie de mauvaises nouvelles. Le chat de quelqu’un est mort, le chien de quelqu’un d’autre est mort aussi. On voit le temps qui passe et les gens qui prennent des coups de soleil sur le nez. Les fêtes sont tristes, même pour un mardi. Ce soir Vladimir Polionov livre son récital sur la scène du théâtre du Toursky. Dans le cadre du 24è festival russe, il joue pour nous ses « tableaux et paysages de Russie » : les œuvres de Serge Rachmaninov et de Modest Moussorgski. Dans la salle il fait chaud. Beaucoup de gens toussent dans leurs écharpes et d’autres ronflent léger. Le pianiste russe (et marseillais depuis 3 ans) parle de son enfance, de l’Oural, de feu de neige et de matins à – 35 degrés. Ses chaussures sont pointues et son costume impeccable. Ses yeux clairs et son piano Steinway de concert brillent à fond. Quelqu’un derrière nous nous tape sur la tête parce qu’on est trop grands. Les notes du pianistes sont belles et son discours exotique. Vladimir Polionov prend souvent le micro et parle de « la pluie qui dure » ou de « la neige qui rentre partout » avec un petit accent. A l’entracte un chihuahua à collier de perles trône sur le comptoir de la billetterie. Dehors il fait toujours pas froid. Les mains du pianiste ne sont pas si grandes. Ses doigts sont fins et secs comme le petit bois foncé qui pousse dans la neige. A l’écouter l’hiver existe encore, et en Russie on passe des mois sans voir de vraies couleurs. Personne n’y croit vraiment. On ferme les yeux et les notes plantent le décor qui nous manque : la nature en noir et blanc, le vent glacé et la tempête. Le pianiste lui-même doit s’essuyer le front souvent, il sue pas mal sous les projecteurs de la scène.

Mercredi : La fin des vacances

Ce que donne le réchauffement climatique c’est du travail. Les Français dorment de moins en moins et les enfants manifestent. On est pas là pour rigoler et on le comprend bien : de moins en moins de choses ne servent à rien. On amène les enfants au parc ils répondent « pas longtemps, j’ai des devoirs ». Le weekend ils militent et respirent les bombes lacrymogènes. La semaine ils apprennent l’anglais le chinois et lisent le journal. Si les adultes ne dorment pas plus de sept heures par nuit c’est qu’au-delà ça ne sert à rien. Les pieds plantés dans l’anthropocène on joue la montre. Il faut tout sauver tout remettre en cause et faire des compromis : manger moins de viande faire du vélo débrancher les machines la nuit. Et on jette de moins en moins on transforme, on fait de l’engrais. Tout travaille déjà ou tout doit travailler. La littérature s’y met aussi : c’est l’écopoétique, l’écocritique, la zoopoétique. A rebours de son caractère total (en soi et pour soi), la littérature s’ouvre au monde et doit porter un message. Elle doit éduquer les vieux et les jeunes, essayer de sauver quelque chose. Les ouvrages labelisés « écopoétique » prolifèrent sur les étagères des librairies, bien en vue dans les vitrines. Souvent une photo en couverture (un arbre mort, de la fumée ou un soleil aveuglant) et des auteurs pleins de bonne volonté. Il s’agit de parler de la terre, des animaux qui disparaissent, de ceux qui prolifèrent. De notre rapport au monde entendu comme écosystème. L’écopoétique offre un droit de réponse à la nature malade, des centaines de pages pour dire « pardon » et demander comment on peut arranger ça. Proposer de l’aide. On cherche des solutions on apprend : on est tous au boulot pour limiter les dégâts. Et tant pis pour les heures de sommeil, les mots pas importants, les jours vides. Plus rien ne sert à rien, on recycle tout.

Jeudi : L’impasse

On pensait pas que ce mois-ci serait aussi triste, aussi pourri aussi bizarre. Il dure longtemps. Dans le jardin les fleurs de l’amandier ressemblent aux flocons de l’hiver et aujourd’hui jeudi y’a un anniversaire. La reine de la journée s’adresse à quelqu’un dans la rue « il a neigé pour moi l’année dernière ! ». Oui on s’en rappelle maintenant, il neigeait sur le port et on était gelé. On avait peur de se casser les dents sur le verglas et on avait fait du vin chaud. On avait offert bonnets écharpes et on avait beaucoup mangé. Le chien était encore là. Même pas encore fatigué, il soufflait les bougies. Aujourd’hui c’est pas pareil. Tout est jaune et bleu et on a des lunettes de soleil. Les valises des touristes font du bruit sur les pavés. Ils boivent du pastis au soleil. On part dans les rues acheter des cadeaux et on indique le chemin en anglais. Les magasins sont vides les vendeuses font des tours entre les rayons. Elles disent « bonjour ! » à intervalles réguliers. A la Fnac tout le monde est encore là : Johnny Hallyday, David Bowie, Michel Legrand, Paul Bocuse, Kurt Cobain, Prince, Lady Diana. Sur les présentoirs éditions collector, biographies, autobiographies et éditions anniversaire. Les stars meurent de moins en moins. Sur les affiches concerts d’hologrammes, et T-shirts sombres, sorties de biopics etc. etc. etc. C’est toujours les mêmes : Impossible de savoir en quelle année on est.

Vendredi : Survivor

Comme les oiseaux à la fin de l’hiver, Koh-Lanta revient pour une énième saison. C’est « La guerre des chefs » tous les vendredi soir en prime time. Après deux morts et une tentative de viol, l’émission culte de TF1 présente 21 nouveaux aventuriers qui rêvaient tous d’être sélectionnés : manger du riz, se disputer grave et sécher sur des poteaux. Et c’est toujours la même histoire. Les participants se mettent au défi de « tenir bon ». Dans ce contexte la nature paradisiaque est présentée comme hostile. On sait que des mois avant le tournage, les « équipes de TF1 » viennent nettoyer les plages de fond en comble pour la caméra. Il y a les insectes la pluie et le manque de nourriture. Il y a le feu et l’eau turquoise. Le docteur, la source d’eau et les totems : sans compter les épreuves physiques, c’est à celui qui pètera les plombs en dernier. Et le tourisme de masse qu’engendre l’émission est désastreux. Les îles qui passent à la télé sont prises d’assaut. Les récifs ne se régénèrent plus et les plages sont couvertes de plastique. A la télé il y a toujours aussi un vieil écrivain qui dit que « c’était mieux avant » et qu’on a fait n’importe quoi avec la terre. Il a vécu mai 68 et cite les vers de Rimbaud qu’il connait par cœur depuis cinquante ans. Il y a aussi les milliardaires qui investissent dans des fusées. Eux continuent à se battre, il changent juste d’adversaire, ils multiplient les « épreuves » : une autre planète, de préférence hostile. Comme dans Koh-Lanta c’est toujours la guerre, toujours la fausse survie, les faux challenges. Des éliminés aigris et des challengers à grande gueule. Toujours les coups bas, les disputes et les affrontements interminables à suspens zéro.

Retrouvez les « Vis ma vie » 1 à 3